‹ Les arts et les lettresChapitre 49 sur 54 · V. — WILLETTE · texte numérisé non relu

V. — WILLETTE

La création de Pierrot en habit noir est une adorable fantaisie. Willette n'est pas tant un pessimiste plongeant des sondes dans le monde triste, triste, comme dit la ballade, qu'un artiste d'une malice invraisemblable. Je prétends donc que la malignité est le côté dominant du caractère de Willette. Non seulement de Willette dessinateur, mais poète aussi, poète exquis quand il s'en mêle, que ce soit dans ses décorations murales du Chat Noir et du Clou, ou dans

ses vitraux philosophiques. Quelle aimable ironie ne trouvez-vous pas dans l'allégorie bien transparente qui clôt sur la rue le cabaret du seigneur de Chatnoirville (en Vexin ?) : Potentia, représentée par un homme rouge de poils, non contente de son château à tourelles et de sa couronne d'or, entraîne brutalement Poësïa. . . Quelle revanche malicieuse des croquis rémunérés au tarif de « Prends-tu un bock ?... » (1) Plus bas, dans Paris, à la taverne de VArc-en-Ciel, les siècles, costumés en pages, descendent le long d'une symbolique palme de lauriers devant les deux mystiques sœurs enchaînées, l'Alsace et la Lorraine.

Lorsqu'on demandait à Déjazet la date de sa naissance, elle avait coutume de répondre par un refrain : « Je suis née en l'an... derirette, landerira ». Willette, de même, n'a que l'âge du Pierrot en qui s'est travesti son pauvre cœur. L'avez-vous vu triste, folâtre, morose, gai ou amoureux, Pierrot n'était toujours que le double de son créateur, dont le crayon retraçait la longue suite des heures et des jours.

C'est vous dire, à vous tous qui avez « lu » Pauvre Pierrot, que ce garçon insouciant a eu ses moments de lutte et de noire mélancolie. Je n'ai pas entrepris de vous raconter ses débuts,

(1) Salis est mort, le Chat Noir a disparu, le vitrail aussi .

ses déboires, son succès, qui s'est affirmé malgré vents et jurys de Salons ; son étrange talent, si captivant dès l'abord, a eu l'heureux don de lui conquérir, durant six ou sept ans de labeur obscur, de nombreux admirateurs et de vaillants amis, par lesquels son courage s'est soutenu et sa gloire a pris l'essor, et surtout l'amitié d'une fée moderne comme il s'en trouve encore parfois, inspiratrice qui réconforte dans les moments d'àpre découragement, bonne ménagère qui prépare les crayons et tient l'appartement chaud, compagne de l'artiste dont la paresse aurait voulu faire sa proie. Sans elle, Willette eût peut-être sombré où Bouguereau triomphe. Un jour qu'on l'avait prié d'écrire sa biographie, il commença ainsi : « Il était une lois un petit garçon qui se promenait sur le boulevard..., il avait bu beaucoup de ehopines... » C'était lui. Ayant rencontré un de mes amis dont il se montrait rebelle à faire la connaissance, j'ignorais pour quel motil, il me parut charmé et dit : « j'ai eu grand plaisir à causer avec X... Je 77e le croyais pas si drôle. » Quelques mois plus tard, au commencement de 1884, si je ne me trompe, nous nous trouvâmes réunis plusieurs jeunes gens, parmi lesquels Willette, au sixième étage d'un hôtel de Montmartre, et jamais plus désopilante co-habitation n'eut lieu entre si joyeux camarades (1).

(i) Les Pkalanstèriens de Montmartre ,

Willette, élève de Cabanel, mais surtout de lui-même, ne prise guère Michel-Ange et les artistes de la force robuste, les peintres des chairs musclées et des abondances ; en revanche, il admire jusqu'à l'idolâtrie Puvis de Chavannes dont il possède le coloris léger. Son cerveau, épris d'un élégant symbolisme, procède autant de l'imagination que de la nature et revêt de grâce et de beauté ses multiples créations. A l'œuvre littéraire, son dessin ajoute un poème original. Ne lui demandez pas d'observer un texte, prononcez un mot, autour duquel sa plume brodera à l'infini un thème particulier plein de saveur, et soyez sûr que ce poète de l'illustration vous suggérera des idées plus que vous ne lui en aurez donné. Un tel artiste doit s'imposer ainsi qu'un maître poète, un évocateur de transcendante philosophie dont l'idée subsiste d'elle seule, sans encadrement, sans légende, au rebours de ceux qui n'ébauchent que horsd'œuvres, sauces au goût du jour, piments succédanés et autres drogues de ragoût. Je comprendrais qu'un écrivain fît du style sur un dessin de Willette, mais je ne crois pas que Willette puisse représenter de la prose.

Six ou sept ans de luttes et de misères ont été nécessaires pour qu'il fût en pleine et définitive possession de son talent. Je dis en définitive possession, car les ébauches, les tâtonnements et les dessins modestement rétribués dans les

journaux presque inconnus ont marqué ses premiers pas. Ainsi voulut le destin. Mais, aimable penseur, gai philosophe, camarade accueillant et bien accueilli, il a accepté la vie comme elle venait et ne s'en porte pas plus mal. Il serait même dommage que Pierrot « fumiste » devînt millionnaire, car les richesses obligent à une bedonnante gravité. La plume s'épaissirait, la petite fée gracieuse s'enfuirait en pleurant, et Willette ferait piocher ses propriétés. Ah! pour le coup, ce serait bien fini de rire! Bon Pierrot, ne deviens jamais millionnaire !

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