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Premier Salon de la « Société

Pendant que le « Groupe » des Indépendants se désorganisait sous des dissensions intestines, alors qu'en pleine floraison il eût pu grandir son action et amoindrir ses charges, qu'il eût dû expurger les fauteurs qui ne voulaient rien moins qu'accaparer à leur profit les travaux fraternels, une autre phalange — pût-elle avoir été instruite des torts de ses prédécesseurs — faisait une union semblable pour lutter contre les scoliastes et le Jury. Eut-elle plus de sagesse, de meilleurs éléments de réussite et de vitalité ? — Il est permis d'en douter.

Il n'y eut aucune espèce d'antagonisme entre ces deux cohortes. D'ailleurs la « Société » se formait à peine que le « Groupe » se fractionnait, se divisait, perdait la moitié des membres de son comité, ce qui arrêta son développement et mit quelque entrave à sa prospérité. (Remanié de fond en comble et rétabli à nouveau, sous la direction de M. Sardey, il put cependant rouvrir ses portes en Mai 1885).

Le Salon de la « Société » comptait cent trente-sept exposants, quatre - vingt- dix -huit

paysages ou marines, soixante-cinq tableaux de genre, vingt-six têtes d'étude, quarante natures mortes ou fleurs et fruits, seize aquarelles ou gouaches, trois fusains, deux ou trois peintures sur porcelaines, deux pastels, seize dessins à la plume ou croquis, huit gravures, deux lithographies, et en sculpture, cinq terres cuites et un bronze. Le nombre d'exposants n'est plus le même. Il a considérablement diminué, peu se sont hasardés, mais les exposants d'aujourd'hui sont des entêtés qui faisaient partie de la tentative du « Groupe ».

Ainsi nous connaissons déjà M. Angrand, pour Tavoir vu au salon du Baraquement B. Celui-là est un des bons, genre un peu vif, tendant à Pimpressionisme. Citons M. Anthonissen, dont les paysages, chaudement colorés et très habilement aérés, sont d'un charme qu'on ne peut nier.

Le Pardon r, de M. Henri Coeylas, manque de grâce et de mouvement, la pose de l'homme agenouillé est incommode. Sans doute les deux amants ont quitté leurs chevaux, ainsi que leurs costumes l'indiquent, peut-être la chasse, et l'amazone s'étant assise sur une roche moussue, l'infidèle se laisse tomber à ses pieds. Estce bien cela ? M. Coeylas, qui a montré dans La Esméralda et la Sagette) une palette riche de tons, est inférieur aujourd'hui dans les quatre toiles qu'il expose. — MM. Aimé De-

pollier, gravures très finies, sur des sujets des Contes de Boccace ; François-Xavier Dévidai, deux paysages qui ne manquent pas de savoir.

Nous retrouvons, parmi ces hors-d'œuvre confus, le nom que vous n'avez pas oublié de cette jeune fille de vingt ans, Mlle Bashkirtseff, enlevée dans la fleur de la jeunesse à sa mère éplorée. La colonie russe ne comptait pas d'artiste plus ardente et en qui elle put placer de meilleures espérances. Sa manière, quoique manquant de légèreté, n'en était pas moins remarquable. De petites séries enfantines, physionomies à contraste, portraits marqués d'un étrange cachet d'atticisme. Entre deux barbouillages de noms inconnus, voici un tryptique de cette sympathique artiste : Les Trois rires. Ce tableau, entouré d'un crêpe, indiquait déjà au public, ignorant des chagrins de notre grande famille, la perte d'un de ses membres.

M. Albert Dubois-Pillet, au milieu d'un portrait, de trois tableaux, d'un pastel et de deux éventails, mérite des compliments pour sa Vue prise des hauteurs de Bellevue, assurément très finie. Notre ami M. Léon Duvauchel, poète du Médaillon et de La Clé des champs, a apporté un fusain accompagné des vers suivants :

Qu'il est calme, ce coin champêtre Caché sous le grand parasol Que lui font le chêne et le hêtre Ainsi qu'un nid de rossignol !

Perdu dans l'immensité verte, Au bord d'un pré, dans la forêt, Un soir j'en fis la découverte Et ne l'ai quitté qu'à regret.

