ÉPILOGUE
Je ne pensais pas me moquer jamais de ce que j'ai tant aimé jadis, honorer celui sur qui je déversais le dégoût soulevé par les stercoraires de sa suite. M. Zola n'avait pas encore complété ces fresques magistrales qui demeureront la gloire d'une époque littéraire, je le rendais responsable des mirmidons suscités par ses victoires, leur succès de mauvais aloi éclaboussait l'admiration fatale du maître, je n'avais pas encore lu Ger?ninal. Moi qui n'ai plus d'autre culte que celui de la vie et de la nature, j'en étais à honnir tout ce qui me les rappelait, hélas ! hélas, trois fois hélas ! Que ceci vous serve de leçon, mes amis, et ne craignez jamais d'avouer que vous ayez pu vous tromper.
Et j'en arrive à rire des « artistes » qui ne le sont que de chevelures et de gilets ! Cependant si les « Phalanstériens de Montmartre » poussaient la fantaisie jusqu'à l'extravagance,
ils n'ont jamais été des monstres de vanité comme la jeune littérature en compte aujourd'hui. Car la diversité de ces originalités volontaires côtoie maintenant le ridicule. Mais je n'insiste pas.
Un des moindres effets des ambitions actuelles est de découper l'Art en écoles extraordinaires. Un peu d'idéologie n'est pas à dédaigner , mais que penser des « anarchistes mystiques » dont vous connaissez plus d'un, alors qu'on semble énoncer par cette appellation la traditionnelle alliance de la carpe et du lapin. L'anarchie ne s'est pas contentée de mots pour s'épanouir ; elle a comporté la mise en œuvre, et la réalisation, de faits brutaux. Le mysticisme n'est guère autre chose que la rêverie idéologique, on ne s'en sert envers les peuples que comme moyen de gouvernement — envers ceux qui s'en contentent encore ! — et on ne s'explique guère comment un anarchiste complet peut être aussi un idéaliste complet : iî n'est forcément qu'un mélange tronqué...
D'autres, amplifiant ce non-sens, exagérant l'alliage, forment, depuis quelques années, les « anarchistes religieux. » Ceux qui appartiennent à ce bizarre parti et que nous connaissons possèdent une vaste intelligence , une belle instruction, la plupart du temps religieuse (trois sont d'anciens prêtres, deux ont failli l'être) ; d'aucuns ont un talent littéraire, un goût artis-
tique indiscutables ; leur haine de tout gouvernement, de toute règle, n'a fait que s'associer aux stigmates de leur éducation première, à leur religiosité, à leur amour du mysticisme, si bien que des ardeurs de sentiments qui semblaient incompatibles se manifestent chez eux avec une violence qu'on ne retrouverait que chez les premiers martyrs chrétiens.
L'orgueil qui les soutient garde, en effet, plus d'un point de ressemblance avec celui qui « cuirassait » les grands Prosélytes, et presque tous se laisseraient hacher en menus morceaux plutôt que de renoncer, de faiblir seulement sur une seule de leurs affirmations. L'histoire de Jésus a plus ou moins de part dans leur vaniteuse philosophie, et, en bravant le pouvoir légal jusqu'à en mourir, en prêchant leur « bonne parole » personnelle, ils s'imaginent sans trop de peine être de néochrists... Alain Gouzien, jeune anarchiste du clan d'Emile Henry qui faisait preuve d'une violence de langage inouïe, s'est réfugié soudain (voici deux ans) dans la rédaction de la Semaine catholique et d'autres journaux du même genre, ainsi que dans les sermons religieux, en modifiant sa théorie : « Il ne doit y avoir d'autre gouvernement que celui de Dieu »... Joséphin Péladan, fils d'un marchand d'objets de piété de l'Hérault, un des plus fougueux mystiques, est en même temps un des plus éhontés
