Mot sur Vœuvre
Un jour Cladel me dit, montrant un livre relié en rouge qui se prélassait sur sa table de travail :
— Mon livre de chevet. Vous voyez que je n'ai pas perdu l'amour des belles choses ?
Je regardai. C'étaient, les chefs-d'œuvre du grand Corneille. Tout l'homme est là, ou plutôt tout le désir d'être. La grandeur des idées, la magnanimité des sentiments, l'éloquence des phrases vibrantes, — mais tout cela pour le peuple, pour le rustre, pour le paysan.
Après les Martyrs ridicules, œuvre de début, premier jet d'un cerveau ne possédant pas encore bien son outil, et de laquelle Baudelaire disait : « Beaucoup de gens croient que la satire est faite avec des larmes, des larmes étincelantes et cristalisées. En ce cas, bénies soient les larmes qui fournissent l'occasion du rire si délicieux et si rare et dont l'éclat démontre d'ailleurs la parfaite santé de l'auteur ! » Cladel donna X Amour romantique, d'une si pénétrante poésie et dans lequel nous remarquerons Aux amours éternelles, page d'une intensité superbe.
La Fête votive de saint Bartholomèe Porte
Glaive, le Bouscassiê nous initient aux mœurs des paysans, idylles et épopées, pensé par Homère, écrit par Virgile. Les amours fauves et rustiques de Janille, la fille du passeur, et d'inot, le bûcheron, le bouscassiê, y sont décrites tout au long. La hache du bouscassiê se nomme Balento, ce qui en patois gascon veut dire Vaillante ; c'est une hache franche et de bon acier, digne personnage dg cette épopée champêtre.
Cladel, enfant des Jacques, hyperbolise le courage populaire, le grandit, le centuple, en fait en quelque sorte un courage monstrueux, et les dévouements sont toujours héroïques, les cœurs désintéressés et fraternels. Telles sont les qualités dominantes de cet assemblage de nouvelles baptisé les Va-nu-Pieds.
Cette œuvre est certainement celle dont le peuple peut le plus se glorifier. Le Va-nu- Pieds éternel, c'est l'homme. Achille et Patrocle qui s'aiment, l'Hercule, histrion qui meurt de sa peine dont il amuse les badauds, Montauban-Tu-Ne-Le-Sauras-Pas, où l'artiste raconte ses débuts, tous des Va-Nu-Pieds ! Dans Le nommé Qouœl, la population et les occupations des prisons, l'influence de l'amour sur le naturel le plus indompté, sont étudiés magistralement. Un caractère bizarre, plongé dans une sorte de folie de possession, une brute sauvage de race raffinée, mystère du sang et de la
filiation, est le héros de cette conception diabolique.
Plus loin, ô la page superbe ! les Auryentis ! Poème à la gloire de la Terre, qui met en présence les trois classes synthétiques de notre société : la nature, Pesprit, la force. Trois frères se réunissent : l'un est laboureur, Tautre prêtre, l'autre soldat. Et sur le berceau des enfants du terrien, le prêtre et le soldat font jurer à leur frère que ses enfants seront des terriens ! Et reprenant pour un jour leur cotte des anciennes heures de jeunesse, ils conduisent encore une fois la charrue après s'être unis dans une prière émouvante, sous le soleil qui dore les guérets.
Cladel lit Michelet, le seul historien qui compatisse aux maux du peuple et ne fasse pas de l'Histoire une domestique des Grands. Dans les livres où il repasse un peu tous ceux qu'il a connus, il y a de cet éternel attendrissement de souvenirs. Bonshommes, Urbains et Ruraux, Héros et Pantins, Quelques sires t tout cela peut faire suite aux Va-nu-Pieds, tant l'homme est le même. Et quant à sa politique, que ce soit dans N'a qu'un œil ou ailleurs, il se montre le cœur rude et sauvage à nu, ne voulant que l'amitié des humbles et des petits.
