Évolution de la visoin et de V opinion
On parle quelquefois des idées en marche : il y a vingt ans, Puvis de Chavannes était inconnu du public, malgré tant de chefs-d'œuvre accumulés, les critiques ricanaient, et ses amis même se pâmaient encore devant ses toiles. Il travailla vingt-cinq ans avant de pouvoir tirer un gain de sa peinture Chiffres éloquents qui indiquent qu'en nos époques de puffisme la persévérance et la patience de l'artiste doivent faire partie intégrante de son génie.
Puvis de Chavannes aura eu ceci de particulier qu'il n'est pas allé à la foule, — ce qui ne serait pas d'ailleurs, quoi qu'en disent nos intransigeants amis, un signe d'abaissement, — mais que la foule est venue à lui, et, marque incontestable de la prédestination, qu'il a modifié la vision de son époque. Combien se sont esclaffés devant ses compositions, qu'ils accusaient de manquer de modelé, de couleur, voire de dessin, qui sont maintenant ses admirateurs
fervents ? Le maître n'a rien changé dans sa manière qui lui est aussi adéquate que l'air qu'il respire; ce sont ses dénigreurs qui, d'abord émus de leur sottise même, puis vaincus par cette franche persévérance dans un art qui ne doit rien à autrui, ont vu l'erreur tomber de leurs yeux et, nouveaux saint Paul, ont dès lors prêché les masses qui les suivaient. Car les peuples ne savent pas, dès le premier jour, pénétrer l'œuvre des maîtres ; il faut des années pour qu'ils apprennent à épeler ce qu'ils cantiqueront plus tard.
Les admirations trop spontanées sont frivoles et s'égarent avec une égale facilité aux antipodes de l'art. Celles-ci eurent trop de peine à germer pour ne pas croître, indéracinables, et s'étendre de proche en proche jusqu'à l'épanouissement triomphal. En art surtout, les peuples ont besoin d'éducateurs pour aider au travail des ans ; les moindres résurrections d'une beauté ancienne font éclore à l'envie mille grâces nouvelles. La Vénus de Milo s'élança comme un météore dans le ciel esthétique. « Béni soit le paysan grec dont la bêche exhuma la déesse enfouie depuis deux mille ans dans un champ de blé ! Grâce à elle l'idée de la Beauté s'est exhaussée d'un degré sublime, le monde plastique a retrouvé sa reine! (i) » Et c'est
(1) Paul de Saint- Victor, Hommes et Dieux,
ainsi que par un humble instrument l'art grec a reconquis sa place.
Avant que Puvis vint ouvrir nos yeux et nous eut ramené à la religion de l'humanité concrète, c'était l'ombre fade, le chaos. Les derniers champions du romantisme défaillant luttaient encore autour du nom de Delaroche, mais l'Ecole n'apportait que le poncif et la campagne romaine ne couvait nul Poussin. Il n'y avait de réel que la couleur, affirmaient-ils, et toute formule nouvelle devait nécessairement procéder de la violence. A quoi bon la Poésie, la Vie, la Nature à qui n'a qu'à feuilleter l'Histoire. Mais déjà les sensitifs prophétisaient qu'une aurore allait sortir des ténèbres, où l'Art s'était fait le valet du luxe, loin du peuple dont il doit ouvrir les yeux et ennoblir l'âme.
C'est ainsi que Puvis surgit d'un tournoi de coloris. « Combien pauvrement teinté ! » s'écria Castagnary. Ce sont presque de fabuleuses origines que celles-ci. Au milieu d'un désert incendié paraît l'oasis fraîche de verdure, où les caravanes de peintres, allant de l'Ecole solennelle .aux ruines romaines où les convie le Passé, viendront se désaltérer. Ils reposeront en ce calme décor les yeux brûlés par les palettes d'outrance. Ils s'asseoiront dans la clairière de Concordia pour écouter les chants mystérieux de la nue, au pied des lauriers-roses, au milieu de cette tranquille société qui participe de la légende et de la vérité.
De tous ceux qui passeront, trop superbes pour rien concéder, les bocages se dessécheront. Et cependant ils crieront : « Cela seul est la réalité ». Mais qui reconnaîtra bientôt dans ces flaques vertes, empâtées de gammes violentes, réelles il y a cinquante ans, l'aubépine blanche qui parfumait le sentier, les taillis garnis des petites poires rouges de la Saint- Martin ? Sur les pelouses où dansaient les pastoures, ce ne sont plus que bitumes terreux, les moutons se recroquevillent, avilis dans leur toison sale. Le vent gémit dans le ciel crépusculaire. Tout n'est que pénombre dans l'âme du peintre et sur ses toiles. Ici la vie entière avec toutes ses béatitudes, le ciel commencé sur la terre, puisque l'éternité y atteindra les limites humaines. Là, l'épais souvenir de grâces jadis harmonieuses en un détail local, peu accessibles maintenant. Tous, nous implorons la Beauté, source d'émotion. Mais l'ombre nous couvre. Les cimes des arbres cherchent encore la clarté d'un ciel jadis bleu. Voici le reflet de l'aurore qu'on avait su y peindre. L'artiste n'a pas maçonné sa couleur, il a dédaigné les conseils du chimiste et le temps lui a joué un vilain tour...
Suivez cette accumulation patiente, consultez les livrets des Salons de 1851-52 et de 1859 a nos jours, vous trouverez partout le rénovateur en germe, vous découvrirez dans les publica-
tions ad hoc des jugements sur le peintre émancipé : il est malmené d'étrange manière, contesté sous toutes les faces, accusé de prêcher le nihilisme, et bien d'autres reproches encore. S'en fût-il désolé, eût-il suivi ces conseils pernicieux, jamais nous n'aurions contemplé la fresque de la Sorbonne, Il n'en eut souci, et fit bien. Répétons-le, la persévérance fait partie intégrante du génie. L'artiste se doit, corps et âme, à son œuvre, dès qu'il l'a conçue, sinon son labeur sera vain et stérile. Qu'a-t-il besoin d'écouter les objurgations d'adorateurs d'autres dieux ! Les corrélatifs de la nature suffisent ; pour représenter une forêt il pourra s'instruire d'un brin d'herbe, il n'est nul exemple qu'il étudie le pommier par les fruits sculptés d'un buffet.
