Ethique
Léon-Alpinien Cladel est un loup-garou de l'idée. Je ne suis d'ailleurs pas le premier à le traiter de lycanthrope, et on peut l'assimiler de plus d'une façon à ce Champavert, dit Pétrus
Borel, le plus farouche des loups-garous du romantisme. Le principe d'après lequel il agit est antithétique, homo duplex : tout pour les humbles, tout pour la grandeur.
Il ne peut jamais prendre assez bas ses Titi- Foyssac pour les élever assez haut. L'animal est vil, grotesque, les haillons puent, mais l'esprit est tellement violent de majesté qu'on ne voit plus qu'un archange. Ou, si la force brutale triomphe, c'est avec une magnanimité et une ampleur de bonté qui descendent du demi-dieu. Les formes sont athlétiques, les caractères moulés à l'empreinte de l'écorce, les paysages grandioses ; on y sent un amour démesuré de la ligne heurtée. L'œuvre prend l'âme par ses côtés farouches. Et l'auteur n'a pas assez des idées ; il cherche encore à gagner le cerveau par des bizarreries typographiques qui ont un avant-goût des métonymies, comme un tableau représentant une plage aurait pour cadre un enlacement de crabes et d'algues.
Au milieu de ces amoncellements de rochers et de calcaires cyclopéens, l'œuvre de Cladel a d'adorables pages emmitourïïées d'herbes fines et de thym ; la surprise est d'autant plus charmante, que les transitions sont ménagées avec un soin jaloux. Le maître a conservé de ses premières aspirations à la poésie et à l'élégance poétique des retours et des délicatesses d'un charme infini, tel un riant vallon arrosé d'eaux
vives, rafraîchi de brises parfumées, au sein de rocs sauvages et désolés.
Ses amours sont bien naïfs et plébéiens, tout à la fois, candides peut-être, souvent farouches. Et la femme qui ne joue d'ordinaire qu'un rôle secondaire dans ces épopées champêtres prend dans ces pages-là un caractère de franchise, de loyauté, de simplicité ou d'ardente foi qui en fait uneCornélie ou une Lucrèce. Savant et compliqué, il laisse pourtant à la mère grand'Nature le soin de former les gorges abruptes et les coteaux brûlés où sa dilection le promène ; sa description est sensitîve, imitative, tout imprégnée de ce qu'elle peint, harmonique. Et le style s'approprie superbement aux milieux, les caractères s'y moulent d'une façon admirable, dans une grandeur relativement naturelle, les personnages fonctionnent parfaitement dans le tableau, à des distances peut-être supra-humaines, mais toujours proportionnées au cadre.
§ 6. Causes et effets.
Peut-être, chez ce républicain misanthrope, eût-il suffi d'une éducation universitaire poussée plus loin pour faire un pédant orgueilleux, car
l'étude bête des Digestes, tout en ne lui ôtant rien de son vigoureux talent de socinien paysan, l'eût modifié au point d'en faire ce que nous appellerions un parvenu intellectuel.
L'indépendance l'a retenu à temps sur ce chemin du lycée, où il n'eût jamais aspiré qu'à devenir « impeccable » (ce qui, en somme, ne prouve rien), et se fût contenté d'écrire comme le grammairien émérite qu'il n'eût pas manqué de devenir ? total : zéro d'originalité — en tant qu'artiste.
C'eût été dommage, car Léon Cladel est un chercheur convaincu, doublé d'un linguiste très érudit. Sa philologie est plus particulièrement populaire, roturière ; elle aime les dialectes paysans et les jargons robustes des plébéiens, les mots de basse souche, les phrases et les locutions hachées et violentes, les blasphèmes hardis de la fouie, les jurons grossiers qui jettent quelquefois une note harmonique dans le style, comme un point d'orgue au sommet d'un arpège échevelé, les exclamations tonitruantes et les hurlements, et les sifflements, et les meuglements, et toutes les onomatopées enjolivées, coram populo, dont on ne sait ni l'origine, ni la teneur exacte, et les proverbes rabâchés, si pittoresques et qui changent tant de fois d'habits, les adverbes écorchés par le rude palais gascon, les amphigouris patois, les qualificatifs les plus intenses, les hardiesses de
langue des tenanciers brutaux, ou les bougonnements hargneux de l'aïeule vindicative et revêche, l'Ancienne aux doigts crochus, quelquefois si douce et si bonne, et qu'alors il berce, le cadurci, avec des m ] amour plein la voix et des soupirs de tendresse.
Le petit Alpinien se souvient de sa mère, la sauvagesse des forêts de Grésigne. Aussi dit-il parfois, en secouant sa crinière inculte et ses poings maigres : « J'ai du sang des pierrières dans les veines, je ne peux être que de pierre. »
Pour lire et goûter Léon Cladel, il faut un robuste estomac. Pour cela, à cause de cela, il ne sera jamais populaire « littéralement » parlant, quoique jamais écrivain eût l'âme et le cœur plus populaires. Il faut être artiste, profondément artiste, connaître à fond les arcanes mystérieux de l'étymologie romantique pour apprécier les échevèlements de cet ami du peuple. Ainsi, Ompdrailles pourra-t-il jamais lire celui qui l'a chanté ?...