Au passage : MM. Louis Fajon, pour ses raisins d'Espagne, Gérard Triplet, pour deux violents couchers de soleil, Armand Guillaumin, Pêche à la ligne et Derniers jours iï automne, d'après les procédés impressionnistes, et Mlle Marie-Constance Guinard, pour trois portraits sur porcelaine.

Passons-en beaucoup. Les paysages de M.

Jules Marinier auraient besoin d'un plus grand sentiment poétique. Même remarque pour M. Mesplès et les Solitudes de Fontainebleau. Ne nous arrêtons à M. Jules Pressigny que pour faire remarquer à cet artiste ie mauvais jeu de ses lumières. A part cela, qualités.

J'ai déjà parlé de M. Odilon Redon. Cet extraordinaire cerveau exposait au Baraquement B une émouvante spectroscopie. LŒuf, Lady Macbeth, Profil d'enfant et le Masque de la mort rouge, avec l'épigraphe d'Edgar Poe : « 11 y avait vraiment des figures arabesques, absurdement équipées, incongrûment bâties ; des fantaisies monstrueuses comme la folie ». Ce sont des rêves inouïs et inconcevables. L'épigraphe d'Edgar Poe, avec son évocation de gnomes, de spectres, de larves, de sang, peut s'appliquer à la conception elle-même. Oh !

non jamais, on ne vit figures et arabesques aussi incongrûment bâties ! Comme ce Chien- Caillou de Rodolphe Bresdin dans le Bon Samaritain et la Comédie de la Mort, Odilon Redon donne une âme aux choses et les fait grimacer. C'est de l'Albert Durer malade. Les gravures de Fantin, et auparavant celles de Jan Luyken, ont de ces ténèbres insondées, ou grouillent les êtres du cauchemar,

M. Joris Karl Huysmans, dans son livre A Rebours, décrit ainsi les compositions d'Odilon Redon : « Des apparitions inconcevables : une tête d'un style mérovingien, posée sur une coupe ; un homme barbu, tenant tout à la fois du bonze et de l'orateur de réunion publique, touchant du doigt un boulet de canon colossal ; une épouvantable araignée logeant au milieu de son corps une face humaine ; — puis des fusains partaient plus loin, encore dans l'effroi du rêve tourmenté par la congestion. Ici c'était un énorme dé à jouer où clignait une paupière triste ; là des paysages, rsecs, arides, des plaines calcinées, des mouvements de sols, des soulèvements volcaniques accrochant des nuées en révolte, des ciels stagnants et livides ; parfois même ils semblaient empruntés au cauchemar de la science, remonter aux temps préhistoriques ; une flore monstrueuse s'épanouissait sur les roches ; partout des blocs erratiques, des boues glaciaires, des personnages dont le type

simien, les épais maxillaires, les arcades des sourcils en avant, le front fuyant, le sommet aplati du crâne, rappelaient la tête ancestrale, la tête de la première période quaternaire, de l'homme encore frugivore et dénué de parole, contemporain du mammouth, du rhinocéros aux narines cloisonnées et du grand ours. Ces dessins étaient en dehors de tout ; ils sautaient, pour la plupart, par dessus les bornes de la peinture, innovaient un fantastique très spécial, un fantastique de maladie et de délire...»

Ces conceptions imaginatives sont saisissantes, mais c'est bien là d'un génie qui s'affirme, et qui n'a besoin pour naître à la gloire que d'un peu de soleil et de renommée. M. Georges Rochegrosse nous fait ressentir le même effroi avec un petit tableau pour illustrer les Ballades de Victor Hugo. Un chevalier casqué, ganté et bardé de fer, est là, immobile sur son cheval au sommet d'une haute cime, la lance au poing, dans le vent, dans les ténèbres, dans l'insondable. Devant lui dans un gouffre, l'obscure humanité qui rampe. Derrière, impalpable et flottante, sa faulx à la main, la Mort qui suit.

Plus loin : de M. Henri-Dominique Renaud, deux lithographies, Un Combat des Centaures et des Lapithes ; de M. François Reverchon, nombre de portraits et de médaillons; de M. Charles-Auguste Risler, six tableaux de différentes grandeurs; de M. Henri Rosier, des

Arbres en fleurs aux carrières de Montrouge, d'un bel effet. M. Henri Rosier expose également dans deux fusains une Solitude et un C^Lcule. M. Claude-Emile Schuffenecker a fait une étude de femme et trois paysages très doux, genre Cazin.