« Il est bon de penser à une harmonie : l'or, l'argent ; à une pierre précieuse : le saphir, l'émeraude, le rubis ; quand on cherche les blancs, à la perle (i) ». Il a toujours ainsi complété dans son esprit ce qu'il désirait peindre par la vision seconde, de manière qu'il n'y eût nulle lacune dans la suite des évocations. Cette simple tactique intellectuelle, inconsciente cela va sans dire, résultat unique delà méthode, devait conquérir le public sans lui rien sacrifier.
Certes, on ne peut insinuer que Puvis de Cha-
(l) Puvis de Chavannes, cité par Jean Dolent.
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vannes ait eu plusieurs manières de peindre ou de comprendre la peinture, quoiqu'on ait remarqué des différences entre ses toiles d'origine et celles qui naissent de nos jours sous sa main persévérante. Les premières fresques d'Amiens se ressentent, il est vrai, de hardiesses voulues, mêlées de réminiscences classiques ; les couleurs violentes se heurtent, les personnages se campent pour le mieux, le paysage même n'est pas exempt de souvenirs. De combien nous écartons-nous des teintes atténuées, fondues par la grande lumière, des groupes composant un ensemble homogène ? de fort peu sans doute ; mais le peintre n'est pas encore absolument lui-même, sa «personnalité » n'est pas complètement dégagée. Plus tard, il aura d'autant mieux cette science indéfinissable d'être soimême, qu'il ne l'aura développée qu'avec l'aide de la nature. Des maîtres, des modèles et des académies, il ne prendra que ce que la raison y a laissé de textuel et d'instinctif, jugeant que toute la science est impropre à représenter ce qu'on ne ressent pas : le sens intime est la première base de l'artiste.
Il existe bien deux manières de se servir de la nature, celle qui consiste à la copier servilement, celle qui consiste à s'en inspirer pour construire. Puvis de Chavannes les a côtoyées l'une et l'autre, sans y entrer, prenant à chacune ce qu'il fallait seulement, tant sa direction
originelle était son tempérament même. Et désormais il a marché plus que jamais droit devant lui, fidèle à son détachement de l'époque, retraçant cette humanité belle et pensive, dont le lieu et l'âge ne sont qu'une indication flottante ; les sylvains et les dryades sont remplacés dans la grande forêt par les Muses éternelles et par l'action humaine, la prairie est parcourue par une charrue de tous les temps, nulle date ne catalogue cette page de la Nature dans le ténébreux livre de l'Histoire. Et désormais il a donné « sans autre artifice que celui de la simplicité, la sensation de ces rapports subtils qui font de l'être humain la créature de son milieu... il a fixé l'impalpable (i) ».
Les théories pour expliquer l'Art sont généralement insipides, pourtant elles sont nécessaires comme Peau qui délaie les couleurs. C'est pourquoi je reviens encore à ces heures de surprise quand parut Puvis de Chavannes. Qu'était cette terre nouvelle ? Quelles tribus y campaient? Où se passait-elle ainsi, la vie ? Il n'y avait pas de laboureur avec des galoches aux pieds et pas le moindre moulin à vent ! Pourtant les poètes frissonnèrent de plaisir. Une clarté joyeuse se mêlait à l'ombre des jours monotones. On eut dit, dans les prairies d'un printemps sain, jusqu'aux bois favoris des
(1) F. Brunetière, le Banquet.
Muses séculaires, une pure lumière humaine et cadencée. Des gens qui se contentaient des actions instinctives s'y mouvaient sans efforts, adéquats à leurs fonctions. Une lande, de3 bruyères, un étang comme une plaque d'acier bruni. Des mères et des enfants, mêlés aux travailleurs, ajoutent à l'aspect familial du tableau. Le vent fait rire l'eau stagnante. Çà et là bruissent les herbes sèches foulées par la marche d'êtres invisibles. Puis le décor se modifie sous nos yeux. Un rideau de vapeurs blanches voile les arbres. Ce sont maintenant des silhouettes confuses qui dansent dans le crépuscule. Le murmure des feuilles, de l'eau ou de l'herbe prolonge ses couplets flottants. Voyez s'élever la brume des rivières derrière ces jeunes picards de Ludus pro patria. Ecoutez le récit du vieux pâtre aux travailleurs pendant le repos, prêtez l'oreille au silence nocturne du Bois sacré. Ah ! regardez, regardez s'ériger dans la campagne immémoriée, hors d'aucune époque, ces théories de mères aux seins fertiles, d'adolescents ou de vieillards ! Devant nous défile ce noble troupeau humain. Le zéphir caressant des bois emporte leurs fatigues, et dans le firmament emperlé des nuits flottent leurs chansons.
Oui, c'est bien cela, toujours et toujours cette magistrale simplicité, qui ne souffre nulle complication symbolique, c'est ainsi qu'elle nous gagne, qu'elle nous conquiert avec tant d'auto-
rite ; nul ne peut s'en défendre, le contemplateur retourne toujours à cette nature si démesurée et si condensée, si précise et si vague, si céleste et si humaine à la fois. Il y retrouve hier côtoyant demain, il y compte les jours révolus et y commente l'avenir. Il pénètre ce grand arcane de l'inconnu révélé, comprend que la Terre n'a rien laissé au hasard, et que pourtant tout y semble imprévu. Le moindre brin d'herbe y clame la grandeur de l'ensemble, un geste de forgeron, une parole de vieillard, un baiser de femme jouent un rôle sur l'immense théâtre, tout finit et recommence. Le zéphir dans les branches, les larmes humaines et la germination des semences invisibles répondent à quelque besoin du renouveau éternel de la création. Le monde s'étale sous ses yeux dans le plus minuscule de ses produits, la goutte d'eau reflète le ciel, l'homme complète d'un de ses infimes gestes le mouvement de l'univers.