contempteurs de toute morale et de toute loi ; il a avoué « son impérial orgueil » et son « essence divine »... Sébastien Faure, dans une conférence faite la semaine dernière sur Jésus, son œuvre et son influence, s'assimile peu à peu à son héros, comme lui anarchiste et comme lui « fou de sa rêverie mystique », sans oublier « que les vrais croyants comptent pour rien leur chair et leur sang quand il s'agit de soutenir et d'affirmer leur croyance » — on l'a vu pour Ravachol, Vaillant et Henry. — Ce n'était d'ailleurs, pour Faure, que le développement de sa défense en Cour d'Assises, quand, parlant aux Jurés, il prit à témoin le Christ de son amour du peuple et des humbles... Bernard Lazare, infatigable commis-voyageur en socialisme anarchique, vient de faire à Marseille une conférence sur le Mysticisme et la Révolution... Georges de Bouhélier (fils de notre confrère Edmond Lepelletier) a pris depuis deux ou trois ans des allures d'ermite baptiste ; il publie, sous le nom de Saint-Georges, une revue L Annonciation, dont « chaque numéro est consacré à un annonciateur », et affirme « Mon œuvre s'édifiera dans le Silence, mais elle sera l » ; quelques lignes plus loin on lit que « Saint-Georges de Bouhélier restera dans la méditation jusqu'au 17 du mois prochain sur la route du Simplon, près du hameau d'Ethinwall... » ... Erik Satie, jeune pianiste montmartrois, s'est retranché
dans son « Eglise Métropolitaine d'Art de Jésus Conducteur » d'où il excommunie à tour de bras tous ceux qui se moquent de lui. Voici la fin de ses Intende votis supplicum « Je vous interdis toute excuse, et vous repousse loin de Moi. Je vous oblige au silence et à l'humiliation. Ma volonté est que vous subissiez Mon autorité sans murmurer. In nomine Patris, et Filii, et Spiritus sancti. Amen... » Et finalement Robuchon, qui sous le nom de Merovak et en se logeant dans la tour Nord de Notre-Dame, nous convie au culte des cathédrales...
Où cela peut-il les conduire ? Nulle part, sans doute, sinon à la publicité faite autour des originaux et des bizarres, à la popularité captée en plusieurs camps par l'alliage de philosophies dissemblables, à la réclame pour leurs publications ou leurs discours. Ils n'ont pas d'ailleurs de ces calculs, — au moins pour la plupart. Mais s'ils se sentent disposés au martyre sans regret, c'est en vain, et c'est pourquoi leurs théories, qui triompheraient peut-être si elles étaient arrosées de sang, ont peu de chance de réussite. Nul ne sera un néo-christ complet. Nous ne sommes plus au temps de l'intolérance fanatique en idéologie, ni même en art. C'est à peine maintenant si on guillotine quiconque a essayé de tuer une dizaine de ses semblables ; et, pour la prison, elle ne tire plus à conséquence.
(Décembre 1885)
§ 1 — Les Refusés.
Premier Salon du « Groupe ».
u commencement de l'année 1884, un certain nombre de peintres et sculpteurs , mécontents du Jury , soit qu'ils niassent le droit de jugement ou de classification, soit plus simplement qu'ils eussent été refusés au Salon, s'insurgèrent et se déclarèrent Artistes Indépendants. L'esprit de révolution entraîna la majeure partie des jeunes gens dans cette manifestation ; ils eurent même le légitime orgueil de compter parmi eux plus d'un artiste réputé et jusqu'à des membres du Jurymême. Au milieu de désapprobations et de dé-
dains mal dissimulés, ce leur fut d'un grand secours.
Ces dissidents devinrent promptement une force assez importante pour se dresser en face de la Société des Artistes français. La Presse les ayant soutenus, ils se constituèrent en Groupe et organisèrent une Exposition.
C'est à ce moment qu'ils s'aperçurent que le Jury avait pourtant du bon. En effet, qu'advintil de leur constitution basée sur l'omnipotence absolue des exposants ? C'est qu'ils furent envahis par une multitude de nullités dont on ne pouvait rien espérer, inaptes même à se parer du nom d'artistes, et tels enfin que l'assemblage des productions qu'on leur laissa accumuler côtoyait le ridicule. Et le service mutuel que les jeunes gens désiraient se rendre tourna contre eux. Çà et là quelque début, quelque paillette d'or dans ce gâchis ne parvinrent pas à constituer une Exposition capable d'intéresser.