M Serendat de Belzin expose un type de Parisienne agréable à voir. Pas grand chose dans MM Georges Seurat, Eugène Sevallée, avec quatre tableaux de fleurs, Jules Signac, avec ouatre paysages, Mme Alêne Sisos, qui revient rMonVSaint-Michel, M. Emile Solvet, avec trois portraits, MM. Spurny et Soulacroix, Tellier et Valtat, pour des paysages et des paysans, des poissons et une marine.

P M. Edmond-Eugène Valton et ses curieux Coins de Paris, Bateau à Vapeur , Débardeurs et une Tranchée, nous arrêtent un estant Lest un des bons moments de ce coin la M. Valton est un peintre personnel. A côté, Mme veuve Viger se distingue. Je ne parle pas du paysage intitulé : La Rivière delà Deune. Une Sapho, une Laurence, de Jocelyn, avec l'épigraphe Lamartinien, Et regarde la lune

Longtemps, comme quelqu'un qu'une image importune,

et une Eurydice

La mort ferma ses yeux, Les nymphes, ses compagnes, De leurs cris douloureux Remplirent les montagnes

dont l'idée paraît assez comprise, pèchent par l'exécution. M. Georges Vincent et ses Confitures de prunes sont excellents.

En voyant les rares talents qui se sont égarés là, malgré moi je pense : Est-ce bien pour combattre le Jury que ces « jeunes » exposent les œuvres refusées par ce même Jury ? Et ne croyez-vous pas que leur plus vif désir serait d'être « acceptés » ? Je suis sûr que, dès qu'ils le pourront, ils abandonneront leur infime drapeau d'Indépendants pour se ranger sous la grande bannière du Salon annuel... t

§ 3. — Deuxième Salon du « Groupe ».

Retournons au « Groupe » lequel, ainsi que je l'ai dit, grâce au dévoûment de M. Victor Sardey, put organiser une seconde Exposition au mois de Mai 1885.

Vous connaissez déjà, pour les avoir aperçus dans les tentatives précédentes, la plupart des exposants. La presque totalité sont des « Jeunes », ou pour mieux dire des débutants et des amateurs. — Car il est évident que les peintres admis au Palais de l'Industrie n'ont adhéré à

ces manifestations que par complaisance, esprit de réclame, — ou, ce qui serait pis, relâchement de talent, afin de montrer au public une œuvre quelconque destinée à Pombre du cabinet. Nous retombons forcément dans le même rebut.

Aussi m'empresserai-je de citer ceux qui en valent la peine au courant du catalogue. La sculpture, bien inférieure comme importance, nous réserve quelques bonnes choses. En première ligne l'auteur de Panurge, avec trois numéros : Maguelonne qui passe sa tête rieuse de gitane au travers d'un tambourin posé sur le poignard recourbé de Saltabadil :

J'ai ma sœur Maguelonne, une fort belle fille ; Elle attire chez nous le galant une nuit

Lauzel, buste plâtre d'un jeune peintre, et une Légende de sainte Cécile, teintée, originale.

Ne quittons pas M. André sans nommer un Capitaine Fracasse ) qui figura en 1885 au Palais de l'Industrie, et sans témoigner toute notre admiration de sa composition sur chantier La Fable, que nous verrons probablement cette année. Il est étrange que le Conseil Municipal, si favorable au talent, n'ait pas encore songé à utiliser MM. Henry Cros et André.

M. Henry Cros donne une tête de jeune fille, d'un marbre pur et très fini. M. Paul Comoléra, élève de Rude (un hors-concours, s'il vous plaît !) apporte deux sujets dont il est inutile de

parler, vu les précédents du statuaire. M. Auguste Paris, (hors-concours également !) un Etienne Marcel, bronze, et un Barra terre cuite. Ce dernier surtout est navrant de beauté. Ces trois artistes ont fourni les rares perles qu'il faut admirer en passant.

Voici un duo de Médardo Rosso : Philèmon et Baucis ; le Philèmon rustiquement vieillot, guignant du coin de l'œil sa fidèle compagne, très avenante encore malgré ses rides, tous deux l'air bon enfant, que désigne naturellement tant d'amour, et la tradition s'en porte bien !

