‹ Les arts et les lettresChapitre 45 sur 54 · I. — LÉONCE PETIT · texte numérisé non relu

I. — LÉONCE PETIT

Décembre 1884.

ÉJA l'oubli, marbrier des tombeaux, a muré dans l'ombre le nom du faiseur de petits bonshommes, de petits bonshommes guillerets qui dansent et qui pleurent dans des paysages à la Téniers tandis que les sons nasillards du biniou font tourner les rondes où les mains se serrent. Quelquefois c'est l'avare enrichi qui passe en couvant de l'œil les fermiers robustes qui ont rempli ses coffres, ou bien la vachère aux flancs solides, aux hanches opulentes, M. le Curé qui sourit à ses brebis, l'Enfant prodigue retour de la ville, à qui les anciens tendent les bras, montrant d'un air glorieux quelque bibelot qui doit faire pâmer d'aise les grands parents. Oh ! la rareté ! — Et puis il y a toujours dans un coin la poule familière ou le cochon aimé qui donnera de gros jambons et de si excellentes saucisses ; sur la table de buis le pichet de cidre, les cartes éta-

lées ou les dés, pendant que les vieux fument leur pipe en jasant. Souvenirs des chaumines où son enfance a tant rôdé, paysages de la rude Bretagne adorée, travers et sentimentalités des paysans, coins exquis de la vie de province, mesquine ou pittoresque, se retrouvent dans l'œuvre du faiseur de petits bonshommes, que déjà l'oubli a couvert d'une pierre scellée, (i) Léonce Petit a bien fait de venir dans un

(i) Léonce Petit, né en 1834 à Taden (Côtes-du-Nord) est mort en octobre 1884, à Paris. Pendant sa jeunesse, il fut receveur d'enregistrement en Bretagne et en Auvergne. Il entra vers 1858 au Journal Amusant, où il publia la plus grande partie de son œuvre, qui procède des caricaturistes anglais Hogarth et Cruikshank, mais plus particulièrement du Suisse Topffer. Ses premiers dessins étaient légèrement ombrés, par la suite il abandonna complètement ce procédé pour la simple perspective de traits. Parmi les nombreuses séries qu'il publia au Journal Amusant, on pourrait citer la Leçon d'astronomie aux gendarmes, YHabit vert de mon ami Naz, sujet emprunté à une drolatique nouvelle de Paul Arène, et une foule d'au. très bouffonneries dont le succès fut incontestable. Léonce Petit a illustré aussi plusieurs ouvrages comiques : Monsieur Tringle de Champfleury, les Contes de Saint Santin, du marquis de Chennevières, Y Education musicale de mon cousin Jean Garrigou, par Léopold Dauphin, la Vraie Tentation de Saint Antoine par Paul Arène, la publication intitulée le Père Gérard, et enfin la Conversion de M. Gervais, histoire réjouissante d'un viveur converti, racontée avec entrain par Léonce Petit lui-même, qui, à force d'écrire les légendes de ses dessins, avait découvert en lui un homme de lettres plein de finesse, d'humeur gauloise et de verve rabelaisienne.

temps de philistins outrecuidants. Nul autre n'eût su trouver, peut-être, les côtés intéressants de la vie simple, la réalité douce et saine, la poésie rustique. Ce Pierre Dupont de la plume marque une ligne à part dans l'histoire de l'illustration, et loin d'être un caricaturiste, comme d'aucuns l'ont prétendu, il est le « croqueur », le décalqueur fidèle, quoique humoristique, des paysans et des bonnes gens de province. C'était bien d'ailleurs lui-même le bretonnant qui garde la vénération des usages et des costumes, le respect des traditions et la fidélité des allures, avec cela pénétré d'un immense attachement au sol fertile, à la glèbe, au village agreste étendu dans la plaine, au cabaret retentissant du choc des pots de terre, à la quiétude champêtre.

— « Personne ne connaît si bien que moi l'anatomie du sabot », disait-il en souriant finement. Sabot effilé et mince de la fermière, ou grossier sabot du porcher. Et comme au temps où tout enfant, il ébauchait à grand peine sur les marges de ses cahiers d'école les petits bonshommes coiffés d'un bonnet de coton, revenant du marché à califourchon sur leur âne, et les chivaux aux crinières ébouriffées, il aimait à chanter les antiques noëls de la terre de roc et les rythmes pleurards des binious. Plus tard, fumant son énorme pipe de bruyère devant un pichet de cidre, il fredonnait encore la Chanson

de Hugues de Trenmor ou la Ballade de la vierge de Plouârgarmaret. Et, victime résignée de la meurtrissure moderne, il avait, sous ses lunettes et sa redingote à basques, l'air guilleret et madré d'un vieux Corentin.

Léonce Petit, avec sa prodigieuse mémoire des contours, avec la vision nette des arêtes qui se superposent plan sur plan, avait saisi mieux que nul autre le coup de plume qui indique une physionomie, fixe un caractère, et, sans exagérer en rien le rictus humain, il arrivait à peindre la mobilité des traits, l'expression du regard, à opérer la dissection des sentiments. Ce dessin, d'une réalité simpliste, étrange avec son absence de teintes et sa seule perspective de superposition, laisse une impression très nette, ponctue le personnage, le souligne en accusant des reliefs qui tendraient à s'effacer dans les compositions où les ombres noient les formes.