L'organisation fut faite à la hâte et sans soin. Le catalogue se composait, peinture et sculpture, d'un millier d'œuvres réparti sur quatre cents noms. La Ville leur ayant permis de s'établir dans un des baraquements en planches de la place du Carrousel, l'ouverture eut lieu le 15 Mai. Et ce n'est qu'avec de sages précautions qu'ils arrivèrent à couvrir leurs frais d'imprimés et d'installation, peu considérables d'ailleurs.
Je crus trouver dans cette Exposition la plu-
part des œuvres refusées au Palais de l'Industrie, pensant que la meilleure manifestation d'indépendance était de prendre le public comme juge du différend en lui mettant sous les yeux les objets du litige. « Ce tableau refusé parle Jury est-il égal, supérieur ou inférieur à tel ou tel tableau accepté par ce même Jury ? » Il n'en fut rien, Le Groupe des Indépendants se contenta d'envoyer des circulaires à tous les grattetoile de l'épicerie, qui s'empressèrent d'apporter leurs inepties coloriées, très flattés au fond d'être pris pour des « artistes ».
Oui, certes, j'espérais y trouver tous ceux que l'encombrement, le manque d'exactitude ou une malechance quelconque avait empêchés de figurer au Salon, et j'en citerai beaucoup de ceux que le jugement public a classés au premier rang ou qu'un examen ultérieur a indemnisés, le Panurge d'Alexis André, refusé en 1884 et qui en 1885 est admis à l'unanimité et remporte une mention, résultat étonnant si l'on songe qu'il n'a pas été donné de prix cette année-là, et le Parce domine, parce populo tuo, d'Adolphe Willette qui, depuis lors, décore les murs d'un cabaret de Montmartre, où la gloire ira le trouver et où le public, véritable jury, admire sans restriction ce saisissant tableau. (1)
Quatre cent-deux exposants — cinquante-six portraits, cent cinquante-six paysages ou mari-
(1) Le Chat Noir a disparu et Rodolphe Salis a emporté le tableau.
nés, cent soixante-seize tableaux de genre, soixante-dix-huit natures mortes, ou études: fleurs et fruits, quarante-un dessins à la plume et au crayon, une dizaine de lithographies, sept gravures sur acier, dix-neuf fusains, cinquante-quatre aquarelles, onze dessins au pastel, dix-sept dessins à la gouache, quinze miniatures, une peinture sur verre, un émail non cuit, trentecinq dessins sur porcelaine et sur faïence, quatre-vingt-treize sujets, en sculpture, deux ou trois médaillons ciselés, quatre motifs architectoniques ou projets de monuments, dix eauxfortes, et jusqu'à des photographies, voilà le bilan du premier Salon Indépendant, qui dura du 15 mai au 10 juillet 1884.
Je l'ai dit, ce triste assemblage de début m'a laissé une déplorable impression, et ce fut pire par la suite ! Trois Salons consécutifs furent organisés parles Indépendants, un quatrième se prépare (1). On dirait que les deux expositions qui suivirent la première aient tenu à renchérir sur elle de non-valeur et de barbarie artistique.
Le sentiment et la beauté étaient peu représentés dans ce capharnaùm. Pourquoi ? Parce que bien des jeunes, qui se targuaient d'être là comme à une parade avant la bataille, et de ceux, non sans talent, dont on peut dès aujourd'hui étudier la puissance, n'avaient pas jugé à
(1) Pour Mars 1886.
propos de tenter un effort qui permit d'apprécier leur forme ou leur valeur.
.... Dans la peinture : le Matin et le Soir, dyptique de Charles François ; un Pitre, de Daniel Ihly ; Le génie de cet homme était de savoir sejaire aimer, de Henri Stupfler (hélas ! l'intention était excellente) ; et dans la sculpture, un Triomphe du Christ, de Napoléon Labbat ; les Petits Chats de M. Masson; Celui qui n'a pas deviné, haut-relief de Henry Cros, et, hors-pair, le Panurge 'd'Alexis André, délicieusement tourné, d'une pose très hardie, Le premier coup de jeu, l'enfant qui tient un pistolet avec une crainte si drôle et si naturelle.