Le maître peintre a saisi cette énorme et émouvante harmonie, et la foule l'a suivi, s'est de plus en plus attachée à ses pas, en apprenant à le mieux connaître, car la foule, même entraînée par les passions, aime la Nature. Elle rêve de clairières vastes dans les bois profonds; au milieu des claquements et des sifflements de lanières mues par l'ardente vapeur, elle aspire aux atmosphères limpides où se meut une idéale société. Rien n'attendrit le cœur du rude ouvrier
des faubourgs autant qu'une fleurette timidement éclose entre deux pavés. Il l'a donc suivi, ce peintre, et Ta aimé ; plus il le connaîtra, plus il l'aimera. N'a-t-il pas, d'ailleurs, l'exemple d'esprits dont il apprécie la sagesse et le jugement, n'écoute-t-il pas la parole de ces érudits qui le conduisent au progrès, et la sérénité des philosophes, et la magnifique pensée des poètes?
Cette double face de l'esprit de Puvis de Chavannes, la précision et l'irréalité, a servi de thème à maints commentaires. A-t-il voulu fixer le rêve, a-t-il voulu reproduire la réalité ? se sont demandé tour à tour les intéressés. « C'est de l'art simple, pur et calme ; c'est un rêve qui rappelle les poésies et les tableaux antiques ; mais comme l'antique aussi, ce rêve est un rêve simple, honnête et fort (i) ». Cependant, le doute subsiste quand même, un doute terrible. On a dit de Puvis qu'il était « le grand évocateur des rêves ; a-t-on remarqué que ses rêves se peuvent toujours possibiliser ? A la vérité, l'observateur ne le cède point au poète (2) », devons-nous admettre un mélange, une copie de la nature s'unissant au paysage philosophique, une précision de peintre se drapant dans le symbolique manteau de l'art intellectuel ? Est-il rationnel de faire tour à tour
(1) Jules Simon, le Banquet,
(2) Alph. Germain, no spécial de la Plume.
batailler dans ses conceptions « le vague qui émeut contre la précision qui pense (i) » et de supposer une complète dualité ? — Non vraiment, rien ne serait aussi illogique pour un caractère d'une telle rectitude. S'est-il inspiré du vaste conseil de Proudhon : « Peintres, vous n'avez su jusqu'alors représenter que des dieux : il faut aussi représenter des démons », en habillant à sa manière les démons sous forme de labeurs humains? Peut-être...
On a trouvé de l'ironie en lui, quelquefois, et des sous-entendus, que, très probablement, il ne soupçonnait pas lui-même. Il s'effraie à bon droit des suppositions, plus ou moins fantaisistes, que la critique se permet à l'égard de ses intentions. Il s'encolère des affirmations erronées qui le concernent, puis étend son mécontentement à l'ensemble, fidèle croyant qui s'effraie de voir son idole polluée. « Tout ce qu'on a dit ou écrit sur la peinture française est inutile. La peinture française est une des plus belles, car c'est la plus complète en ses multiples genres » (2). Il a su, bien peu le contestent encore, apporter à cette peinture respectée « une Beauté nouvelle qu'on sent fille, par la grâce et la noblesse, de la Beauté antique » (3) et une fer-
(1) Raymond Bouyer, le Paysage dans l'Art.
(2) Dans le National (1890), Nos peintres n'iront pas à Berlin.
(3) Hugues Rebell, Album des Poètes.
veur de sentiment qui ne laissent aucun doute sur le sens philosophique de ce qu'il a voulu montrer. « Son Pêcheur misérable, c'est toute la misère, son Espérance, c'est toute l'espérance (i) ».
Son humanité s'ébat en de poétiques attitudes sur la lisière des forêts consacrées, en des clairières où fleurissent les lauriers-roses, où la lumière bénie n'éclaire que l'action nettement définie, mue par la pensée. C'est bien, qu'on le veuille ou non, une
Auguste théorie
Dont chaque jour accroît le nombre et la beauté (2),
et s'il est inutile de déterminer les mobiles de cette impression nouvelle, on peut tout au moins l'étudier, la commenter, affirmer sa conquête envahissante et son charme toujours vrai. Chaque jour le nombre augmente de ceux qui admirent ce dédaigné de jadis, les esprits les plus sceptiques se rallient à sa digne persévérance, les adeptes les plus sincères du réalisme s'inclinent devant cette palette sereine « qui peuple l'idéal de claires visions (3) », les rêveurs s'assemblent autour de son œuvre, et les foules ne tarderont pas à apporter leur unanime hommage à cet homme qui instruit et moralise, éveille le goût du beau, ravive de chères pen-
(1) Jean Aicard, le Banquet.
(2) Robert de Montesquiou-Fezensac, Album des Poètes»
(3) Paul Mariéton, Ibid
sées, crie Sursum corda ! fait briller l'étincelle épique sans chanter le présomptueux air de bravoure usité. Son désir spirituel le-xonduit ; il laisse la virtuosité du pinceau à d'autres aspirant à la vente : sa philosophie ne thésaurise guère que des jouissances intimes.
Eugène Delacroix a dit : « Bien qu'il travaille de la main, le peintre n'est pas un chirurgien, et ce n'est pas dans sa dextérité que consiste son mérite ». Puvis de Chavannes n'avait guère besoin de l'apophtegme pour faire de ce principe la règle dominante de sa vie. L'époque, qu'il ne suit guère, s'enthousiasme, et ses teintes charment les yeux naguère rebelles ; la mode ira jusqu'à l'importuner, la coquetterie lui empruntera ses vaporeuses nuances. Une bien curieuse émulation naît autour de lui, tout le monde veut en être de ce triomphe prédit. Chacun s'empresse de courtiser la Muse inspiratrice du Génie de lumière, qui sut conduire son ami au fond des clairières symboliques de la vie, dans le Bois Sacré de ses antiques soeurs. Un « amoureux d'art » peut dès lors s'écrier que « Puvis de Chavannes donne l'accord à tout un orchestre de virtuoses (i) », un critique sincère et plein de foi dans cet art original peut affirmer que « les pastiches de sa manière foisonnent (2) ». La cohorte innombrable des peintres
(1) Jean Dolent.
, (2) Gustave Geffroy, la Vie artistique, ire série.
se rue à cette aube lumineuse et veut remporter une feuille du clair laurier, « mais le vainqueur unique apparaîtra bientôt (i) » incontesté, invincible, et chacun s'efforcera de chanter ses louanges.