Cela m'amène tout tranquillement à la Chloè de M. Vasselot, qui ne manque pas d'agrément. Sans doute afin de plaire à la Nouvelle Couche (j'allais écrire Calédonie, le personnage en est digne) du même, en bronze cire perdue, un affreux voyou tient un débris de cigare qu'il semble déguster délicieusement. M. Vasselot a pris la nature sur le fait. Les hauteurs de Belleville en seront fières.

Le Moine des Iles d'or et Piccolo Santo, de M. Léopold Savine, sont de bonnes choses. M. Ernest Marietti présente un projet de monument à la gloire de la marine française. M. Louis Marai, un marbre jaune, auquel le livret ajoute fallacieusement l'épithète de « très dur » représentant une dame de mœurs faciles, vêtue d'une chemise et de bas à jours, ce qui s'intitule Une Journée d'Été. — J'en passe, mais non pas des meilleurs !

Le département Architecture consiste en quatre dessins linéaires de monuments antiques. Les Cartons et Porcelaines dignes de citation sont ceux de MM. Victor- Armand Poirson, fin dessinateur, et Manuel Orazi, d'un genre étrange et captivant qui peut faire de cet artiste un illustrateur hors ligne. Ses deux compositions pour les contes d'Edgar Poe sont à la hauteur de leur texte, et leur exécution pleine d'imprévu étonne à juste titre. Plus loin, une délicieuse petite aquarelle d'un amateur, M. Edouard S^lvayre. Et voyons la peinture.

Des Chevaux de halage d'un certain muscle. Leur auteur M. Jean Noro, que le livret désigne comme natif du département de l'Ain, quoiqu'il se donne pour Piémontais, est une personnalité assez curieuse. Tour à tour voyageur, membre de la Commune, poète, sculpteur, écrivain, M. Jean Noro s'est essayé à tout. A-t-il réussi? Couci-couci. J'ai lu de lui un opuscule, La Bouche de la Vérité \ scènes de mœurs romaines, qui ne manque pas de métier. Le style en est tour à tour simple, vif, coloré, et, en somme, c'est une nouvelle assez curieuse. Meilleure à mon avis que les Chevaux de halage,

M. Victor Poirson, outre ses dessins, expose un tambourin, Départ pour la Sérénade ) et deux tableaux militaires. Puis voici un portrait de M. Fernand Lutor, l'aquafortiste remarqué de la maison Quantin, et un Gibier de potence de

M. Auguste Bayli, qui peut tendre la main à la Nouvelle Couche de M. Vasselot.

De la nature morte, en voulez-vous ? Mais vous en soupirerez ; c'est l'indigestion des jeunes peintres, ça n'a Pair de rien, et pourtant! Si vous avez vu des assiettes qui ressemblent à des galettes, et des melons qui ressemblent à des choux, vous me comprendrez. Laissons-les donc.

Pourtant les Escargots de M. Louis Carvin dressent suffisamment leurs cornes. Un Coin d'atelier, du même, nous a rappelé le tableau de Dantan qui se trouve au Luxembourg. Dans le même ordre d'idées, gaie et claire, une cuisine contenant une cuisinière, de M. Lucien Lagarde. Et le portrait de l'ami Pommier, lequel n'a pas l'air d'un méchant garçon.

M. Hippolyte Morel, qui possède une connaissance approfondie des demi-teintes, figure avec A Mortefontaine et Une Semelle de pêches. Dans d'autres notes, et moins bien, (tant pis !) un fusain, une aquarelle, Souvenirs de Bretagne et la gravure du tableau A Mortefontaine. Rappelons, une Vue de Paris au fusain, curieuse et beaucoup travaillée, du même, à l'exposition internationale du Blanc et Noir, en 1885.

Deux autres paysages : Contemplation et les Environs de Dieppe, de M. P.-E. Mesplès, dessinateur connu dont on retrouvera plus loin l'apothéose de Victor Hugo, (composée pour un

numéro anniversaire du Gil-Blas) m'amènent a ieter un coup d'œil sur Un Tailleur marchand de curiosités à Levallois- Perret, de M. Alfred

Le Petit. .