Plus loin, deux portraits d'Ernest Marietti : Victor Hugo, V Homme qui pense, fait en 1879, et un Franklin, avec la devise : Aripuit cœlo fulmen sceptrumque tyrannis. Trois dessins d'Odilon Redon : Entrer avec un frisson dans la vie, Génie des Solitudes et Profil de Gloire, d'une étrange bizarrerie toute imprégnée d'horreur. Le projet de monument à la Révolution Française de M. Edouard Charbonnier ne dit pas grand chose, et le Loïc, pâtre breton de M. Auguste Nazel n'existe pas. Luis Falero et Van Beers avaient exposé, des tambourins ; la jolie Sorcière, à cheval sur son balai, de Falero, est désirable et chaudement carnifiée, mais elle est trop connue pour qu'il soit nécessaire d'en
parler autrement, et le Vicomte de Bonne-Bille de Jan Van Beers est une pochade pour le Cercle des Mirlitons, qu'on croirait calquée sur un Mars ou un Robida de la Caricature,
Trions ce catalogue. Il serait long d'apprécier cette infinité de tableaux qui pèchent tous plus ou moins par la couleur ou par le dessin. Quant à l'Idée, elle fait généralement défaut. Cependant faut-il mentionner M. Pata, avec deux bonnes toiles : Vallée de Bonnevau et Effet d'Hiver, et M. Habert Eugène, avec la Fortune, pleine de sérieuses qualités ? Et, plus loin, une Pêcheuse de crevettes , de M. Bricoux, et quatre gravures assez drôles de M. Depollier aîné : Le Cocu battu et content, La Servante justifiée, Le petit chien qui secoue des pierreries et Le Fleuve Scamandre.
M. LeNatur (Maurice-Jules), qui s'est fait un certain nom dans l'illustration, donne En Villégiature, joliment brossé. M. Henry Cros, rénovateur de la peinture à la cire, apporte deux portraits avec un certain nombre de médaillons en sculpture et un haut-relief superbe, Celui qui n'a pas devine'.
M. Henry Cros est un artiste dans toute l'acception du terme, qui, pauvre, en butte à tous les déboires des commencements pénibles, n'en a pas moins poursuivi courageusement le chemin vers son idéal. La reconstitution des arts antiques Ta occupé de longues années, et ses
essais de vitrification, complètement réussis d'ailleurs, ont fait accomplir un pas immense à l'art de la céramique picturale. Ses amphores, ses vases romains ou thébains où se promènent des pastorales de Théocrite et de Longus, ses urnes cinéraires en verre opaque, ses émaux recuits, tout cela s'associe au nom de M. Cros pour lui valoir nos applaudissements.
M. Cros est un spiritualiste de bonne école. C'est dire qu'il croit en 1' « esprit » qui émeut, qui secoue la fibre du rire ou des larmes. M. Alexis André, le jeune statuaire dont j'ai dit deux mots du Panurge, peut se rapprocher de M. Cros par ce sentimentalisme qui fait éclore sous ses doigts la reproduction tangible des rêves. Il faut ne pas avoir vu M. André dans son atelier de Vaugirard, travaillant de corps et dame à la reconstruction réelle d'un personnage à peine défini dans le cerveau de Rabelais ou de Hugo, pour ne pas se rendre compte de sa puissance d'assimilation, et surtout de sa faculté créatrice. J'apporte mon admiration à l'œuvre de M. Alexis André, ainsi qu'à celle de M. Henry Cros.
M. Jubien expose le portrait de M. Gailleton, maire de Lyon (depuis le rétablissement de la mairie centrale). Cette physionomie est trop ressemblante pour qu'il soit utile d'en dire autre chose. Qu'il suffise d'ailleurs de rappeler que M. Jubien a croqué, tour à tour, avec un égal
succès, toutes les notoriétés de la seconde ville de France. J'ai longtemps admiré sur la place des Terreaux, aux vitrines de chez Dusserre, le Goupil lyonnais, les fusains et les pastels attrayants de cet artiste. M. Jubien, en figurant à cette exposition du Carrousel, a fait acte de bravoure et de bonne confraternité.