Il faut lire à cet égard Ary Renan, Fourcaud, Georges Lecomte, qui dans son A rt impressionniste consacre, s'il m'en souvient, un chapitre à Puvis et à Rodin, Gabriel Séailles, Joséphin Péladan, J.-K. Huysmans, Baud-Bovy et combien d'autres ! Chacun serait heureux de dire son mot sur cette magique floraison de sentiments picturaux, si rationnellement cultivée, de paraître traverser cet arcane où ne pénétraient que des initiés. Le « public » y aide, les gloires se multiplient, plus compactes, les graveurs commentent les compositions, les reproduisent ; A. Nargeot avait mis sous tous les yeux les plus belles pages (2), W. Thornley les a répandues à profusion par ses claires lithographies, cent autres seraient à louer.
Puis des « Petits Salons », des galeries, des expositions. C'est un nimbe d'azur renouvelé, les enthousiasmes font recette. Exposition très intéressante (chez Durand- Ruel) vers octobre 1887, avec des photographies pour remplacer les peintures murales intransportables. Et, comme suite, d'éclatantes fanfares d'Armand
(1) Gabriel Vicaire, Album des Poètes.
(2) Voir la collection de V Artiste depuis 1863,
Silvestre, dans la Grande Revue de Paris et de Saint-Pétersbourg, un feuilleton de Paul Mantz, dans le Temps, deux articles de Gabriel Séailles dans la Revue Bleue, etc., faut-il donc tout énumérer ?
Dès ce moment le reportage s'empare de la personnalité de l'artiste, avec recrudescence à la création de la Société Nationale des Beaux- Arts, à la mort de Meissonier, à l'exposition allemande des Beaux-Arts : « Nos peintres iront-ils ou n'iront-ils pas à Berlin ? » au voyage à Paris de l'impératrice Frédéric, etc. On sait la décision chauvine de Puvis, son influence sur la conclusion de ce débat, — j'en reparlerai tout à l'heure, en esquissant quelques lignes de sa personnalité. — Il est devenu « homme du jour ». Cette « mise à l'actualité » se renouvellera dorénavant à toute occasion, accrue par le culte soudainement déclaré de la jeunesse littéraire, pour s'épanouir définitivement dans cette splendide manifestation de janvier 1895. Une autre exposition, en octobre- novembre 1894, nous ramène chez Durand-Ruel qui lui consacre désormais une salle réservée. Nous y voyons les Femmes à la fontaine, le Cidre et la Pêche, deux esquisses décoratives ; un morceau vigoureux, daté de 1852 ; la Pitié et la Charité, deux pastels admirés par maints fervents de la clarté nouvelle, dont Jean Lorrain ; d'autres pastels-études, le Modèle^ pastel
d'atelier, de nombreux dessins, qu'on retrouvera en majeure partie au Champ-de-Mars de 1896, etc. En janvier 1896, l'exposition des Beaux-Arts de Genève (prologue d'une belle exposition nationale suisse), couvre de fleurs trois Français : Puvis, Rodin, Carrière, cette trilogie, presque cette trinité. Les journaux locaux s'extasient sur ces maîtres, si français et pourtant d'intellectualité si vaste qu'ils appartiennent à tous, car leur façon particulière, primordiale et distincte, donne la vérité absolue dans la vie générale, telle une impression de « survie »que rien ne restreint ni ne localise. Cette admiration cosmopolite grandira à son tour, au fur et à mesure que la vision étrangère se sera imprégnée de la belle clarté de Puvis. Le Conseil des Trustée de Boston, en commandant à l'auteur de Inter artes la décoration de la Bibliothèque de cette ville, donne un exemple et propage une vérité. M. Eugenio de Castro, qui occupe un rang dans la jeune littérature portugaise, essaie d'ouvrir les yeux de ses compatriotes en leur parlant d' « un peintre novateur qui, vu par quelque ignorant en matière picturale, donne une impression d'ingénuité et de quasi-ridicule simplicité, impression moins réelle, mais aussi intense que celle produite par les Primitifs italiens (1) ». C'est.
(1) Dans sa conférence sur Joao Je Deus, à l'Institut de Coïmbre .
ainsi que florira, par la force des choses d'un bout à l'autre des empires ouverts aux clartés de l'esprit, Tout un monde enchanté de grâce et de noblesse (i),
et que les peuples à naître pourront apprécier ce peintre. Il aura su combattre la morsure du temps sur les composés chimiques de la peinture par cette lumière visuelle maçonnée, ancrée dans la muraille, en des couleurs qui résisteront à l'action corrosive de la rouille solaire et des ans, par une absence des tons violents qui aveuglent et noircissent, par a limpidité de teintes quasi-plates, laissant a la patine le soin d'en accentuer les reliefs. Tout cela aura contribué à faire des fresques de Puvis des chefs-d'œuvre destinés à vivre autant que le monument lui-même, auquel elles s'adaptent d'une façon aussi intime que parfaite. Et ce peintre
Pour avoir mis, niant que l'horizon s'achève, Le mystère de l'infini dans la beauté (2J,
aura le double mérite d'avoir éclairé d'un mode renouvelé, aujourd'hui et demain, nos âmes et nos cerveaux...
M Charles Morice, Album.
(aj (Catulle Mendès, vers récités au banquet du 16 janvier.
§ 4. De V influence et de la personnalité.
Après cette sommaire esquisse d'une œuvre dans sa portée morale, corollaire d'une existence superbe d'énergie et de droiture désintéressée, il me semble que rien ne puisse plus se révéler dans ce noble caractère, il semble déjà qu'on connaisse le peintre comme un ami, et, en effet, chacun des détails de sa vie trouve un parallèle dans un détail de ses conceptions.
Personnellement, Vhomme me donne l'impression d'un Lyonnais auquel j'avais voué une respectueuse amitié. C'était Joséphin Soulary, épris de particularisme et de travail tenace, craintif des importuns et des vaines pompes de la publicité, ayant toujours eu l'horreur d'être « mis en avant ». Des amis trop zélés le poussèrent inconsidérément, lui ce doux, ce solitaire, ce paisible, à poser sa candidature à l'Académie, entreprise dont il comprit aussitôt la sottise inutile : c'est peut-être un peu de cela qu'il mourut...
