Naissance du jugement critique
Puvis de Chavannes n'est pas répandu à profusion dans les musées. La vastitude de son œuvre s'unit à la densité. 11 s'est peu éparpillé en toiles minimes, les surfaces l'ont conquis à leur fond solide. D'ailleurs, il fut longtemps avant d'être compris, et la province ne se pique pas de jugements prématurés, — vérité courante que le bon architecte d'Amiens devait démentir avec tant de sagesse.
Il fut d'abord la quantité négligeable des Salons, le petit peintre qu'on regarde du coin de l'œil en se poussant du coude. Puis il devint «curiosité », la critique le dévisagea; enfin, premier pas d'une marche ascendante qui ne devait plusse ralentir, on l'attaqua, on le défendit : son œuvre montrait le bout de l'oreille.
Paul de Saint-Victor s'écria au début de son « Salon de 1869 : « Ab Jove Principium », et parla de lui. Mais vingt ans s'achevaient déjà
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depuis sa première toile (i) et bien des critiques devaient longtemps encore sourire de cette exclamation laudative. La vision n'était pas préparée à cette palette d'ambres et de nacres. A l'instant où trépignaient les derniers adeptes du romantisme défaillant, où l'œil, encore enflammé au souvenir de Delacroix, trouvait Ingres et Delaroche fades, la pâleur à dessein cultivée du Rénovateur fut décrétée faiblesse, sinon ignorance. Nul ne voulut comprendre cette sérénité. D'aucuns se déclarèrent « profanes », se montrèrent narquois ; on prononça pour la première fois le vocable « impressionnisme », les intransigeants au jour (tel qu'on le peignait alors) s'écrièrent : « Papier peint ! » cependant que s'épanouissait au ciel éthique une floraison inconnue des synthèses humaines, et que ne tardera plus l'heure décisive où deux camps se partageront, dont l'un arborera son drapeau, l'heure où « le réel et le rêve livreront bataille sur son nom (2) ».
Ah ! c'est une rude joute, — de laquelle d'ailleurs il se désintéresse. Encouragé, soutenu, défendu par Théophile Gautier, par Paul de Saint- Victor, par Théodore de Banville, par Deléoluze, par tous les chercheurs et les hardis, il est vilipendé, honni, bafoué par Edmond About
(1) Pieta, au Salon de 1851.
(2) Raymond Bouyer, le Paysage dans l'Art.
(qui fut, paraît-il, son ami) par Timbal, par Charles Blanc, surtout par le rude Castagnary, — ce qui montre bien que le réalisme ne le considéra jamais comme un réaliste. Moralement et physiquement, Castagnary est le gars solide, un peu ours, aux lignes nettement accusées, à la parole ronde, au geste quasivulgaire. Tous les amours de la vie pratique, naturelle, instinctive, usuelle pour ainsi dire, se révèlent en lui. Rien d'étonnant que ce positif n'ait pu comprendre ce rêveur (sa philosophie le présentait ainsi), que cet « artisan » de l'art n'ait pas pénétré cet historien imaginatif de la vie ; rien de moins surprenant que l'effarouchement de ce lutteur moderne et réaliste, ainsi qu'il se baptisa lui-même, devant l'immensité lumineuse de ce spiritualiste. « Sa conception de l'art dérivait de sa conception de la vie (i) ». « L'avenir est aux toiles qui expriment le côté humain, et en quelque sorte terrestre de la vie », écrit-il lui-même dans son Salon de 1859. Mais voilà, selon le terme de M. Spuller, Pu vis de Chavannes et Castagnary ne concevaient pas la vie de même façon, et ce dernier ne pouvait admettre qu'il y eût plusieurs manières. « On voit le procédé de cet examen » écrit M. Durand-Tahier (2). De 1857 à 1879, il ne varie
(1) Eugène Spuller, préface des Salons de Castagnary
(2) Numéro spécial de la Plume.
pas, et lorsqu'en 1869 Puvis de Chavannes se présente avec deux œuvres : Marseille, colonie grecque et Marseille, porte de V Orient, que ses adversaires qui l'épargnent le moins n'osent pas attaquer, voici la façon dont réminent critique apprécie ces envois : « De loin ces colo- « riages fantastiques font l'effet de cartes de « géographie teintées ; de près on s'aperçoit « que ce sont bien des toiles à l'huile, mais « peintes d'une main si novice et si pauvre que « leur modelé n'atteint pas le relief d'un devant « de cheminée... (1) ». Celui-ci, je le répète, était son adversaire-né, d'un tempérament différent, d'une vision opposée à celle du peintre, d'un rudiment artistique dont l'intransigeance s'efforçait de n'admettre aucun truchement ; que dire alors d'anciens camarades, tels qu'Edmond About, qui, même en 1883, quinze ans plus tard, après Ludus pro patria, cette page radieuse, a encore l'aveuglement de prétendre que « depuis plus de vingt ans, il (Puvis) se promet et nous promet un chef-d'œuvre qu'il n'exécutera jamais, car il ne sait ni peindre ni dessiner, et il promène fièrement dans tous les coins du domaine de l'art son ignorance encyclopédique ».
