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V. Le triomphe Imaginatif

Les rédempteurs du spiritualisme naissent peu à peu. Est-ce bien du spiritualisme ? L'expression est impropre. Pourquoi ne pas dire tout simplement que dans cette agglomération déjeunes gens, poètes de la plume et du pinceau dont on entend déjà les clameurs enthousiastes, ont surgi les adeptes fervents d'un panthéisme qui brillera d'un vif éclat dans quelques dix ou vingt ans.

Et que ceci ne paraisse nullement inventé à plaisir. C'est l'avatar de la littérature actuelle. Ils sont là toute une bande de vrais jeunes, très jeunes, dont la tête est embrasée d'un ardent coup id'idéal, et pleine d'un chaos de rêves, d'ambitions, de luttes, d'échappées monstrueuses vers les infinis nébuleux, ou de conceptions étranges où l'esprit, la psychologie, le génie inventif se donnent libre cours. Mais ils ne compilent pas, ni n'amassent aucun document qui concerne l'esprit ou l'âme. Ils ne racontent pas ce qu'ils voient, mais ce qu'ils voudraient voir, ils ne décrivent pas à grand renfort de

dictionnaires, ce qu'ils écoutent, ce qu'ils entendent. Non ! car ce qu'ils écoutent, nul autre ne pourrait l'entendre. Et nui autre ne pourrait apercevoir les tableaux étincelants de leur cerveau.

Ce sont là de véritables poètes. Quelle abnégation hautaine que de faire partager à des profanes ces délices intenses du rêve ! Que de les promener dans ces transepts majestueux où les chants d'orgue vibrent en chaque mot, avec leur sonorité douce de voix d'outre-ciel. La littérature doit être un art divin. La boue où nous pataugeons nous écœure, balayons la, oublions-la.

Ah ! nous sommes des spiritualistes ! Bien. Nous verrons si l'esprit ne vit pas autant que la matière. Nous verrons si l'esprit, cet immortel immuable, que rien ne peut altérer ni changer dans son fondement, cessera de dominer sur cette autre immortelle : la matière, la grande courtisane qui varie sans cesse sous ses divers aspects, parce qu'elle appartient atout le monde. La matière travaille, change, se modifie, et ne subsiste, immortellement, indestructiblement que par son essence même, par l'esprit qui a présidé à sa formation.

Chaque raison-matière a une âme qu'il faut dégager. Notre dogme poétique nous enseigne à parler aux pierres et aux arbres, à sentir leur vie et leurs souffrances, à écouter les mys-

térieuses voix de l'eau, les concerts du vent dans les branches, et à les traduire. Hymnes solennelles du ciel, nous vous entendons, larmes des choses, vous faites couler les nôtres : c'est comme cela que nous comprenons la nature !

Voulez-vous' connaître la vérité à n'importe quelle heure, savoir les causes de chaque effet: dégagez l'esprit de toutes choses, dans la matière, recherchez l'immatériel. Ne travaillez que par l'esprit. Ne prenez que l'âme de l'inertie. Dans les lois physiques, pénétrez l'intention. Vous pouvez décrire un bel édifice sans rôder le long des murs. En portant les yeux sur ce palais, que ce qui frappe votre regard soit le fronton étincelant de dorure et de soleil, et non les ordures amassées à l'angle.

Peu nous importe, en somme, que la science démontre ceci ou cela, que la pierre est un composé de carbonate et de nitrate de chaux, combiné avec la silice et le stratium. La gangue est un être dont nous admirons les formes et les aspects, le visage implacable, les jambes éternelles et la croupe de granit. Peu nous importe de quelle façon nous avons été élevés et par quelles transformations physiques nos corps d'éphèbes ont passé avant la virilité. — Les seules causes sont extérieures, intenses, lentes et continues, éducation, lectures, événements, phénomènes tangibles et visibles. Les seuls

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effets sont intérieurs, cérébraux. Nous n'étudions les faits qu'à leur action sur les caractères. Nous vivons spirituellement dans la vie matérielle. . .