Ainsi Puvis de Chavannes se meut dans l'atmosphère sereine qu'il s'est créée lui-même, au sein du monde bruyant. Il ne chercha pas le succès, la réclame, la notoriété : il les a tou-
jours craints, se repliant sur lui-même, et s'est éloigné bien vite chaque fois que les importuns tentateurs lui ont tendu les bras. Mais ils sont revenus, l'ont poursuivi sans répit et Pont atteint, malgré sa modestie, malgré son désir de demeurer seul dans les décors permanents de son esprit. En cette âme toute de .loyauté, rien ne pouvait prendre place que le culte du juste et du vrai ; il édifia le beau comme il concevait la justice et la vérité, dans les splendeurs de la lumière. L'ambition ne le tortura guère. Les luttes décevantes qui se déroulaient autour de lui ne pouvaient lui causer que dégoût, jamais il n'y trempa les mains. Sa dignité ne voulut jamais s'amoindrir devant sa persévérance.
Le chercheur « doit étudier l'artiste sans servilité, ni envie, écartant de ses jugements tout ce qui n'est pas la sincérité absolue, l'impartialité la plus sévère (i)», mais serait-ce bien se tromper que de découvrir une inconsciente étrangeté en Puvis de Chavannes : c'est qu'il ne veut pas être, et en réalité n'est pas absolument V homme de ses travaux. Quiconque voudrait apprécier son œuvre et affirmer l'ardeur vivacede ce tempérament sans constater cette légère dissemblance manquerait à la vérité qui est le premier des principes de la critique,
(i) Marius Vachon, Puvis de Chava nn§s} préface.
même si elle s'égare, telle cette modeste étude, en des considérations objectives. Sans crainte de déplaire ou sans volonté de flatter, l'historien a le devoir d'exprimer sa pensée non fardée, il s'isole et parle sur ce qu'il a vu : il ne relève que de sa propre erreur et porte la conséquence de son jugement.
Je ne voudrais pas recommencer cette énumération d'un demi-siècle de peinture. De grandes dates le jalonnent ; 1861 est une aurore dont l'épanouissement continue. Ceux qu'on indique pour maîtres à Puvis n'eurent aucune influence sur lui, répétons-le. On a voulu lui prêter des parentés, des inspirations. Du Poussin, peut-être. Des préraphaélites anglais, je le pense moins. Chassériau, un fresquiste noble et doux, semble mieux s'accorder avec lui. Il y a des points de raccord entre le groupe des Forgerons, qui décorait la Cour des Comptes, et le groupe central de Concordia. — « Avez- vous remarqué, me disait M. Roger Marx, le geste las, alangui, de certains personnages de Chassériau, et ne le rencontrez-vous pas ailleurs ? » Certes, on le retrouve chez Puvis de Chavannes. Cette langueur de Chassériau décelait l'origine créole. Chez cet homme de haute stature, ardent, vif et gai, ne seraitce pas « le ciel lyonnais ? »
Puvis de Chavannes n'est pas un fougueux comme Delacroix, un poncif comme Ingres, un
lécheur comme Bouguereau, un nébuleux plastique comme Henner, ni un mystique, ni un sceptique, ni un timide, ni un téméraire, c'est uniquement un philosophe, et, comme tel, il rappelle les Lyonnais ses concitoyens, qui eurent chacun en leur genre, selon la ténacité de leur esprit ou l'orientation spirituelle de leur adolescence, l'étrange mérite de se personnifier dans une concrétion ne devant rien à quiconque — toute attachée fût-elle à la grande famille de l'esprit humain. C'est Philibert Delorme dressant ses rêves rectilignes ou tourmentés, mais toujours nobles et purs, vers le ciel des cités, c'est Jussieu révélant la vie des plantes, Jacquard minutant la mécanique, Ampère établissant la puissance des fluides, Ballanche calculant les forces de l'âme, Hippolyte Flandrin et Paul Chenavard spiritualisant la palette, Joséphin Soulary amenuisant la Muse jusqu'à la faire entrer dans un étroit corset à quatorze rubans. Un écrivain, M. Durand-Tahier (i), a dit : « Le goût de la clarté, de l'ordre, de la logique qui sont, — après l'imagination. — les qualités essentielles de son esprit s'expliquent non seulement par son origine latine et bourguignonne à la fois... (2) », qualités bourguignonnes sans doute, mais lyonnaises à coup
(1) Secrétaire de la Société Nationale des Beaux-Arts, dont P. de Ch. était le président. Mort en février 1899.
(2) Numéro spécial de la Plume.
sûr, et je pense même qu'il y a mauvaise grâce à lui adjoindre Pénervement latin. L'empreinte reçue par l'adolescence est ineffaçable sur les tempéraments les plus entiers. A côté de la gaîté bourguignonne, il à le spiritualisme lyonnais, la rectitude de la pensée, la méthode qui sont les éléments mêmes de son œuvre et l'essence de cette race.
Rien ne contrebalance les interminables contemplations du jeune âge, pas même un atavisme différent ou contraire. « Nous emportons tous du ciel natal dans les yeux. .. Nous sommes victimes de nos origines (i) ». Le tempérament est une frêle plante qui subit l'influence des vents. Présenter Puvis de Chavannes en bourguignon salé, « lui qui ne mange jamais dans la journée (2) » et dont la boisson habituelle serait plutôt la belle eau claire des fontaines, « dont les œuvres ont un goût de fin terroir », ce « maître de la forêt du rêve (3) », cet artiste qui pratique la sobriété et la rectitude constantes, dans une vie de labeur persévérant et silencieux,
Puvis, l'élu dont le génie N'est fait que de douceur et de clarté bénie... (4)
est une digression peut-être amicalement fan-
(1) Séon, la Réaction idéaliste.
(2) Marius Vachon, p. 100.
(3) Louis Duchosal, Album,
(4) Léon Dierx, Album.
6o LES ARTS ET LES LETTRES
taisiste, mais bien faite pour étonner ceux qui ne connaissent que l'œuvre (1).