J'ai parlé de M. Angrand. Les deux tableaux En Normandie et Une ménagère, un peu dans le procédé impressionniste, sont d'un beau jeu de couleurs. M. Auguste-Hilaire Léveillé, le graveur que Ton connaît, a exposé des Pêcheurs dans les grèves du Mont Saint-Michel, et une Plage de Carottes, à qui on ne peut reprocher qu'un peu trop de fini dans les détails.
Encore une petite toile assez goûtée, dont malheureusement le nom de Fauteur m'échappe, La Mer. Ciel gris-blanc, plage de sable blanc où déferlent les lames d'écume ; sur le ciel se détachent de très fines silhouettes blanches de mouettes et de goëlands. On se croirait sur les bords de la Manche un jour de noroît. Les galets sont roulés par la vague, le vent siffle dans l'eau, disperse au loin l'écume salée qui fouette au visage, les mouettes semblent dormir au bercement des flots. L'harmonie sauvage de la nature prend là une intensité comme elle n'en acquiert que dans certains milieux propices à sa majesté, aux bords marins et sur le sommet des hautes montagnes qui plongent dans l'infini, source de béatitude et de recueillement.
N'omettons pas les eaux-fortes de M. Fernand Lutor, types de lecteurs des bibliothèques publiques. Grâce à son prodigieux respect des moindres traits, M. Lutor a fait des physionomies qui deviennent de jour en jour plus recherchées.
Reviendrai-je pour terminer sur certaines productions qui frisent le grotesque? Sans nom d'auteurs. Au hasard : La vue de Moscou, peinture tidèle d'une bergerie à treize sous, avec arbres en copeaux de sapin vert ; Un Dragon, sur un cheval fabuleux, tenant un drapeau tricolore rigide dont le milieu flamboie en jaune avec ces mots en rouge orange : Honneur et Patrie; derrière lui de la fumée, des auréoles, des couronnes de laurier, etc., etc. Taille 3 m. 50 cent, de haut sur 2 m. 50 de large. Puis un Vèlocipèdiste (en caleçon) qui a tout l'air de chevaucher sur une araignée. Et la Jeune Fille au Serin ? Et les Baigneurs apoplectiques ? Et les Patagons du tueur de lions Pertuiset ? Je n'en finirais pas.
Voyons ce qui a manqué aux Indépendants. Organisation ? Sentiment artistique ? Œuvres ? Tout en général. — Point de tableaux vraiment bons, une absence absolue de beauté et d'esprit, un oubli de la science élémentaire. En un mot, rien qui émeuve.
L'esthétique cause une sensation indéfinissable qui peut se transformer pour chacun,
pendant les différentes phases de l'évolution cérébrale. Tel que j'ai vu longtemps admirer et se complaire dans cet axiome : La peinture la plus vraie est celle qui se rapproche le plus de la nature — qui donne le plus la perception de la nature — arrive aujourd'hui à admettre les gigantesques concepts d'un Art vivant de lui-même! Cette tentation bien ordinaire d'imiter la nature, dans le sens restreint du mot, nous a tous possédés de quinze à vingt ans. Il en est qui la gardent toute leur vie, cette manie d'imitation, mais ceux-là n'ont pas compris le génial coup d'aile qui transporte dans l'étincellement splendide du rêve, où les allées si bellement herbeuses d'un parterre surhumain se déroulent à nos yeux, avec leurs dédales débordant de floraisons !
Un des maîtres qui ont le plus révolutionné le sens esthétique depuis vingt ans est le peintre Pierre Puvis de Chavannes, poète à grandes fresques devant lesquelles flotte une nuée, tenant le milieu entre la réalité et le rêve, où les lignes et les formes sont semblables à celles qu'on ébauche dans les brouillards de l'esprit, où la lumière arrive à travers les mailles ténues d'une mousseline blanche, où tout paraît s'effacer et mourir. Pierre Puvis de Chavannes est encore incompris de la plupart, mais je pourrais en citer bon nombre qui, de détracteurs furieux, sont devenus ses admirateurs enthousiastes.