Pierre Patient, Kerkadec sont des dévouements obscurs et grandioses, des luttes où l'esprit se débat contre la répression des instincts brutaux, des déchirements d'âme à faire
crier de plus forts et de plus mâles ! Oh ! les humbles héros, grands hommes ! Et toujours le cerveau fier et superbe triomphe, combattant la féroce bassesse du moi, aussi bien dans ce Deuxième Mystère de V Incarnation, si étrange et si romantique.
Dans Omp drailles le Tombeau des lutteurs, l'ouvrier ès-lettres modernise la terrifiante rapsodie XXIIIe d'Homère où Epéios vainc Euryalos devant Achille. Albe Ompdrailles, carrier, lutte avec Arribial, YOurs du Nord, ainsi dénommé, quoique du Midi, parce qu'il se balançait constamment à l'instar du farouche mammifère plantigrade des mers glaciales. C'est un poème en prose, une sorte d'épopée, brutale comme toutes les épopées, à la gloire de la force musculaire.
\J Homme de la Croix aux Bœufs) Crète Rouge, sont plus particulièrement des œuvres de physiologie et ne rentrent dans la grande façon de Léon Cladel que par leur style et leur amour ordinaire des rustres et de la robusticité. Urbains et Ruraux est un livre plein d'enthousiasme et d'attendrissement pour ceux qui travaillent sans cesse, pour ceux qui se battent vaillamment aux fortifications, pour les Gascons et les rudes gars en sarrau de toile qui demandent des fusils et chantent au son du tambour, petits-fils des géants de quatre-vingt-treize, héros obscurs, pantins de bronze,
Cinq sos cousteroun Cinq sos cousteroun
Lous esclots,
Quand éroun
Quand éroun Nous.
alors que le canon hurle à l'écho et que les néo-sans-culottes, non point armés de piques mais de bâtons, font claquer leurs sabots sur les durs pavés des ruelles.
Un livre peu connu (pour son mérite) Bonshommes, me semble un des plus remarquables, point de suture entre deux faces d'un talent littéraire aussi ardu que celui-ci. Titî-Foyssac IV, dit la République et la Chrétienté, — surnom comme on en assimile dans les campagnes à tous ceux de race multiple — est un paysan des hautes terres, paysan plus que montagnard dans l'acception propre du mot, qui fait fortune, grâce à son audace persévérante et à sa pertinacité de race. Mère Blanche est un hors d'œuvre. Ouvrons, s'il vous plaît, un instant celle-ci : Dux (i). C'est là qu'on a lieu d'être ébloui. L'auteur y raconte en entier Pierre- Charles Baudelaire, et les scènes terribles des pages 282, 283 et suivantes nous décrivent les leçons données par cet enragé professeur à cet élève, et Cladel à bout de forces :
(1) Depuis que j'écrivis ces lignes, il a fait deux livres de ce dernier. L'un ne comprend que l'histoire de Titi- Foyssac, l'autre est formé des nouvelles finales, entre autres Dux.
— Satis, criai-je en lui demandant grâce, assez, assez !
— Animal ! lâche ! tu ne veux donc pas devenir artiste ?...
Dans Paris en travail, plus tard, il nous montrera ce qu'est la pensée active, ce qu'elle produit et ses prodigieux effets psychologiques dans ceux qu'elle meut ; il l'a fait un peu pour lui, égoïste malgré tout, en décrivant quelquesuns de ses fidèles compagnons de jeunesse, compagnons plus qu'on ne pense, avec leur muet dévouement que les injures ne peuvent rompre : Léon Cladel et sa kyrielle de chiens, Casca, Sévère, Torrent et Montagne, César ou Sidi-Bono ou Va-Dru, Monsieur Touche, Xourniau, Pamphile, Morose, Zabre, Finette, Râtâs, Pouni, Bergère, Quina, Pif, Paf, Pouf et Famine, amis constants des heures de bonheur et des jours sans pain.