Quand on tente de faire l'historique d'une personnalité, on se doit tout à la recherche de l'exactitude, dût-on même offenser celui qu'on admire. L'artiste ne se juge pas par les gouttes de sang de ses ancêtres ou par l'œuvre qu'il veut laisser, mais par celle qu'il laisse, et l'origine n'en est que dans l'atmosphère où se développa son éducation, où son esprit s'ouvrit à la lumière. C'est pourquoi Puvis de Chavannes est un Lyonnais, non parce qu'il naquit au confluent du Rhône et de la Saône plutôt qu'ailleurs, mais parce que son effort est celui d'une race qui souvent est mystique, spiritualiste presque toujours, et qui sut mêler, chose étrange et bien faite pour confondre l'ergoteur psychologique, la ténacité patiente dans la vie à l'effacement dans le rêve, la précision minutieuse de sciences subtiles à la vastitude d'envergure des utopistes, d'où ces antinomies apparentes de cerveaux pourtant issus des mêmes brouillards, Jean de Tournes et Philibert Delorme, Coysevox et Lemot, Jacquard et Ampère, Gérard Audran et Hippolyte Flandrin, Jussieu et Jean -Baptiste Say, Claude Bernard et Thimonier (2), Pierre Dupont et Victor de Laprade, Meissonier et Chenavard, etc.
(1) Lire Marius Vachon, p. 24.
(2) Inventeur de la « machine à coudre »,
PUVIS DE CHAVANNES 6î
C'est donc un Lyonnais, à n'en pas douter. Cependant il importe de relever que bien des écrivains, et des plus sincères, expliquent mal la psychologie de cette race patiente. Bien peu ont su la définir exactement. Au physique, Puvis de Chavannes est présenté « robuste et calme, fier et réservé, la mâchoire et la nuque solides, le pli de l'attention entre les yeux, le regard fixe, le front bossue et fuyant d'un mystique lyonnais (i) ». Tout est exact, hors cette dernière épithète. Non seulement le peintre du Bois Sacré n'est pas un mystique, mais encore on peut affirmer que les « canuts » qui ont résisté à la toute puissante Convention, qui ont jeté le cri superbe Du pain ou la mort ! qui se sont intitulés eux-mêmes les Voraces, ne sont pas des mystiques.
Le Lyonnais, au type dominant, n'est pas mystique, il est « particulariste ». Il marche sans repos au service de son idée, « avec une patience et une inflexibilité que rien ne peut démentir, ne s'arrêtant qu'après avoir atteint le but, et possédant les qualités nécessaires pour y parvenir. Parmi celles-ci l'éminente faculté d'entraîner, de changer le cours d'une opinion ou d'une volonté (2) ». Il est très vrai, ajoute
(1) Gustave Geffroy, la Vie artistique, i*e série.
(2) Les Lyonnais et leur influence, dans la Revue Lyonnaise, en septembre 1884, commenté par M. Francisque Sarcey dans le XIX* Siècle du 2 novembre.
M. Sarcey en rapportant ces lignes, que «le Lyonnais est à la fois très robuste, très tenace et singulièrement mystique » : mais voilà, il faudrait s'entendre sur ce dernier mot, ce qui ne peut donner lieu qu'à un rapprochement avec la dominante anglaise : « Tous ceux qui ont voyagé en Angleterre ont pu constater deux types très distincts entre lesquels se distribue la race : l'un prodigieusement robuste et positiviste, le second tout au contraire d'un idéalisme incomparable (i) ».
L'influence lyonnaise est semi-latine, « lugdunienne » — ce vocable rend mieux ce quia trait à cette Rome des Gaules. — On y distingue : i° l'esprit de conquête ou affirmation de la personnalité ; 2° le particularisme, ou ambition de ne rien devoir qu'à soi-même. D'ailleurs, peu importe en l'occurence. Le caractère de Puvis, si patient, si tenace dans son labeur constant, est désormais trop intangible pour qu'il soit nécessaire de le rattacher à tel ou tel. Il a derrière lui sa « longue existence de bénédictin de la Peinture, qu'on ne saurait trop montrer en exemple à la jeunesse de notre temps, si impatiente de fortune et de publicité (2) » ; il a sa droiture, il a sa dignité, son honnêteté, son œuvre : qu'importe qu'il soit né ici
(1) Paul Bourget, dans le volume de YIrrèparable*
(2) Marius Vachon.
ou là, soit joyeux ou triste, aimable ou non, gras ou maigre !
Mais la ville de Lyon a commencé une série très longue, — vraiment il y a matière, —de bustes de ses enfants dignes de mémoire. J'y ai cherché vainement le nom qui nous occupe. Y figurera-t-il plus tard, ne serait-ce que pour démentir le classique nul n'est prophète, et la cité d'Hippolyte Flandrin saura-t-elle vénérer comme il le mérite ce fruit robuste d'un cep bourguignon jeté sur son sol par le vent des destinées ? (i)
— « J'ai connu des faucheurs célèbres à cinq lieues à la ronde », contait un jour le sculpteur Jean Baffier. Nul ne voulut lui confier son champ pendant des années, a ce faucheur-là. 11 fallait que ce fût l'homme tenace que M. Durand-Tahier nous dépeint « grand, droit, robuste et svelte, moine-soldat capable de défendre son Jardin... Le front élevé, légèrement bombé et fuyant, dit l'imagination, la sensibilité, toutes les qualités d'âme du penseur, tandis que le bas du visage carrément taillé — nez aquilin et fort, mâchoires puissantes, dents courtes et bien plantées — exprime, d'autre part, les dons de volonté, les énergiques ins-
(1) Le Conseil municipal de Lyon a décidé, de donne1" le nom de Puvis de Chavannes à la place actuelle « des Hospices » une des plus belles de la rive gauche du Rhône. Nov. 1898.
tincts vitaux qui complètent cette rare individualité et en assurent l'heureux et durable équilibre. »
En somme, il est raconté tout entier dans son œuvre. On y lit la patience et l'ardeur. Ses riants décors sont d'une persévérance invincible. Toutes les rancœurs, les basses attaques, les refus du jury, ne purent l'arrêter un instant. C'était bien le commencement d'un homme, la révélation d'un talent qui avait transporté sa réalité trop haut dans le songe pour entendre les clameurs de la rue. Seul avec ses pensées, il faisait ses confidences à la toile. Sauvage ? peut-être. Il s'égarait dans les sentiers perdus, où les pieds s'accrochent aux buissons, où il fait bon rouler dans la bruyère.
On le dénomme fantaisiste, mystique, symboliste, voire utopiste. Jamais il ne cessa sa poursuite du naturalisme épuré des Muses. Il parvint à retrouver, sous les deux reconquis, la beauté exacte de la femme, la maternité. On voulut y voir un mainteneur de la foi ancestrale. Son œuvre religieuse ? celle de sa vie entière. Mais ne pensons pas au dogme, et nous verrons que de la plus petite à la plus grande page, le maître peintre a caressé, aimé, vêtu des plus riches habits qui soient cette religion des hautes âmes : la beauté.