Par un alliage, un mélange du positif et du rêve, on obtiendra, soyez-en sûr, l'unanimité immédiate des suffrages. Cabanel pallié par Puvis de Chavannes. L'allégorie touffue de Félicien Rops mise à portée d'un public par un dessinateur. Mais de tels talents ne se forment pas de gaîté de cœur, et ce n'est qu'en un cerveau tout imprégné de philosophie, dressé à bonne école, que germera peu à peu l'artiste divin qui aura des ailes. J'ai déjà parlé du phalanstérien(i) Adolphe Willette, élève de Cabanel, descendant virtuel de Watteau, et par l'esprit directement tributaire de Puvis de Chavannes, et de sa grande allégorie Parce Domine^ parce populo tuo. C'est un des rares qui jusqu'à ce jour aient surgi pour cueillir cette palme radieuse. C'est même le seul. Salut à ce noble et courageux ami.
La beauté se dégage du mélange des conceptions. Le premier Salon des Indépendants contient des germes ; malheureusement la plupart de nos jeunes sont servis par de mauvais outils. Il y a manque flagrant de travail, ou, ce qui est pis encore, recherche voulue de cette originalité qui singe le génie — mais ne produit que des barbouillages.
Faut-il donc conclure à l'inutilité de cette tentative ? Hélas ! à peu près. N'ayez pas de
(i) Cf. Les Phalanstèriens de Montmartre.
jury, mais faites un classement. Acceptez toutes les œuvres mais ne prenez pas de grotesques barbouillages. Jugez « en bourgeois, en épiciers », comme vous voudrez, mais tout en accueillant intelligemment ce qui peut être accueilli, ne dépassez pas certaines bornes ou le ridicule vous tuera.
Le Salon des Indépendants, pour atteindre a la valeur et à la réputation du Grand balon, aurait besoin d'une unité de moyens et dune puissance d'action qu'il lui semble malheureusement impossible d'acquérir. Il lui manque surtout des artistes qui s imposent, ayant assez de talent pour éveiller la critique et susciter la réclame, surtout pour faire œuvre vivante et durable. Ce qui peut seulement justifier cette tentative, en quoi quelques-uns s arrogent-ils le droit de soumettre ceci ou cela aux regards du oublie ? Où s'arrête Vart et où commence-t-il i 1 II n'y a pas, que je sache, en peinture un fas et un ne/as comme en philosophie Ah : souveraine prudhommie qui prétend endiguer un esprit en lui criant : Ne va pas la, ce n est pas de l'Art! „
Un jeune peintre, remarquable poète provençal dont je parlerai un jour, qui fu quelquepeu mêlé au mouvement des Phalanstériens, Valère Bernard, caressa longtemps 1 idée de faire de la peinture un art ayant ses préceptes, semblable à la poésie - une sorte de
peinture avec rimes plates ou alternées, élision, césure, sans hiatus. Pareille idée ne peut venir qu'à un poète. Ce rêve ne manquait pas d'originalité, mais on se rend bien moins compte des sentiers et des défilés suivis par cet utopiste du beau pour arriver à son but. Et quels eussent été les résultats de cette coloration tout harmonique ? On ne le prévoit guère. La sublimité picturale ou sculpturale ne consiste pas en un procédé, mais bien dans l'idée mère, dans le concept qui vibre, qui rit, qui pleure. — Si ce n'est le Rêve dans Puvis de Chavannes, c'est le Mouvement dans Meissonier, c'est l'Horreur ou la Pitié dans Jean-Paul Laurens, c'est l'Histoire dans Tony- Robert Fleury, c'est la Théocratie dans Paul Chenavard. — Et dans chacune des œuvres inspirées des Maîtres, on sent Vante ; l'émoi vous étreint, quelquefois les larmes coulent de vos paupières,* ou bien l'enthousiasme, ce dieu des Poètes, l'enthousiasme aux ailes de feu vous gagne, vous pénètre et fait battre votre cœur.
