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IV. Lances rompues

Prenez un homme de lettres intelligent, ambitieux, talentueux autant qu'il se peut, désireux de « conserver » son œuvre, et faisant pour cela tout ce qu'il croira utile, — jusqu'à changer de style, de manière et d'opinion douze fois par an, et vous aurez M. Zola. Cela dénote même un « tempérament ». Après être resté longtemps besoigneux, incompris, inconnu, un succès inattendu, foudroyant, l'a mis en pleine lumière. On ne saurait lâcher si belle proie que le public. Mais voilà, le public ne change-t-il pas ?

Demain est donc pour M. Zola un énorme point d'interrogation. Il devine un mysticisme prochain, il le suit. Ou du moins, il croit le deviner, car, soyez-en persuadés ! cet homme, en ce bel an de Pot-Bouille, au sommet de la gloire littéraire, de la satisfaction, du gain, et qui briguera tous les honneurs l'un après l'autre, et les obtiendra, cet homme patauge abominablement. Il jette un regard inquiet autour de lui, interroge la jeunesse et tente de lui plaire, s'apercevant qu'il ne peut la diriger, ne voyant

personne le suivre, ne sachant qu'imaginer pour prolonger ces dix ans de vogue au bout desquels un écrivain est « brûlé », quel que soit son mérite ; il évolue, change son fusil d'épaule, se jette au-devant des régiments qui passent à côté de lui sans l'applaudir, en criant : « Ne voyez-vous donc pas que je suis votre chef ! » Quelques-uns tournent la tête à cet appel désespéré, mais les autres suivent, impassibles, se demandant quel est cet énergumène, et alors sa colère, sa haine, ne connaissent plus de bornes ; il maigrit, rajeunit de fureur, et clamant aux quatre coins du ciel : « Ah ! vous ne voulez pas de moi, eh bien, je serai votre chef quand même, j'aurai vos décorations, vos rubans, je présiderai vos groupes, je dirigerai vos sociétés, je serai académicien, homme public, politique, je serai député, sénateur, peut-être ministre... Ah ! ah ! »

Après P « Assommoir », holà ! mais après « Nana », hélas ! Le naturalisme était fondé, et quelle pitoyable queue ! Les œuvres qui sortirent dé là se traînèrent un peu partout, surtout dans les ordures, la vente marcha bien, les naturalistes s'enrichirent, la pornographie força la vente. On exploita le vice, la luxure, on s'en fit quelques bonnes rentes ; la jeunesse, alléchée par ces faciles succès, vomit des quantités de plumitifs qui devinrent facilement de « bons disciples ».

A toute bande, il faut des porte-drapeaux. On choisit Balzac, Stendhal et Flaubert. Ils ne purent protester, les pauvres ! quoique leurs œuvres prouvassent surabondamment qu'ils étaient de purs imaginatifs.

Les « types » qu'ils ont créés ne touchent à la vie réelle que par une condensation de personnalité, par une empreinte parfaite d'originalité. Us ont conçu une série ae scènes constituant une vie, des personnages qui ont leur manière propre, ils ont montré les caractères grossis et centuplés, afin de pénétrer le lecteur d'admiration ou d'horreur, de dégoût ou d'amour. Combien ne se sent-on pas heureux de vivre dans sa triste et noire médiocrité, en descendant de ces sommets éclatants d'héroïsme ou d'ignominie !

L'art pour l'art est relativement absurde, M. Zola le sait bien. Le cerveau est une machine qui déraille, s'arrête, rebrousse chemin et repart sous l'impulsion d'un seul fait ou d'une persuasion. C'est une locomotive dont nous fournissons le charbon : M. Zola croit-il que la qualité importe peu ?

Il ne s'agit pas non plus d'analyser nos sentiments, nos douleurs, nos joies, nos tortures. Il faut les décrirede façon qu'ils servent d'antidote ou de consolation. Il vaut mieux les faire naître, les susciter dans un certain état que de les minuter. L'imagination est toute puissante et

doit être vénérée, n'eût-elle que ce but,%simple et pourtant énorme : l'oubli de la réalité...

Pourquoi s'entêtera nous la montrer? D'ailleurs, messieurs les naturalistes ont créé une nature à leur goût : la vie est un égoût putride, Thomme n'est qu'un réceptacle des vices les plus ignobles.

Leurs œuvres innombrables ont pu sembler l'image de la vérité aux yeux de certains faibles, de certains crédules, pris à l'hameçon par des événements ordinaires semés ça et là, par un peu de dialogue populaire comme on en soupçonne d'exister, et principalement par des descriptions à l'emporte-pièce qu'ils se sont repassées de main en'main.

Paul de Kock est un naturaliste dans la véritable acception du mot, messieurs de Médan. Il n'a pas été chercher les défécations et les excréments de l'existence. Il laisse son lecteur sous une impression sereine et calmante. Il raconte les événements, ou tristes ou gais, tels qu'ils se produisent dans le langage simple des gens parmi lesquels il choisit ses personnages ; il n'accable pas d'un déluge de mots techniques, qu'il n'aurait qu'à copier, et c'est bien plus « nature ». On lui a fait la réputation d'un auteur comique — mais n'avez-vous pas remarqué que la vie a toujours un côté comique et qu'en l'utilisant on dégage l'arête vive d'un caractère ? La gaîté n'est-elle pas la plus belle plume

du panache français. De Kock a donc écrit en bon auteur français, et il a, certes, mieux mérité de ses compatriotes qu'en ne leur montrant des choses viles ou tristes.

Que -nos jeunes naturalistes fassent du Paul de Kock, cela vaudra beaucoup mieux pour eux et pour nous. Quant au gain, fort goûté parmi eux, je n'ai pas besoin de rappeler la vogue énorme de cet auteur depuis cinquante ans !

M. Zola lui, continuera son reportage. Il espère édifier ainsi des monuments dignes de passer à la postérité. Tant mieux pour lui. Je me permettrai seulement de lui faire observer que P « esprit» qui est toujours seul vrai, seul vivant, ne varie pas chez l'homme — le rêve que nous faisons aujourd'hui, un de nos semblables dans cent ans pourra le faire — tandis que les us et coutumes auront varié, les mœurs seront changées, les relations seront modifiées. L'esprit ne change pas, la vie change. Les œuvres de T « esprit » sont toujours vivantes, celles de la « vie » seront bientôt démodées et ne seront plus consultées que comme de vaines curiosités. Pour les « renseignements », on les prend dans les livres techniques ou scientifiques de l'époque, et non dans les romans — surtout quand les « renseignements» y sont aussi erronés que dans ceux de M. Zola...

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