IV. — EDMOND LEPELLEÏIER
Janvier 1888.
Bientôt nous en aurons fini avec les combats qui resserrèrent peu à peu, autour de Paris, le cercle d'investissement. Le 2 décembre, c'était Champigny ; le 19 janvier, ce sera Buzenval. Entre ces deux dates, que de morne désespoir !
Chaque année, un pèlerinage a lieu en ces endroits maudits. Je me souviens du premier que j'y accomplis, et cette remembrance se mêle intimement dans ma pensée au nom de celui que j'accompagnais alors : Edmond Lepelletier.
Je me rappelle un salon du boulevard de Clichy, là-haut sur la butte des Martyrs, d'où, à travers une baie vitrée, on apercevait les ailes immobiles des Moulins de la Galette profilées sur le ciel. Ce souvenir, ombré de tristesse, me revient chaque fois que je rencontre ce maître journaliste ou que je songe à mes amis de jadis.
Je le vois toujours, acharné à un labeur forcené, publiant quotidiennement trois articles sous des noms différents, vingt chroniques par mois, quatre feuilletons de critique, entassant la politique et la littérature, lançant des nouvelles et des romans, payant de sa personne dans dix réunions publiques ou banquets, y prodiguant les discours, y serrant toutes les mains.
Depuis les temps, déjà lointains, du * Parnasse contemporain » où Lepelletier publia ses premiers vers, que de prose émiettée aux quatre vents du ciel 1 Je crois qu'il y en a peu qui aient livré au journalisme pareille production, et donné à côté de cela autant de pages sérieuses. Que n'avez-vous pas lu de lui ! dans les journaux de Valentin Simond, ou ailleurs.
Le noviciat d'Edmond Lepelletier remonte loin. On y retrouve les Droits de VHo?nme, la Lanterne, avec Rochefort, le Réveil, avec Jules Vallès et Delescluze, la Marseillaise, le Petit Républicain, que sais-je ! Plus tard, c'est le
Mot d'Ordre, c'est V Estafette, c'est Y Echo de Paris, c'est le Paris, c'est le Rappel, chaque jour. Ce sont les volumes chez Tresse, chez Dentu, chez Kistemaekers. Et tout cela passe avec un bruit tourbillonnant de feuilles mortes, sans apporter la réputation qu'on pourrait attendre d'un labeur pareil.
Un petit livre, publié chez Kistemaekers, Laï tou, est empoignant par l'obsession qui revient à chaque page, machinale, terrifiante. L'affabulation est simple, peu chargée de fioritures, mais dans son style sobre, avec le mépris des fleurs de réthorique trop touffues, ce conte, traversé par cette modulation unique : « Laïtou », évoque le poème ambigu d'Edgard Poe : « Never more », jamais plus, jamais plus... D'aucuns sont renommés pour moins que cela.
Lepelletier fut le leader d'un parti. Il y a quelque cinq ans j'ai pénétré avec lui dans certaines réunions de la banlieue parisienne au bruit des acclamations. Il était l'orateur attendu, et traînait à sa remorque une pléïade de jeunes gens, tant de la graine politique que de la graine littéraire, dont beaucoup sont connus aujourd'hui. L'été, la maison de Bougival, l'hiver, le salon du boulevard de Clichy, ont vu défiler de ces hommes de valeur à qui un coup d'épaule était nécessaire pour entrebâiller une porte, pénétrer dans une chapelle trop fermée. Le service rendu, ils ont oublié le protecteur.
C'est l'histoire éternelle de ce monde des lettres, où personne, le talent lui-même ? ne peut arriver à quoi que ce soit sans relations, sans camaraderie ou sans argent.
Un 19 janvier, anniversaire de la bataille de Buzenval, nous avions accompagné la municipalité de Rueil au patriotique pèlerinage, à Longboyau, à Montretout, à la Malmaison, à ce bout de mur haut perché du parc de Buzenval, où la brèche « sublime » existait encore, cette brèche qui décida de la prise du parc, — ce que le lieutenant Napoléon Ney raconte ainsi :
Le sergent du premier peloton qui se présenta à la brèche était un garçon intelligent, à l'air résolu. Il arrêta brusquement ses hommes. Les balles sifflaient en grêle serrée, à travers l'ouverture. Les Poméraniens tapis derrière les arbres en escalade étaient invisibles. Un homme tomba, deux hommes.
Le sergent cria : « Allons avancez », mais il y eut un recul, un troisième venait de tomber, ayant obéi, et une sourde rumeur s'éleva : « Pas moyen ! » Et le sous-officier se retourna : « Mon lieutenant, impossible de passer ».
— Impossible ! vous êtes un lâche et j'arracherai vos galons.
Le sergent courut se mettre à la tête de ses
hommes. « Suivez-moi » et se présenta devant la brèche. Il tomba la face en avant, les bras étendus. Les hommes eurent un moment fugitif d'hésitation, mais le lieutenant qui avait suivi les prenait un à un et les poussait, les bourrait dans l'étroite ouverture, sans cesser de répéter « lâches, lâches ».
Et Lepelletier me faisait apercevoir le petit sergent résolu, narrant cette marche en front de bataille du 110e de ligne, où il était caporalfourrier, le long de la côte ardue, pendant que passaient au-dessus des têtes les obus du Mont- Valérien. Le développement de la ligne s'étendait de Rueil à Saint-Cloud. Le général Carrey de Bellemare commandait le mouvement, tandis que sur les talus du Mont-Valérien l'état-major entier et le général Trochu assistaient aux opérations. C'est en vain que ce dernier tenta de dégager le parc à coup de boulets. Les arbres centenaires et leurs larges troncs garantissaient mieux les Allemands que les meilleures fortifications Ouvrir la brèche dans le mur fut tout ce que put faire la forteresse.
Lepelletier m'avouait que c'était la seule bataille à laquelle il eût jamais assisté, — - moins terrible que la bataille littéraire de chaque jour, où restent à chaque pas un fragment de cerveau, une parcelle du cœur, où il faut demeurer, coûte que coûte, jusqu'à l'écrasement final, sous le feu de l'envie, de la médisance, d'un tas de choses malpropres.
— Ce qui m'amuse, c'est que certains Jeunes, qui seraient bien en peine de dire où commence la littérature et où elle finit, s'arrogent le droit de former des catégories, de juger leurs aînés, de les classer. Heureux celui qui, doté de rentes substantielles, peut s'adonnera l'art pur, et faire avaler sa production à ses contemporains à coups de banknotes. Pour moi, qui livre le combat des idées, je considère le publiciste comme un conquérant, pour qui toutes les armes sont bonnes. . , et j'en use. . .