Petit eut certainement tort de ne pas varier ses marionnettes, de mettre et de remettre en scène les mêmes paysans et les mêmes bêtes, mais la nature l'avait marqué d'une empreinte ineffaçable, et il était observateur trop intuitif de la rusticité pour voir autre chose que le mouvement, la disposition des personnages qui constituent le tableau.

Le faiseur de petits bonshommes, qu'il peigne avec cette palette blanchâtre où règne la fumée des pipes, ou qu'il s'égare en ses croquis, garde

sans cesse le sentiment du geste. J'ai vu, sur l'Album ouvert à tout venant, au Buffet Alsacien de la rue Jacob, où Petit allait souvent, deux paysans ramassant des cloches à melons. L'ébauche est à peine indiquée, quelques coups de plume, un zigzag représentant les sillons, et pourtant on voit parfaitement ces paysans ramassant leurs cloches qui vibrent.

L'œuvre de Léonce Petit embrasse les côtés sains de la nature, et seulement ceux-là. De ce. caractère tout de rondeur et de loyauté, plein de bonhomie, sans arrière-pensée et sans trompel'œil, on ne pouvait attendre que cette simplicité unique, mêlée parfois du grain de sel gaulois. Il a manqué à sa renommée d'être le fustigeur qui ridiculise, le montreur qui châtie par la raillerie, — peut-être eut-il raison, et puis la plume ne pouvait être une verge entre ses doigts ronds. Il était trop gai, pour songer à se moquer de personne. Loin de ces cerveaux pointus dont la plus intense joie est de réformer les torts, il se contentait de conter ce qu'il voyait de drolatique dans la vie simple.

O nature ! Il eut pu te chanter comme nous, comme tant d'autres ! par les sous-bois ombreux, les ruisseaux enfeuillés au fond des vallons, l'escarpement des moraines, l'emmêlement âpre des bois de chênes verts qui dévalent le long des pentes, les hautes cimes fiancées aux nuages, le pittoresque entassement des Pélion et des

Ossa de la Terre, les gigantesques écroulements, pour notre surhumaine bien-aimée la Poésie ! Il préféra les mœurs tranquilles, il se complut toute sa vie, comme le genevois Topffer, dans les goûts rustiques et l'existence paysanne. Ecrivain à ses heures, il ne délaissa pas un seul instant les sentiers champêtres de son unique dilection, continua, sans se détourner jamais, sa route où passaient les gros sabots, son bâton de houx au poing, sa pipe de bruyère entre les dents. Il admirait Cruikshank et Hogarth, mais sa jovialité française était bien française, ses « Jeanfoutres » étaient bien des auvergnats, et ses petits bonshommes foulaient encore la vieille terre de roc où grandissent les chênes.

« Petit n'avait pas le sentiment de la morale », dit Léopold Dauphin dans une notice restée inédite, les visions nombreuses qui hantaient son esprit ne lui laissaient pas le temps d'y songer. Toutes les cours de ferme, les auberges de province, toutes les grandes routes, toutes les rivières à l'ombre des saulaies, toutes les prairies, tous les horizons où des hameaux profilent leurs toits de chaume, tous les clochers de village tournaillaient dans sa cervelle, entraînant dans la sarabande les rues étroites, les promenades-quinconces, les mairies de petite ville, la maison du maréchal-ferrant, celle du notaire avec les panonceaux ; et c'étaient des

gendarmeries avec des gendarmes fumant leur pipe, et des sorties de membres du Conseil municipal, et M. le Sous-Préfet, et ces MM. de la Noblesse, et ces « MM. Prêtres » ; ou bien des orgies paysannes à la Téniers, avec des buveurs lourds et patauds à cheval sur des bancs de bois, près des tonneaux de cidre sur lesquels violoneux et flùteux raclent et soufflent comme des rustres flamands dans un Ostade ; ou bien encore tous les sujets où des bourgeois, les mains derrière le dos, causent gravement des intérêts de la localité, des frasques de la belle drapière, du nouveau ministère aussi, en se promenant par bande de cinq ou six — les gros bonnets — sur le Cours, et en poussant devant eux les cailloux avec leur canne ; paysans, bourgeois, vieux curés de campagne, porchers, vachers, pastoures, femmes, filles, enfants ahuris, mains dans les poches ou tartine aux dents, vont, viennent, mettent leurs jambes à leur cou, lèvent les bras au ciel, grouillent à travers les rues, venelles, sur les monts, dans les plaines, au milieu d'un fourmillement d'animaux domestiques de tout ordre : oies, poules, vaches, moutons, chèvres, brebis, canards, dindons, sans le compter lui) l'inévitable

cochon...

Quand viendras-tu, la belle !

Depuis des mille et des cent ans Que Jean Guétré t'appelle, République des Paysans ! . . .

Le petit faiseur de bonshommes fut un caractère naturel, un sensitif, un flâneur, un berceur de géorgiques. Il a laissé parmi nous plus d'un souvenir, de douceur, de bonté, de franchise. Comme ces statuettes en écorce de bouleau qu'on garde à l'angle des cheminées campagnardes, au milieu de la fumée de Pâtre et des pipes, la statuette grossière sur laquelle les ancêtres fixent leurs gros yeux ronds pleins d'amour candide, le vieux Corentin en lunettes revivra longtemps dans les veillées, au son des binious et des musettes, amusant les jeunes et consolant les femmes, intéressant tous ceux qui comprennent la terre, enserrant dans une même âme la campagne et les terriens, celle qui produit et ceux qui la font produire, la mère nourricière et les nourrissons.

Page 1