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Hommage d'une époque d'art

O maître, songes-lu, dans ces jours où le monde est prêt à révérer ton œuvre de clarté, combien ton cœur épris de pure vérité souffrit de son ardeur féconde ; à l'heure où ton esquif triomphant entre au port, combien le flot rageur fatigua ton effort !

La Terre palpitait pour toi comme une mère détenant l'idéal souci qui te hantait, et tu vis, dédaigneux de gloriole éphémère, du ciel aux blancheurs souveraines descendre sous tes yeux des visions sereines dans l'agreste clairière où ton rêve flottait ;

Tu demeuras, pensif, sous l'ombre consacrée, tandis qu'un horizon teint de lueur nacrée jetait sur ce décor ses reflets curieux, regardant tes héros vivre dans ta pensée, et ]a gourmande enfant par sa mère haussée cueillir la pomme d'or à l'arbre glorieux.

Fils de cette nature à l'immortelle étreinte où, pour tes yeux ravis, tout a cru désormais, purifiant le destin que toi-même animais, l'art te garda de toute crainte jusqu'au jour où tu pus transporter nos esprits dans les grands cieux que tu compris.

Pour moi qui crois encore aux fées de la prairie j'ai senti le parfum de ta gerbe fleurie, traversant le ciel gris de notre humanité, et j'ai suivi ta trace au flanc de la beauté dès l'instant où j'ai vu ta force coutumière dans la Vie évoquer le Rêve et la Lumière...

Sous les horizons clairs des campagnes renouvelées passent d'exquises visions qui flottent longtemps, longtemps en notre mémoire charmée. Dans un cirque immense de montagnes bleuâtres, illuminées du reflet clair d'un soleil qu'on devine sans le voir, les Muses s'ébattent,

et le rêveur les suit jusqu'au fond des forêts dont le mystère l'invite. Ce paysage de tous les temps, dont les teintes se ravivent au printemps nouveau, lui procure de douces jouissances ; tout y parle à son cœur et lui-même voudrait conter ce qu'il ressent à la pâquerette rose, au papillon qui vole, à la coccinelle menue. Il y retrouve ce qu'il aima; ce qu'il fut hier, ce qu'il sera demain. Au zénith, les cirrhus flottent,' étoiles de bleu, le zéphyr effrange d'immenses rideaux de vapeurs, et son désir court encore s'y blottir. Puis c'est la voix multiple de la Nature, le chant des Hamadryades invisibles, cachées en ces retraits profonds, aux mouvantes alcôves d'ombre. Elles lui tendent les bras, il se prosterne et adore... Nous tous avons fait<de même durant les jours inoubliables- où nous avons véritablement vécu. Nous y retournons avec ivresse, dans cette nature immortelle et féconde « et c'est Pan que nous saluons, la pure religion du beau réel (i) ».

L'époque enfiévrée finit par voir qu'un maître, Puvis de Chavannes, pratiquait le culte glorieux de cette beauté. Etonnée d'abord, elle devait l'admirer. Elle comprit qu'il avait su pénétrer la voix des choses et peupler les solitudes de leurs essences invisibles, toujours présentes, parler aux belles Muses flottantes de

(i) Edmond Haraucourt, préface du Tequendama de Restrepo.

l'aube et les évoquer pour la joie de nos contemplations. En des décors merveilleux de clarté nous les revîmes toutes, et les synthèses du ciel spirituel, et celles de l'Humanité. Elle comprit l'harmonie de ces vérités éternelles, entendit leurs mélodieux accords, suivit ce rêveur hardi qui lui montrait une route oubliée et s'écria : « Cet homme-là est vraiment un peintre ! » Elle s'aperçut que dès l'origine, et avant qu'elle s'en doutât, « il fut pénétré par la mélancolie de ces nuées, de ces bois, de ces plaines, de ces eaux, qui conservent à travers le temps leur jeunesse éternelle et leur éternelle beauté... que nul poète ne célébra en des chants plus magnifiques l'univers, les hommes et les dieux (i)»; alors elle courut l'encenser, et son enthousiasme laudatif, déchaîné, ne connut plus de contrainte.

Voyez chacune de ces immortelles pages. Ce qu'on en a répété : les choses pires et les admirations inextinguibles. Mais les premières auraient tué un génie moins sûr tant leur moquerie fut hargneuse et tenace. On doit s'étonner que l'art puisse susciter telles animosités. Le tourbillon de poussière soulevé par le char nouveau est maintenant retombé dans son fossé originel, et le triomphateur l'a traversé sans en

(i) Discours de M. Georges Leygues, ministre de l'Instruction publique, au Banquet du 16 janvier.

être terni. Ce n'est plus qu'un souvenir : une pluie de gloire Ta noyé.