Partout c'est Gœthe écrivant son merveilleux poème Dieu et le Monde, Des saints légen-
daires, des extases mystiques, des inspirations chrétiennes, nous en trouvons. Mais s'il aime les cieux, il veut que ce soit pour une noble humanité, et ses aspirations à l'au-delà l'ont surtout conduit à cette éternelle adoration de la lumière qui domine les races et les époques. Il plie alors les genoux devant cette trinité sublime : le Vrai, le Beau, le Bien, et son rêve n'attend chaque nuit que l'aurore. Passionné, logique et tenace, il a dominé ses opiniâtres adversaires encore plus par sa magnanimité que par le charme de son génie.
Puvis conserve personnellement un grand amour de la correction et prétend la respecter toujours et de toutes façons. Il est adéquat au décorum le plus parfait. Il pratique le bon sens, le sentiment de la justice, la force obstinée du raisonnement. Sa mémoire visuelle est, paraîtil, surprenante ; il n'oublie nul. cadre, nulle physionomie. Il ne cède jamais la moindre parcelle de son droit. « Une santé de fer, une imagination exubérante, un orgueil impétueux lui inspirent des projets extraordinaires, les plus audacieuses conceptions, des rêves d'une étrange fantaisie ; avec une volonté irréductible, il force tout cela à rentrer dans le prosaïsme de la poursuite obstinée des moyens de réaliser le but qu'il a fixé à sa vie... (i) » C'est bien là l'intraduisible caractère des Lugduniens, celui qui fait leur force. D'ailleurs, il ne faut pas s'y
(1) Marius Vachon
tromper, notre peintre n'est pas un positif absolu, c'est tout au plus un rationnel. Ses amitiés sont pour les dilettantes et les passionnés, les chimères ne l'effraient pas ; si son rêve peut toujours se possibiliser, toujours aussi sa réalité peut flotter dans l'intellectualité vaste.
« Vous avez fait, de l'ombre ancienne de la terre, des visions de ciel », lui a dit M. Catulle Mendès au banquet de janvier 1895. Cet éloge réel, définition simple des labeurs entassés, s'accorde cependant des plus mal avec leur sens concret, car cette œuvre n'est pas seulement une théorie, un travail de volonté, c'est Pexpression exacte d'un tempérament, quelque chose comme la cristallisation d'une âme doublement complète.
Unique parmi les peintres illustres, Puvis de Chavannes s'est donc peu inquiété du « décor de sa personnalité» ; les partisans de Delacroix sont devenus siens, sans qu'il daignât capter leurs suffrages par les allures caractéristiques du violent coloriste. Répéterons-nous son ennui d'être fouillé par le scalpel indiscret du critique, son ennui plus sincère encore d'amis pour lesquels « il ne serait plus lui ? »
« L'artiste est insaisissable ; en lui prêtant une technique et des intentions en dehors de l'évidence on est à peu près sûr de se tromper. Sa technique n'est autre chose que son tempe-
rament (i) ». D'autre part, il me dit quand je le questionnai sur ses préférences philosophiques : « A quoi bon parler de cela ? Une étude sur la peinture ne comporte-t-elle pas ellemême sa philosophie ? » Il m'avait écrit la veille : « ...Il me semble préférable de vous tenir en dehors de toute influence, écrite ou parlée... les travaux du Panthéon, de l'Hôtel de Ville, de la Sorbonne, etc., sont là pour vous guider...» Il accuse donc irrévocablement que l'artiste, en dehors de toute forme de caractère physique, se reflète irrécusablement dans son œuvre. S'il me fut impossible de suivre son sage conseil, c'est que, hélas ! j'en avais trop lu ou trop entendu déjà pour ne pas, au contraire, tendre à ne plus rien ignorer. Dans le cas présent, d'ailleurs, mon sentiment ne pouvait se rallier à ce rationnel désintéressement, la critique qui prend une telle envergure devient fatalement historique. Que de choses ignorées du prétentieux examinateur ! Et, pour juger d'une œuvre aussi colossale, il aurait fallu avoir vécu autant qu'elle.
On peut répéter de cette carrière ce qu'on a dit de celle du Poussin, dont, en mainte toile, il a rénové la discrète poésie : « Il vit et peint comme il l'entend, selon un idéal très particulier, tout individuel. Ainsi éclate la fermeté de
(i) Lettre de Puvis à Vachon, citée par ce dernier.
ce caractère, assez bien trempé pour ne priser que la satisfaction de sa conscience (i) ». Il vécut chez lui, pour lui, pour ses pinceaux, voyant à sa façon qui ne lui fut dictée par personne, dans une retraite qui eût effrayé plus d'un indépendant, ne courtisant que la Muse discrète de sa pensée, n'adorant que la céleste lumière, n'écoutant que la chanson des forets, cherchant en lui-même et dans la vie les conseils de son talent naissant, ne recevant d'inspiration que de la nature, si bien que lorsque je lui demandai quel fut en réalité son maître, il put me répondre sans ingratitude : « Personne ! » — « Mon maître, ajouta-t-il en baissant la voix « et avec un sourire, a été l'horreur de certaines « choses (2) ».
Depuis la toute première époque où parut, timidement, dans l'ombre, son nom, les œuvres se sont suivies et complétées, et on pourrait écrire l'histoire de cet homme par ses travaux. Son art ne souffrit ni reculade ni compromis, et c'est pour lui que M . J . de Marthold put s'écrier : « les concessions sont des crimes ».
De ses façons de travail on a discuté longuement. Y a-t-il donc plusieurs façons de travailler ? Sait-il peindre, sait-il dessiner, ridicules puérilités ! Au Salon bleu du Champ-de-Mars,
(1) Discours de M. Roger Marx, au 3e Centenaire de Nicolas Poussin.