M. Daniel Ihly, dans une teinte blanchâtre, presque verte, expose un homme squelette, à coté de son grabat et de son chandelier. Celuilà est mort de faim. En voici une qui respire les parfums délétères du charbon de bois, également nue, également appuyée sur son grabat. C'est le tableau tant reproduit de Pata : L asphyxie. Pourquoi ces chairs noires? Un Dortoir des Ouvrières, où gisent pêle-mêle des demoiselles sans la moindre chemise, où des rotondités d'arrière-train surgissent perversement, nous montre les mêmes chairs, non seulement noires, mais verdâtres. Encore des chairs, pas couleur de salade, roses celles-ci. Elles sont de M. Georges Hébert, élève de son homonyme le peintre du Christ. L'esclave blanche et La Lumière sont des compositions auxquelles on ne peut reprocher qu'un peu de crudité. Et puisque nous en sommes aux nudités, admirons de suite la Feuille de palmier, de M. Jules Toulot :

Comme un frais parasol cette feuille s'arrête Et contre un air de feu, tient son front abrité ; Mais, pendant que tu fais le printemps sur ta tête, En ton cœur c'est déjà l'été.

C'est ainsi que M. Fertiault décrit en quatre

vers cette sultane pleine de nonchaloir et d'impudeur, qui se cambre sous la feuille de palmier dont elle s'évente, tandis qu'à ses pieds fume la cassolette où le nard se consume.

Si, à propos des peintres de nu, je pose les axiomes suivants : — La beauté participe de la couleur et de la forme ; — La couleur s'obtient par une opposition heureuse des teintes ; — j'ajoute que la forme ne se réalise pas seulement par l'harmonie des courbes et des modelés, mais aussi par la hardiesse ou la vigueur des contours; et nous conviendrons qu'il est parfaitement ridicule de ne voir de beauté plastique que dans la femme. Un cheval haut musclé, le garot solide, l'œil allumé, la crinière au vent est plus souvent beau — pour ne pas dire toujours. La beauté participant de la forme et de la couleur, comment admettre une chose perpétuellement fine de modelé, blanche et rose de teintes, dans n'importe quelle pose, si ce n'est par l'effet intime que cela produit sur nos sens? Donc, cette beauté n'est pas celle d'une admiration absolument pure, nos sens y sont pour beaucoup. Ceux qui ne trouvent la beauté de lignes que dans la femme nue obéissent à un sentiment de sexualité dont ils ne peuvent se débarrasser. Je n'en veux pour preuve que leur ignorance des beautés de l'homme, dont la richesse plastique est cependant indéniable, quelquefois de beaucoup

supérieure par son ampleur musclée à la grâce molle de la féminité. '

La ligne existe donc dans les deux On ne saurait blâmer les peintres qui, comme Henner, se sont renfermés dans la représentation du corps féminin, car Henner a produit un Christ qui fait agenouiller le plus rebelle. - Suprême beauté de la chair souffrante !

Lorsque le sentiment s'allie à cette brutale figuration charnelle, que ce soit chez le garçon ou la fille, l'œuvre vit alors de son mouvement propre, et devient le mobile de cette création neutre. Exemple : Spartacus, Leda

Les Anciens, qui comprenaient leur affaire, mélangeaient ces sources de pureté et sur un corps d'éphèbe posaient une tête de femme L'androgyne de Praxitèle est beau sans attrait vénérien voilà ce qu'il faut comprendre, mais il est impossible d'expliquer aux hommes qui admirent la femme nue que leurs sensations varieraient s'ils étaient désexués D'où succès de ces nudités, plus elles s'approchent de la realité charnelle.

Le livre de Bernardin de Saint-Pierre raconte que Virginie, retournant à son cher Paul, périt dans le naufrage du Saint- Géran en vue de Hle-de-France. Pourquoi M. Alfred Gaurtner la représente-t-il absolument dépouillée de vêtements, et dans un état qui suppose un mois ou deux de séjour dans la vase ?

Une Rentrée du solitaire, vieux sanglier à la hure terreuse, de M. Joseph Gridel, et trois paysages de M. Raphaël Gourdon nous ramènent à des sensations moins excitantes. Le .5Ysyphe de M. Joseph Col aurait droit à nos compliments en tant qu'idée : l'exécution laisse malheureusement à désirer. Du sculpteur Henry Cros, un portrait et une étude à la cire nous attirent un instant. Et de nouveau, M. Manuel Orazi, avec Coquetterie, une perle.

