III. — LEON PARVILLÉE
Août 1885.
L'art de la céramique, si délicat et si doux, vient de perdre un de ses plus modernes représentants. Léon Parvillée est mort dans son logis
de la rue Caulaincourt, âgé de près de soixante ans.
Sa santé avait été compromise dans un voyage qu'il fit jadis en Orient, pour étudier la science de colorier les poteries à la façon des asiatiques. Avec ses procédés nouveaux, combinés aux antiques manières, il était parvenu à une représentation presque sculpturale des arabesques que l'imagination décorative prodigue dans les revêtements porcellaniques.
Depuis longtemps déjà il se sentait mourir, et, lorsqu'à l'occasion de la Fête Nationale, le Ministre le nomma chevalier de la Légion d'Honneur, il comprit bien que cette décoration n'était qu'une récompense in extremis, accordée à ses patients et longs travaux.
La céramique, depuis Bernard Palissy, n'a pas-fait tant de progrès qu'on ne puisse remarquer combien nos artistes actuels ont savamment perfectionné les produits français, et transformé les procédés en usage. Parvillée est un de ceux qui ont le plus aidé à cette marche en avant, mais sa probité lui avait suscité de nombreux ennemis. Il est mort dédaigné de tous ceux qui auraient dû l'admirer, honni et calomnié après avoir montré la voie.
Et pourtant il fut une sorte d'artiste populaire.
« On connaît l'œuvre de Léon Parvillée, disait M. Paul Arène, dans son rapport sur la
céramique, après la dernière Exposition de l'Union Centrale des Arts décoratifs. Parti de l'émail stannifère et de l'imitation du style oriental, aidé de ses deux fils, Achille et Louis, Parvillée a su se composer en couvertes transparentes, colorées dans la masse du verre, une des plus riches et des plus chatoyantes palettes qu'ait jamais connues la faïence. D'une inaltérabilité de pierre précieuse après la cuisson, son émail, sous le pinceau de l'exécutant, a toute la souple fluidité d'une peinture à l'huile, ainsi qu'en témoignent ces plats où s'envolent des perroquets, où se dressent des iris fleuris, où se tordent des ronces dans toute la splendeur de leurs colorations automnales, et aussi ces élégantes lagènes d'un ton d'ivoire si particulièrement doux, sur lesquels, avec les ailes frissonnantes, leurs carapaces de platine et d'or, sont posés des insectes et des libellules.
« M. Léon Parvillée est loin d'être un nouveau venu dans la céramique architecturale ; vous n'avez pas oublié ses premiers et si intéressants efforts à son retour d'Orient: Le pavillon du Sultan, au Champ de Mars, en 1867 ; en 1878, une restitution de porte arabe, au pavillon algérien du Trocadéro, faite pour rendre jaloux les vieux constructeurs d'Alhambras, et surtout la façade du palais de l'Exposition, avec ses reliefs d'oiseaux et de fruits d'une si fraîche couleur, d'un si brillant émail, supportant sans
en être dévorés le rayonnement du plein air et l'accumulation des poussières. Depuis, M. Parvillée s'est affirmé dans cette voie. Des terres solides et fines, scientifiquement composées: sa gamme d'émaux, dont l'exact coefficient de dilatation permet de cuire au même feu et au même grand feu les plus vastes surfaces de carreaux juxtaposés, lui ont rendu facile l'exécution de nombreux et importants travaux dont il expose les spécimens, depuis cette vibrante et très moderne décoration d'un restaurant de la place de la Bourse, où les fonds d'or, qu'il sut employer un des premiers, jouent un rôle si heureusement inventé, jusqu'à ce poêle gothique, un des chefsd'œuvre de l'Exposition, jusqu'à ces carreaux à dessins héraldiques pour le pavement de la chapelle du château d'Eu et ces plaques de revêtement, ces briques émaillées qui, par leur éclat et leur bon marché, seront les matériaux naturels et tout trouvés de lart polychrome. »
Non seulement il résulte de ces travaux que Parvillée est populaire, mais encore un de ceux qui ont le plus contribué à répandre dans le public les beautés d'un art presque ignoré. Après l'Exposition, le pavillon du Champ de Mars, le pavillon de la Ville de Paris, qu'on peut voir aux Champs-Elysées, n'a-t-il pas prodigué ses œuvres dans ce restaurant de la place de la Bourse, qu'on visite comme une curiosité, dans les brasseries Muller et Champeaux, et
dans beaucoup d'autres ! Et qui n'a admiré cette maison de la rue Fromentin, si curieuse avec ses rangées d'émaux et ses revêtements en briques coloriées ?
Celui qui a fait cela est un maître de la beauté de la rue, de l'art appliqué au domaine général.
On ne saurait trop lui souhaiter d'imitateurs.