VI. — HECTOR MALOT
Ce matin ma promenade m'a conduit jusqu'à Fontenay-sous-Bois. Est-ce mon cheval qui allait d'instinct dans la direction où s'élèvent les fraîches brises de la Marne, ou ma fantaisie retournant d'elle-même par cette radieuse ensoleillée, magique pour la saison, à ce coin de campagne ombreux et riant ? La verdure des allées, enclose encore en ses bourgeons, laissait filtrer une lumière chaude, tandis que la
sève faisait éclater çà et là les jeunes pousses. La nature entière souriait d'un printemps prématuré, orchestrant hâtivement sa première chanson, et à Torée du bois, le cottage d'Hector Malot avec ses deux corps de logis en retrait et Tangle aigu de son pignon central, surgit brusquement derrière sa balustrade grillée. Il est peu d'hommes dont la vie soit aussi aimablement réglée que celle de l'écrivain qui habite là. Deux heures de travail, le déjeûner, deux heures de promenade, deux heures de travail, le dîner. Puis, le soir, dans le pavillon de gauche, dans ce petit salon réservé au labeur, tout imprégné d'un exquis parfum familial, les causeries où renaissent les souvenirs, où l'imagination se donne libre cours, où les anecdotes succèdent aux conseils amicaux. La physionomie affable du maître du lieu n'est pas faite pour intimider, et l'aspirant romancier se sent de suite pénétré d'aise. Le professeur enhardit de lui-même l'élève, tant il se montre naturel en ses jugements, meut avec facilité son esprit sans préjugé au travers des écoles littéraires et des castes, indique clairement le point faible de chaque cuirasse. Le cadre dans lequel il se montre est parfaitement approprié à ses tendances et à son tempérament. La vie de foyer qu;il dépeint si bien, ou qu'il pleure dans Sans famille et Romain Kalbris, se trouve ici. Comme on la comprend bien ainsi, sans dérangements
autres que ceux nécessités par de tranquilles relations, auprès de l'épouse et de l'enfant aimantes, dans un décor inoubliable de par sa grâce champêtre et son apaisement !
Connaissant les romans de Malot, je me disais : « Combien l'homme qui a écrit de telles choses doit être heureux ! » Une saine odeur d'honnêteté s'en dégage, et l'on sent que cette honnêteté est sincère. Ce qu'alors j'imaginais, je le crois encore, après avoir respiré l'atmosphère parfumée de quiétude de l'écrivain. Et plus ardemment après avoir réchauffé mes doigts engourdis à l'âtre flambant, caressé d'une main amie la vieille chatte paralytique couchée en sa corbeille de joncs, et flatté le toutou noir qui s'étire paresseusement sur, le tapis, en serviteur dont on respecte l'âge. Nous ne soupçonnons plus ces joies intimes du coin de feu. L'existence moderne sur la scène ardente du monde n'en connaît rien. C'est un poème de Thucydide, vécu après avoir été rêvé. On ne s'embarrasse ni des choriambes, ni des dactyles, ni des spondées, en laissant couler ainsi la fontaine des jours. On écrit une page inoubliable dans le livre de la vie, où l'homme satisfait se souvient peu d'avoir souffert. On parle, on marche, on respire mieux qu'aucun mortel ne peut se flatter, hors du manteau pesant de la gêne citadine. L'esprit n'est pas aigri par les résistances d'autrui.
Quelle contrariété s'aviserait de paraître devant ce rêveur fortuné? — Et les heures s'envolent sans l'effleurer, mains amies qui égrennent un long chapelet de pierres blanches.
J'ai passé bien des fois devant l'asile d'Hector Malot avant d'y pénétrer. Je songeais qu'il vaut mieux regarder de loin le logis de ceux qu'on goûte. J'avais tort, mon illusion n'a pas diminué. Il est bien l'auteur de ses livres, un des rares, comme Theuriet, comme Cherbuliez, mais avec un genre autre sans contredit, qui aient introduit parmi nous les Géorgiques) à la mode du siècle. Il analyse un caractère, fouille un sentiment comme le laboureur retourne la glèbe, avec lenteur, avec bonheur, avec amour, sûr que la floraison qui jaillira de ce sol remué sera digne de lui et de nous.
Et pendant que je reprends avec regret le chemin qui m'éloigne, je le vois qui traverse le parc et s'arrête curieusement en face d'un tournesol enivré de chaleur. L;ardent soleil ne plaît pas à toutes les fleurs. Celle-ci, radieuse à son approche, qui tourne vers lui sa corolle suppliante, meurt quand il se cache ou sourit à d'autres. Bénie soit celle qui se dérobe sous la mousse légère, dans l'ombre où personne ne la voit, mais qui répand dans l'air un parfum suave et troublant.