A Ville-d'Avray, l'été dernier, logeait au Renard-Rouge un bonhomme d'une cinquantaine d'années dont le loisir consistait à prendre les points-de-vue environnants. Ses précédents artistiques étaient d'avoir connu Célestin Nanteuil à Bougival (il y a belle lurette de cela !). Accompagné de sa dame, M. Pingot (Auguste- Henri) releva les deux tableaux que nous voyons- là : V Étang- Neuf et le Vieil-Étang ; dans l'un surgit le monument de Corot. C'est vert, c'est joli, c'est léché. Cela ressemble pas mal à des chromos. Mais quel courage ! Et que de bonne volonté !

Citons une Suzanne au bain de M. Victor Sardey, et pour ne point abandonner tout à fait la campagne, Les Travailleurs aux champs de M. Pierrre Salle, et Le Repos du Dimanche par M. Pierre Tullou, avec une épigraphe tirée des Poèmes d'Auvergne de M. Gabriel Marc :

Près de la cheminée énorme, hospitalière, Toute noire de suie, où scintille un feu clair, Où la marmite bout, où pend la crémaillière, Où le chat somnolent rêve le nez en l'air,

Au retour de la messe, un matin de dimanche, Ils sont assis tous deux, Mariette et Jeantou. Mariette aux yeux noirs a mis sa coiffe blanche Et son mouchoir à rieurs s'entr'ouvre sur le cou,

Tout habillé de bleu, le mari se repose, Chauffant sa large main à la flamme. Tous deux Regardent la couchette où l'enfant blanc et rose S'endort... et souriant ensemble, ils sont heureux.

Encore un tableau de M. Vasselot, Kaoudal, et c'est assez. Les gravures ou dessins de MM. Auguste Bayli, Louis Carvin, François Depollier, Guérin des Longrais, Mesplès, Hippolyte Morel, Manuel Orazi, Jean Ogier, sont les seuls qui peuvent être regardés.

Des cent vingt et quelques que nous venons d'énumérer, combien hélas ! en retiendronsnous ? L'Esprit, qui manque généralement dans ces cohortes indiciplinées, est seul capable d'exécuter les sereines incandescences, les empyrées limpides, les enfers enténébrés, les lauriers dorés de gloire, les capitoles radieux, les épopées sublimes. Mais je suis de ceux qui croient toutes les manifestations utiles, comme toutes les discussions — pour la plus grande valeur des choses discutées.

§ 4. Un jeune Indépendant. - Considérations.

La jalousie doit- elle exister entre artistes, et surtout de maître à élève ? Il y a quelques jours, je causais des Indépendants, et je m étais égaré dans le chapitre « Sculpture » lorsqu un journaliste qui m'écoutait depuis un instant, me prit à part : « Il est bon de s'occuper des gens arrivés, mais vous pourriez trouver bien des choses intéressantes chez les inconnus et les débutants. » Ce qui est complètement mon avis. Un critique d'art est un peu le navigateur qui découvre des îles ignorées. Aussi dès le lendemain, sur les indications qu'on me fournit, me dirigeai-je vers des endroits inexplorés, ou à peu près, et j'eus la chance d'y rencontrer un de ces travailleurs, remarquables autant par la vaillance du travail que par la loyauté du procédé, et me sera-t il permis, en hors-d œuvre, de vous entretenir un peu de ces petites mesquineries des vies d'artistes -oh! les tristes vies! de déboires, de fatigues, de misères, —et surtout de jalousies ! Pour la plupart vouées, du premier jour au dernier, à la lutte de 1 incompris, quand une main secourable ne se tend pas sur la route !

Dans une arrière-cour, rue Godefroy Cavaignac, un jeune Limousin de dix-huit ans, Léon Bureaud était en train de cuire. Il me fait les honneurs de chez lui. L'atelier est minuscule, à peine dix pieds carrés, le sol est formé dépavés mal assemblés ; des rayonnages, sur lesquels des creux sont rangés ; un établi, avec une plaque tournante sur un pique- feu pour arrondir ; et dans un coin, un fourneau cylindrique, de briques jointes à la glaise, haut d'un mètre, couvert d'une rondelle de fonte. L'extrémité inférieure est une grille où monte le feu qui flambe en dessous.