A vrai dire, la bataille n'est pas apaisée, Pardeur égale dans les deux camps n'a pas désar-
(1) Castagnary, Salons
mé, les défenseurs serrent leurs rangs autour du maître du Bois sacré, tandis que les autres s'égosillent à réclamer « l'école nouvelle, non plus du rêve et de l'imagination, mais de l'action dans la vie, de l'école de la lutte aux prises avec les réalités, les difficultés, les misères (i)». N'avaient-ils pas érigé en dogme que l'Idéal dans la vie était une ironie ? que la couleur ne parvient au cerveau que par l'influx nerveux ? que la lumière doit, à priori, être violente ? Les citer tous, les commenter, on n'en finirait pas. En quoi donc la Nature est-elle rebelle à la « composition », ne comporte-t-elle pas ellemême sa part d'Idéal ? D'autres aveux d'esthètes en font foi, à défaut de conscience artistique. S'éloigner, se détacher du « document », nul n'y songe ; mais le cérébraliser n'est pas une hérésie. Le groupement est un des éléments de la Nature, l'action est une des synthèses de l'humanité. Dans le camp opposé, les champions n'ont pas la vigueur que donne l'offensive, ni l'acrimonie de l'intransigeance, leur défense est cependant superbe, et logique! M. Jules Claretie, dans sa préface, VArt moderne (2), en mars 1876, s'écrie : « M. Puvis de Chavannes est un des artistes les plus dignes de respect qu'on puisse rencontrer, fidèle à l'idéal,
(1) Eugène Spuller, préface.
(2) L'Art et les Artistes français contemporains .
né pour les grandes choses, capable de les concevoir et de les exécuter... » Et Théophile Gautier avait déjà écrit en 1861, pour la Paix et la Guerre : « Quoique M. Puvis de Chavannes ait déjà exposé un Retour de Chasse (1) plein de belles promesses, on peut dire qu'il débute véritablement cette année. D'un seul coup il est sorti de l'ombre, la lumière brille sur lui et ne le quittera plus. » — « Prophétie d'un grand poète qui sut de suite comprendre un grand artiste », ajoute M. Durand-Tahier (2), — à Pheure où Castagnary le mêle encore au groupe de « ceux qui cherchent la forme pour la forme, en dehors de toute idée de localisation dans le le temps et l'espace,... le public se dégoûte de leurs visées prétentieuses... Il n'y a rien à dire, parce que chez eux qualités et défauts sont également de convention (3) ».
Ce qui choquait au début, après les feux d'artifice du romantisme, était ce qu'on appela « l'excès contraire », l'antithèse de Delacroix, coloriste outrancier, lyrique, exubérant. Ce Lyonnais, latin, calme, sagace, avait pris le contrepied. Il sauvegarda l'Idéal en le rajeunissant, en innovant dans la tradition, — de là les sympathies actuelles des jeunes. Un peu de parti-pris dans le sommaire et le pâle, pour
(1) Actuellement au musée de Marseille.
(2) Numéro spécial de la Plume,
(3) Salons, & vol.
réagir contre les « tempéraments peintres ». De même Degas,contre les « académiciens » (i). Le réalisme naissait, s'affirmait plutôt : ce n'était guère la jeunesse anti-réaliste d'aujourd'hui : il lui fallut deux générations pour se ressaisir ! Mais dès lors quelle fidélité, quelle admiration sincère et raisonnée, quelle compréhension sagace ! Ne voilà-t-il pas des formules exactes en quelques mots, l'œuvre expliqué et jugé, le tempérament du maître révélé ? « Chez Puvis de Chavannes, la pensée est la forme même de l'émotion... La simplification et Y ordonnance règlent la genèse de sa conception... S'il dépasse le Réel, il reste dans les limites du Possible... Son Idéal est le prolongement logique, naturel, de la Réalité, il n'en est jamais la négation... (2) ».
Et, à mettre en parallèle aux étranges assertions de Castagnary et d'About, cette vérité sereine que « l'admirable peintre a l'air de dédaigner toutes les ressources du métier, et qu'il en use au contraire avec une merveilleuse sûreté... (3)».
Sa vision produit des sensations capiteuses en ceux qui l'apprécient, anéantit tout esprit de rébellion. Une éducation préalable n'est nullement nécessaire. Le spectateur n'a qu'à
(1) Raymond Bouyer. .
(2) Daniel Baud-Bovy, Journal des Artistes.
(3) Mathias Morhardt, Vidée Libre de mai-juin 1894,
objectiver sa pensée et l'horizon s'ouvre devant lui. Il ressent alors cette vie spirituelle dont il aperçoit les coryphées, mieux que s;il s'y mouvait, admettant avec le poète que « le coloris de Puvis de Chavannes est à la coloration réelle des objets ce que le parfum des vins est à leur saveur (i) ».
Honni d'abord, triomphant ensuite, il devait déchaîner les parti-pris. Indifférent, il traversa sans émoi les hordes belliqueuses, animant ses synthétiques conceptions parce que tel était son bon plaisir. Son humanité fut noble, comme lui-même. Il se plut à cultiver la maternité, à la poser, jeune plante auprès des arbres chenus. Ses enfants ont la tranquille beauté de l'espoir, et il se lassera plutôt de retracer la femme en ses variantes grâces, que de peindre l'enfance, non pas seulement parce qu'il y a de la vivacité dans ces charmes puérils, mais parce qu'il s'y révèle les espoirs de l'humanité.
Combien de poètes l'apprécièrent, cet amant de la nature, combien le chanteront encore, après Théophile Gautier, Baudelaire, Leconte de Lisle, Banville, Mendès, Silvestre, après tous ces poètes qui s'assemblèrent, inconnus ou célèbres, dans cet album historique qui lui fut offert lors de ses noces d'or avec PArt! D'admirables poèmes consacreront son œuvre
(i) Sully-Prudhomme, Album des Poètws,
et sa gloire ; DEMAIN rayonnera sur lui, — tel sur le vallon tranquille, loin des vains bruits de la terre, se lève le magique soleil de la mémoire.