Il est à remarquer que les « naturalistes », (littérateurs qu'on peut confondre avec les empailleurs d'autruches,) ne connaissent absolument rien des lois de la nature. La physique, la chimie, l'esthétique, la psychologie, l'art, la raison, sont autant de choses inconnues pour eux. Ils s'assoient sur la Nature et la façonnent à leur empreinte. A côté d'elle, ils mettent le bon goût, et s'assoient dessus avec non moins d'acharnement.

Et pas l'ombre de talent ! Leurs dialogues ? copiés. Leurs descriptions ? copiées. Leurs termes techniques? copiés.

Un maître disait un jour à un autre — je pourrais les nommer tous deux. — Mon cher, vous m'étonnez beaucoup ! Vous décrivez les Halles comme si vous y aviez passé de longues années^ et dans votre roman*** votre chapitre de la serre vous ferait prendre pour un égal de Buffon ou de Linné ?

— C'est très facile, répliqua le naturaliste sans broncher. Mon chapitre sur la serre a été fait avec les œuvres de Buffon et de Linné, et, quant à ma description des Halles, je n'ai eu qu'à recueillir les dépositions de deux ou trois inspecteurs.

Pour une maladie, on prend n'importe quel bouquin de médecine.

Pour un dîner ou une description culinaire, on s'adresse à un cuisinier.

On demande à une couturière la composition des costumes, en lui indiquant l'époque, la saison, le lieu, la fortune, l'âge et la situation des personnes qui doivent les porter.

En général, on fait écrire ses romans par des gens de métiers, et on les signe.

Comme me le disait d'ailleurs un fidèle partisan et défenseur du naturalisme, la plume me démange de le nommer, c'est une question de procédé, de simple procédé. Le naturalisme a la prétention de photographier la vie — mais la photographie, c'est un procédé, un simple procédé. Et les apprentis photographes n'ont nul besoin d'être des phénix d'intelligence.

Donc les naturalistes , voyant que le public aimait à s'écœurer, à se procurer des jouissances vénériennes factices, à se pénétrer de choses qu'on tient soigneusement cachées , naquirent comme des champignons sur un fumier pourri.

J'ai étudié d'une façon plus large et plus complète dans le Naturalisme et la Santé morale quelles avaient été les causes de cette éclosion ; quelle était l'influence de cette bande et quelle sera son agonie qui ne tardera pas. M. Paul Alexis, le contre-maître de l'atelier,

disait dans deux articles qu'il m'a fait l'honneur de me consacrer, qu'il n'y a ni romantiques, ni naturalistes, que le naturalisme n'est pas une école, — il a même l'air de dire que le naturalisme n'existe pas. Dieu me pardonne ! Pierre reniant Jésus avant que le coq spiritualiste ait chanté trois fois ! J'affirme qu'il y a une bande qui exploite les instincts matériels, qui dans l'amour ne voit que le fait, et dans une maison va droit aux communs.

Mais voici la grande prêtresse, la rénovatrice : l'Imagination. Elle existera, dans ses innombrables manières, tant qu'existera l'homme. Le cerveau, malgré les influences de temps et de milieux, reste toujours le même. Ce que pensait Homère avant Jésus, nous le pensons peut-être aussi. L'imagination d'Eschyle est semblable en poids et en grosseur à celle de Shakespeare. Les œuvres qu'elle crée restent et grandissent de siècle en siècle, car elles montrent un des côtés bien, particuliers à l'homme, son essence même: le génie inventif.

Le triomphe imaginatif est dans une gloire nimbée d'or fauve, inabordable pour les fronts étroits et les cerveaux mesquins. Les pornographes et les reporters ont eu la première manche, gare à la rescousse ! Les jeunes dans l'ombre aiguisent leurs plumes. Tous ceux qui aiment les belles choses, les grandes actions, les nobles sentiments, l'élévation du caractère,

se pressent dans leurs rangs. Spiritualistes, ou idéalistes, ou symbolistes, ou panthéistes, peu importe, tous poètes ! L'idée avant tout. Ils sapent sourdement et sûrement l'édifice grossier que quelques-uns ont bâti sur un sable mouvant d'engoûment pornographique, dans un but de spéculation honteuse, en s'appuyant sur les instincts grosssiers du peuple. L'écroulement est proche. Ceux qui s'étaient égarés brûleront leurs vieilles idoles. Mais songez bien que les rats prudents se sauvent avant que le bâtiment ne sombre...

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