(2) Durand-Tahier, numéro de la Plume,
en 1896, se trouvaient rassemblés 7 à 800 dessins. Les incrédules en ont frémi, les fervents exultèrent. « Les dessins qu'on soupçonnait devoir appuyer ce colossal labeur... allant des falaises normandes aux golfes de clarté dormant sous le rêve grec, et des marais picards aux monticules boisés se mirant dans la Seine nacrée, ces dessins, ils sont enfin réunis » s'écrie M. Léon Maillard, dans son Salon de 1896. Certes, nul n'en doutait, de cette élaboration formidable. Puvis de Chavannes, voulant ramener la décoration murale à son vrai rôle, devait puiser aux documents de l'observation. Et depuis Concordia jusqu'au Ravitaillement de Paris, pas un instant il ne cessa ses patientes recherches.
Jamais il ne varia l'orientation de son esprit, il n'y eut jamais nul changement dans son art, car il n'y en eut jamais dans sa vie. 11 traversa la tourmente des événements sans s'y mêler, conservant sa robe blanche de philosophe, dédaigneux de vaines joies, ne laissant rien paraître de ses réelles douleurs, ne sacrifiant jamais à la popularité, pas plus qu'au succès, effacement presque héroïque, quand on songe au vol rapide des années. Mais le sort lui devait une revanche, il a pu entrer, vivant, dans le secret de la Postérité, avec la joie hautaine d'avoir été le seul artisan de son destin. Quelle immense satisfaction d'avoir pu libre-
ment s'exprimer sans faiblir ! Il fut touché des jeunes sympathies, à en pleurer...
C'est en son modeste atelier de la place Pigalle, d'où on voit par la verrière béante les ailes tristes des moulins de Montmartre, que le Giotto moderne explique son cas de conscience, en cet atelier, plus intime que celui de Neuilly, où s'étalent les croquis d'amis, et divers souvenirs de cette longue carrière. Le geste sobre, la voix brève et un peu coupante, mais chaudement sympathique, il expose ses sentiments avec une vigueur de sincérité qui ne laisse nul doute. Il reçoit ses amis avec {une cordialité méthodique, pour ainsi dire, sa franchise n'a nul besoin d'exubérance pour s'affirmer. On lui prête des boutades, des métaphores picturales, des paysages parlés : On causait d'harmonies correspondantes. Puvis de Chavannes dit: « Le « matin tout est dans les ors vert pâle. J'ai vu « à Cucufa des femmes en blanc se promener « dans une forêt. Cela donnait la sensation « d'un fleuve hindou (i) ».
J'ai rappelé la brutale ardeur chauvine qu'il ne se gêna pas de manifester lors du Salon berlinois de 1890. Ce fut surprenant, étant donné sa réserve habituelle, il fallait que le sujet lui tînt fort au cœur, quoiqu'il ne se départit pas de sa proverbiale courtoisie :
(1) Jean Dolent, Amoureux d'Art,
— Blâmez-vous donc ceux de vos confrères qui se sont rendus à l'invitation du souverain allemand ?
— Moi, pas du tout. Chacun pense et agit comme il Pentend ; pour mon opinion particulière, elle peut se résumer en ceci : la place d'un Français est en France, surtout s'il s'agit de nations aussi opposées de tendances et d'aspirations, aussi contraires comme vues artistiques... Je suis très vexé que mon nom ait été prononcé dans tout ceci. Le mal étant fait, je n'ai rien voulu désavouer. Chacun, je vous le répète, se conduit comme il l'entend, sans avoir à relever de l'opinion de ses pairs. C'est une affaire d'appréciation personnelle. La chose la plus regrettable pour cette exposition berlinoise est le bruit mené grand train, on ne sait pourquoi. Ne rien dire du tout, s'abstenir dans un parfait silence, telle était la sagesse.7 Jamais n'eût si bien été employé l'axiome qui prétend que le silence est d'or...
Et la suite que donnera tout ceci :
Les exposants seront presque obligés d'aller là-bas, dans quelque taverne Sous les Tilleuls ; on les verra trinquer avec les créateurs triomphants de l'unité germanique, avec les sujets de cet empereur qu'un de mes honorés confrères comparait sans rire « au souverain des trois quarts de l'Europe ! » Certes, Charles-Quint eût donné gros pour être là ! Les bocks y rem-
placeront les cœurs absents. En Allemagne, les bocks remplacent souvent les cœurs.
L'empereur les décorera de l'Aigle-Rouge, de l'ordre royal de Prusse, et ils reviendront côtoyer de leurs rubans ceux de notre Légion d'honneur. Dans les fêtes de gala, dans les bals militaires, ceux qui sont officiers de réserve ou de territoriale arboreront ces distinctions si noblement acquises. Les Alsaciens, il s'en trouve parmi eux, retourneront ainsi ornés sur la terre natale, et plus tard, s'ils entrent en ligne, on verra dans les chocs d'armées des mélanges curieux et bien propres à dérider un vieux rêveur tel que moi.
— Voici une suite de conséquences curieuses à plus d'un titre.
— « Un peu humoristiques. Il faut amplifier ces choses-là pour donner la mesure exacte de sa pensée... (i)».
Comme tout ceci est déjà loin de nous !... Si je me suis égaré en ces réminiscences, c'est que rien n'était plus propre à démontrer combien l'auteur du Bois Sacré est loin d'un caractère froid. C'est, au contraire, un cœur ardent et généreux, capable de dépasser dans la chaleur du moment les bornes de sa pensée et d'oublier une réserve qui lui fut imposée par trente ans de quasi-claustration. Son esprit très français
(i) Dans le National: Puiris de Çhavannes et la question des peintres , 1890.
rompt alors ses liens. Ses boutades et ses paradoxes ont déridé nombre de ses commensaux, on le vit même crayonner des caricatures. Il s'intéressa surtout à l'existence active des propagandistes lors de la fondation, avec Meissonier, de la Société Nationale des Beaux-Arts, tenant Salon au Champ-de-Mars, et, à la mort du fameux artiste, demeura seul sur la brèche ...qu'il ne put quitter désormais.
Ses labeurs constants augmentèrent d'autant. Un jour que, cherchant à sonder cette ardente psychologie, je le questionnais : — « Etudiezvous des peintres ? Lesquels, des anciens, des modernes ? Lisez-vous nos auteurs et nos poètes ? Préférez-vous l'abstrait au concret ? » Il ne put s'empêcher de sourire : « Est-ce que j'ai le temps ? » me répondit-il.