Dans son fourneau il empile de vingt-cinq à trente pièces, en commençant par les plus grosses, pose le couvercle de fonte et allume un violent feu de bois. Ceci dure de six à sept heures, jusqu'à ce que les terres soient rougecerise, ce dont il se rend compte à l'aide d'une « vue» ménagée dans un des côtés. Les pièces brisées sont raccommodées avec de la terre fraîche, et pour cacher la soudure, il y passe une mixture de colle de peau et d'ocre rouge ; le plus souvent, pour mieux laver l'œuvre, il la vernit avec un liquide formé de lait, de brique en poudre et de bismuth.

Cette opération terminée, pour les épreuves à reproduire, Bureaud, que je m'amuse à questionner, place l'œuvre après l'avoir frottée d'huile entre deux fragments concaves de ci-

ment ou de pierre, et y coule du plâtre clair. C'est la matrice. Pour les exemplaires à livrer au commerce, il frottera d'huile l'intérieur de cette matrice et y versera d'autre plâtre, séparera les fragments du moule et polira les bavures du moulage.

Cet adolescent possède un vouloir vivace. Je l'écoute causer. C'est bien un amour d'art irrésistible qui le pousse à plier sous l'heure présente, sous le despotisme de ceux qui donnent à manger et qui ne comprennent pas toujours.

Il ne lui manquerait qu'une demi-bourse à l'Ecole des Beaux- Arts pour franchir le pas difficile ! Ses débuts sont livrés à la haine d'un vieux « raté» de soixante-dix ans. Qui ? Celuilà même qui lui a inculqué les principes de son métier. Ce qui est incompréhensible. Bureaud commençant à manier l'ébauchoir, à un âge où on va à l'école (onze ans) fit connaissance dans sa ville natale de celui qui devint son maître et l'emmena à Paris, où le pauvre garçon eut pendant trois ans la vie la moins facile qu'il soit possible d'imaginer. Après des tortures morales et une existence misérable, il se décida à voler de ses propres ailes, mais le maître, furieux, se mit dans l'idée de le faire retourner à Limoges, avec défense expresse de jamais revenir à P3ris (?), et y serait facilement parvenu, si des influences étrangères ne s'y étaient opposées. Depuis lors, le vieillard n'a pas eu assez de fiel

pour nuire à l'élève. Tout est bon, jusqu'aux calomnies.

Bureaud, surtout animalier, expose depuis deux ans au Salon du Palais de l'Industrie ; son sujet de 1885, les Cailles, a été acheté cent cinquante francs. Je viens d'apercevoir deux coqs acquis par un bronzier de la rue de la Roquette, M. David, également cent cinquante francs. Ce n'est pas encore Barbedienne et ses cent cinquante louis, c'est tout de même un début. Et je pense : Hors de tous ces Salons d'Indépendants, j'ai cependant trouvé un véritable indépendant ! (1)

Si j'avais à classifier les hordes innombrables qui campent sur les rivages de l'Art, ce serait en deux familles bien distinctes. Ceux qui opèrent sur l'esprit, ceux qui peignent la matière, ou, par exemple en Spiritualistes et Matérialistes, se subdivisant eux-mêmes à l'infini : Les Spiritualistes, comprenant Y Histoire, la Religion, le Rêve, Y Allégorie, ou peintres dits de genre ; les Matérialistes, comprenant les Nus, le Paysage, la Nature morte, le Portrait, le Bibelot. Ces sortes peuvent souvent s'amalgamer, soit dans le Nu qui est presque toujours allégorique, soit dans le Paysage qui peut susciter le Rêve.

(1) Je ne sais pas ce que Léon Bureaud est devenu (1900).

L'ombre du Passé, manteau funèbre de jours lointains, que nous avons peine à nous figurer, tant leur nombre est grand, tant leurs ténèbres sont insondables, appelle l'Histoire. Cet écrivain qui aima le peuple, le seul qui ne fit pas de l'Histoire une domestique des grands, le seul qui écrivit un livre pour les Français, l'inoubliable Michelet, a dit : « L'Histoire est une résurrection ». Faut-il donc qu'elle ne soit que la résurrection banale des rois et des courtisans, alors qu'il y eut des drapeaux glorieux portés par des soldats en sabots ?

Certes, si votre cœur bat encore pour un noble, pour un grand souvenir, espérant pour la Patrie si elle pleure, chantant pour elle si elle triomphe, quel émoi sacré ne devez-vous pas ressentir devant la représentation d'un fait, qui nous reporte à ces époques que nous comprenons chacun avec une vision particulière.