Cette âme des peintres se révèle souvent dans une partie secondaire du tableau, dans un personnage ébauchant un geste, dans une plante qui tremble, dans des blés qui frémissent, ce qui évoque en chacun une manière personnelle de sentir. Dans i8oy) dans 1812, de Meissonier, dans la Prise de Corinthe de Tony-Robert Fleury, devant l'autel de la Minerve sacrée, il
y a de cette grande âme qui secoue les entrailles. Et de pareils maîtres n'ont d'élèves dignes d'eux que dans un cycle de puissance de beaucoup identique. Si la Pièce en danger, d'Alphonse de Neuville, agite si profondément un cœur français, c'est parce qu'il y a le mouvement de Meissonier. Si Mon ancien régiment, d'Edouard Détaille, est si vivant dans sa simplicité, c'est certes bien parce qu'il y a Vidée de Meissonier. Dans la dernière Prière, de Gérôme, martyrs chrétiens au Colisée, qui pourrait dépeindre le souffle qui passe dans cette arène géante, où, loin, là-haut, dans les gradins siffle et hurle la multitude, cet effet de descente, dominé par un symbole imposant et sombre de la Rome païenne ! Et, sur le sol, le troupeau chrétien, noble et simple, agenouillé autour du vieillard vénérable qui invoque Dieu, tandis qu'au premier plan — et c'est Y âme du tableau — les fauves sortent lentement de leur retraite, le grand lion roux bâille et s'étire inattentif et rêveur, sa gueule rose vers le ciel. Ainsi que dans le Roman, on doit chercher dans les Arts Représentatifs la beauté ou l'horreur, si ce n'est la majesté et la grandeur — seuls principes d'œuvres durables et émouvantes. Exemple : la Barque de Don Juan, d'Eugène Delacroix, la Salomé, de Gustave Moreau, les fresques de Puvis de Chavannes, YAndromaque, de M. Georges Rochegrosse, dans une peinture de ténèbres, de sang et d'or.
Est-ce qu'il y a des traits de convention à conserver dans le personnage ? On demandait un jour pourquoi Voltaire, tel que nous le représente le buste de Houdo.n, et ce buste lui-même, était reproduit, refait, copié des milliers de fois sans une variante dans le regard ou le sourire. Probablement parce que le buste de Houdon exhume ce sourire à jamais cliché du vieux sceptique ; et maintenant il est impossible de changer la tête de Voltaire, sous peine de l'avoir inventée. Il en est de même pour les figures qui représentent la France, la Poésie, la République, l'Amour et autres divinités ou symboles, personnifiés sous des traits à jamais ineffaçables, Mercure et son caducée, Orphée et sa lyre, Plutus et son trident. Lorsque l'artiste fait un empereur romain, qui s'inquiète que ce soit Tibérius ou justinien, pourvu qu'il ait la couronne dentée ? Et bien, je vous en prie, abandonnez cette convention, en général peu utile.
M. Félicien Rops, un de ces étonnants artis- ' tes dont l'esprit fut toujours la seule règle, a rénové cette coutume de la personnification. Par des compositions toutes imprégnées de l'idée qui les a dictées, il fait vivre nos crimes et notre décadence sous des traits ineffaçables. Plus loin, dans un cercle qui semble de beaucoup éloigné et qui se trouve pourtant bien près, M. Gustave Moreau, peintre-joaillier,
poète, nous transporte dans les siècles révolus de l'esprit humain. La Mort d'Orphée est troublante. Sombre et touchante, une jeune fille, la Muse, porte la tête pâle et la lyre du mort divin, et des larmes coulent lentement de ses yeux. Le mysticisme païen de cette composition est indicible.
Encore plus loin, c'est la résurrection du mythe historique. C'est la lutte des Titans contre le Ciel, c'est M. Fernand Cormon et sa Chasse à Page de pierre, c'est Jules César prenant les Gaules.
Salut aussi à ce jeune homme de vingt ans dont l'œuvre première est surhumaine, bien digne d'un fils de barde, à Georges Rochegrosse. Andromaque, qui de sang ruisselle, est superbe et toute frémissante d'horreur. Ah ! si toute une cohorte pouvait se lever à côté de M. Rochegrosse.
Aucun des trois Salons d'Indépendants n'a fait présager l'artiste, vraiment lui, le poète tragique du pinceau que notre littérature demande, et qu'on eût pu attendre de ces pseudorévoltés. Et puisque le génie n'est qu'une dégénérescence du cerveau, souhaitons beaucoup, beaucoup de fous, mais des fous qui fassent beau 1