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II. — PAUL ARÈNE

Pour qui connaît Paul Arène, Jean des Figués est une sorte d'autobiographie fantaisiste, à la façon romantique. Cette conception de l'auteur, soudain transporté dans le décor construit imaginairement par lui, est bien faite pour émerveiller. Que de poètes ont rêvé voir surgir

ainsi le palais dont les colonnades inconnues n'existent que dans leurs vers. Les songes d'un rimeur sont si impossibles à réaliser que le pauvre Jean des Figues a peine à revenir de son étonnement.

Le petit provençal a grandi comme une plante odorante de la Gueuse Parfumée transplantée sous le ciel gris de Paris. L'écarlate est devenu rose, la palette est pleine de demi-teintes. Que d'esprit et de bonhomie dans ces cerveaux apaisés ! Le rayon de soleil que laissa passer l'âne en remuant l'oreille a fleuri la tête du tambourinaire sans l'incendier. La fille du midi a frotté sa robusticité campagnarde à la vie de Paris ; elle n'en est que plus charmante !

La librairie Lemerre publie le ier volume de Paul Arène dans l'édition petit in- 12 des œuvres complètes de Victor Hugo, Théodore de Banville, Leconte de Lisle, Joséphin Soulary. L'œuvre de cet artiste est plus calme, plus sereine que celle de son camarade Alphonse Daudet. Il y a dans cette prose bonne fille un charme adorable qui ferait excuser, s'il était utile, l'espèce de timidité qui l'oblige trop souvent à baisser les yeux. Elle s'impose d'une façon progressive aux lettrés de goût. Ce sera un regain de succès pour elle. Consécration nouvelle que celle des princeps elzévir !

On a comparé maintes fois Arène et Daudet. Les premières œuvres de ces deux écrivains

ont une analogie assez frappante, Daudet aurait pu signer Jean des Figues et Arène les Lettres de mon moulin. Cependant la plume de Daudet est plus hardie que sa timide camarade. Daudet connaît mieux la lutte pour la vie, et moins les prés en fleurs et les belles lilles. Arène est resté simple, doux, bonhomme, intimement poète.

Voulez-vous voyager avec lui ? Allons faire l'école buissonnière durant Vingt jours en Tunisie- « Je suis à Marseille, j'ai quelques jours de congé, je ne suis qu'à trente-six heures du fort Saint-Jean, s'écrie-t-il, allons consacrer huit jours à Tunis ! »

Il achète un casque de sureau, traverse la Méditerranée et, au lieu de huit jours, en reste vingt, pousse jusqu'à Carthage, revient à Sousse, va à Karazouz, arrive à Kairouan. Avec cela des façons étonnantes de raconter le Tunis diurne et nocturne, théâtres, concerts, où on vocifère en espagnol ou en italien, Et sur les ruelles de la vieille ville arabe, que de détails ! Les Maugrabins au visage cuivré y dansent comme des farfadets, les souks ruissellent d'étoffes et de babouches, partout un immense bazar qui vous enserre et vous déborde. Quelle douce poésie dans la visite au marabout de Sidi-Giafr!... Et puis aussi à Hammam-lif, aux ruines de la Carthage romaine, à la Marsa, à Monastir, aux ruines de Leptis, à Kairouan.

C'est l'Afrique mystérieuse et palpitante, toute vibrante de lumière et de légendes ! Et trouvezvous que les dattiers de Tunisie aient quelque chose à envier aux oliviers de Provence?

Foin des cloaques boueux où la fantaisie mélancolique d'auteurs modernes nous conduit trop souvent, voici du soleil coulant à flots entre les lignes, voici une verve jeune et vivace, avec de la gaîté et de la bonté. L'œuvre d'Arène rayonnera dans l'âme de tous, éblouira les plus sceptiques, charmera les plus moroses, comme au sortir des tristes banlieues triomphe une verdoyante prairie, comme dans les brumes d'un matin gris resplendit un rayon d'Avril.

Au Salon de cette année, sur le palier du grand escalier d'honneur, j'ai remarqué un portrait de Paul Arène, signé Félix-Auguste Clément. La ressemblance, d'ailleurs, est frappante, non pas une de ces copies impropres à donner le sentiment de l'homme ; mais bien l'original transporté sur la toile avec sa douceur de regard, son geste mesuré, son attitude vivante, son sourire sobre, c'est la vie, c'est bien l'écrivain de ses œuvres.

D'aucuns se sont imaginé, après avoir lu Jean des Figues, que l'auteur est un Provençal à tous crins, un porte-gilet rouge à cravate

lâche, ayant conservé le vêtement 1830 du cousin Mitre pour assurer de son dévouement aux coutumes poétiques. Point. Ce portrait nous le présente : figure mince et spirituelle, terminée par une barbe rare, en pointe, que grisaillent le temps et les années ; le front haut, dégarni, un regard plein d'une vague mélancolie, qui ne demande qu'à devenir plus gai. Ce qui rend bien Paul Arène, ce sont les petites et nerveuses mains agitées d'un geste unique ; si l'ensemble du visage respire une bonhomie inaltérable, les mains — et qui nierait l'expression des mains ? — indiquent la finesse et l'esprit, si ce n'est l'ironie.

Le tableau de Félix-Auguste Clément nous montre Paul Arène tenant un livre qui, certes, aurait droit à son histoire : La Meygra entreprisa catoliqui imperatoris, d'Antonius de Arèna, qui fut écrite au XVIe siècle par un lointain ascendant de l'auteur de Jean des Figues.

Antoine Arène était un humoriste et un sage, en racontant en 1556 l'entreprise malheureuse de Charles-Quint en Provence, dans un latin de haulte gresse. Sous cette forme curieuse se cachait une des œuvres les plus spirituelles et les plus mordantes de cette époque d'intolérance dogmatique. D'ailleurs, quelle devise bien gauloise, ce coq chantant à la partie supérieure de l'écusson coupé qui estampille le livre : Gallus cantat, gallus cantavit, gallus

cantabat, gallus cantavit ! La partie inférieure contient les pattes et les bouts d'ailes de l'aigle double de l'Empire, dont les têtes ont certainement disparu, allusion piquante, sous le coq qui chante victorieusement dans la partie alterne. L'épigraphe couronne le tout d'une façon superbe : — cette « maigre entreprise de l'empereur catholique » — « Ecrit, étant avec des gaillards paysans parmi les bois, montagnes et forêts de Provence, l'an 1556, quand l'empereur d'Espagne et toute sa gendarmerie — par faute de pain volaient des raisins dans les vignes, et puis allaient doucement à la selle, sans besoin de clystères, ni de suppositoires d'apoticaires, en ville d'Aix ».

Et je n'ai pas eu tort, ne serait-ce que pour cela, de m'arrêter un instant devant le tableau d'Auguste Clément. Je n'ai jamais rencontré un portrait de Paul Arène qui lui ressemblât plus véritablement. Et j'attends avec impatience le jour évidemment proche où il figurera en quelque musée de l'Etat, bien en lumière, l'œil souriant et la main fine....

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