Un artiste est donc certain d'émouvoir s'il évoque l'Histoire. Il ne faut pas croire que les tendances puissent varier à ce sujet. Vous êtes toujours sûr de faire palpiter le cœur de l'homme en lui représentant des choses qui existèrent. L'Histoire est le cerveau d'une nation. L'Histoire est un livre qu'on ouvre devant nos yeux, en disant : « Cherchez où fut Alexandre, cherchez où vécut Annibal. » L'Histoire est un splendide coucher de soleil qui flambe sur des ruines et des lauriers, l'éclat des uns fait ou-

blier le sang des autres. L'Histoire existe d'ellemême, par elle-même ; c'est l'œil qui guette au fond des ténèbres ; c'est la main qui saisit pour entraîner et, surtout, cela, une lanterne magique étonnante de vie et de couleurs, prête à tout dévoiler comme à tout dérober. C'est la vie passée et future dont parle l'Ecclésiaste.

J'ai vanté l'Histoire maîtresse des cœurs, estil nécessaire de parler de la Religion maîtresse des âmes, et faut-il dire que ces sœurs jumelles sont si étroitement unies, qu'elles arrivent souvent à ne former plus qu'une personnification sublime : la Foi. La Foi en la Patrie, la Foi en la Nature, la Foi en l'Homme. La religion de l'histoire tient aux fibres essentielles de notre être, comme le goémon aux rochers du rivage, sans' cesse léché par le flot des jours qui voudraient l'arracher et ne font que le grossir.

L'histoire étant la foi du passé, cette belle chose verte qu'on nomme l'Espérance est la foi de l'avenir, et, de ces deux religions-là, l'esprit peut concevoir de sublimes beautés. Mais lorsqu'on se trouve en face d'une œuvre d'art, on ne demande pas : Ceci est-il de l'histoire, ceci est-il de la religion? on s'arrête transporté et on s'écrie : « C'est beau ! » Point n'est besoin d'autre chose.

Si vous entrez dans une cathédrale pendant que jouent les grandes orgues, vous êtes-vous inquiété si vous entendiez VAgnus Dei ou le

Tantum ergo ? Vous vous êtes contenté d'incliner la tête, saisi par la majesté du lieu, la grandeur des accents qui vibrent aux reliefs des lourds arceaux romans, l'éclat des lustres et des ostensoirs, mélangés aux rouges aveuglements des vitraux, et des ors qui flambent comme des feux de forge, tandis qu'une voix, sortie on ne sait d'où, vous étreint et vous secoue.

La science artistique en a tiré de sublimes choses, la philosophie de hauts enseignements.

Travaillez dur pendant que vous avez encore vingt ans et du courage au cœur. Ce n'est pas au déclin de l'âge, lorsque le squelette apparaîtra en vous, car les tortures morales vous auront mieux rongés que nous ne le serons jamais, même ailleurs qu'en cette vie de misères, ce n'est pas là-bas que vous pourrez commettre les chefs-d'œuvre que l'avenir attend de vous. Force et courage aux jeunes. Courage aux faibles. Courage aux méconnus. Laissez-vous guider par l'esprit. Soyez grands, surhumains, redoutables. Allez en avant, sans stations, sans reculs, sans faiblesses. Tout est aux jeunes et pour les jeunes. A ceux qui voient l'avenir, que de lauriers tressés et de nobles couronnes, que de feuillage d'or épars sur la sublime route. Les flamboiements des soleils ne sont rien auprès du nom qui vole de bouche en bouche, gagne les villes, les bourgades, les hameaux, saute les

frontières, franchit les défilés, escalade les cimes, traverse les précipices, parcourt les océans, se traduit, s'harmonise, s'apprend comme une oraison, se récite comme une prière, emplit la Terre tout entière de son bruit, et s'amplifie dans l'obscurité des siècles qui vont naître de la transcendante fanfare des admirations accumulées, qui se transubstantent et jamais ne meurent ! N'est-il pas consolant de rêver ainsi pendant les années de misère ! Courage donc à vous tous, les méconnus ! Courage aussi à ceux qui naissent, aux Jeunes !...

Et je serre la main en les quittant à ces vaillants, pleins de foi dans leur art, pleins de confiance dans leur outil, qui peignent les cieux ou pétrissent les marbres. Et je leur dis : Au revoir, ayez confiance dans le Travail I

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