Nous arrivons au jour où l'honnête artiste sera sacré maître « national et traditionnel (i) », où la foule afflue à sa porte, qu'il s'efforce de maintenir close sur son repos, où le chœur des nations va cantiquer en son honneur. La critique s'incline désormais devant lui, l'historien le commente, le poète l'encense. On trouve sa trace en tous lieux, non pas des rieurs éparpillées, mais l'influence rayonnante de son nom. La galerie des peintres par eux-mêmes, au Palais Pitti de Florence, est illuminée de son front clair. Au Musée de Picardie, une galerie porte son nom, comme celui d'une école. Nos plus altiers monuments ont enchaîné son sort à leurs flancs impérissables. On ne construit plus de palais sans lui. C'est que sous sa main tout devient translucide. J'ai dit que la beauté de l'humanité est complète dans son œuvre, parce qu'elle s'y mélange à celle de la nature. Partout l'infatigable geste du semeur indique le chemin de la sérénité morale. Il a restitué, simplement, l'unité esthétique de la Création. Des villes ont recueilli cette œuvre colossale, une des plus soutenues que jamais peintre ait édifiée. Les pèlerins d'art des siècles futurs y viendront, tels les croyants courent à la Ville sainte, pour

(i) Emile Bergerat, Album,

retremper leurs esprits à la vision du temple radieux. C'est une apothéose qu'elles veulent partager, ces fières cités qui ont enfin compris. Et pour elles l'œuvre continuera de grandir, imposante et sereine.

Mais voyez quelle longue route, mesurez de la mémoire chacune des étapes, rappelez-vous que toutes indiquent un chef-d'œuvre, que toutes comptent une victoire. Ouvrons un Livret officiel, lisons : — Pierre Puvis de Chavannes, né à Lyon en 1824, élève de Henri Scheffer et de Thomas Couture, expose pour la ire fois au Salon en 1850, est refusé en 1852, puis pendant neuf ans, jusqu'en 1861 où il fait admettre la Paix et la Guerre fConcordia et Bellum), — médaille de 2e classe en 1861, avec ces deux admirables compositions, — médaille en 1864 avec Y Automne (Musée de Lyon, Centennale de 1889), — médaille de 3e classe en 1867, avec le Sommeil (Musée de Lille), — médaille d'honneur en 1882, hors concours, avec le Ludus pro patria (Musée de Picardie), — Chevalier de la Légion d'honneur en 1867 (Exposition Universelle), membre du Jury en 1872, dont il se retire par cas de conscience, Officier en 1877, Commandeur en août 1889 (Exposition Universelle), hors concours, etc., etc.

Cette froide condensation d'une gloire nationale est bien faite pour rendre songeur. Si elle marque les lauriers, de combien d'amertumes

PUVÏS DE CHÀVANNES 79

ri i ii ■ , i —.

intimes ne garde-t-elle pas le secret ! A l'heure du Salon de 1875, où M. Jules Claretie écrivait : « M. Puvis de Chavannes est un tapissier superbe (1) », après vingt-cinq ans de labeur acharné, ce n'était pas encore une vérité pour tous. Il fallut que ce fussent nos esprits, lentement instruits par ce charme persévérant, il fallut la pression anti-naturaliste de la jeunesse, en réaction à de retentissantes campagnes littéraires dont notre génération conserve le souvenir, pour que la majorité voulût bien en convenir. Alors, répétons-le, l'enthousiasme n'eut plus de bornes. Le maître fut-il absolument satisfait, en son bon sens correct et droit, de ce déluge de cérémonies laudatives... et fatigantes? Citons le fait capital, merveilleux en somme, même pour le spectateur indifférent : le Banquet du mercredi 16 janvier 1895, auquel entre autres personnalités

Y avait les pèr's d'ia critique

Et les mair's de la République (2),

et pour lequel toute la presse fut instantanément mobilisée, sans divergences d'opinion. Six cents convives, des arts et même de la politique, acclamèrent le maître qui ne put cacher son émotion. On lui remit le splendide Album où les poètes les plus divers avaient consigné leurs admirations, on put lire des articles de premier

(1) L'Art et les Artistes français contemporains.

(2) Chanson de Joseph Canqueteau, dans la Plume.

ordre, d'Ary Renan {Revue de Paris), de Gustave Larroumet (Vie contemporaine), deux de Paul Guigou (i), dans la Cocarde, de Fourcaud, dans le Gaulois, etc. J'en oublie certainement. Le Temps du 17 janvier 1895 donna de cette commémoration des noces d'or du peintre avec son art un compte-rendu complet, y compris discours, toasts, noms des convives, et surtout les beaux vers récités par M. Catulle Mendès. Cette fête se prolongea encore sous forme de lettres et de télégrammes. M. Victor Peter fit présent d'une médaille « où je retrouve, avec son talent personnel, le souvenir d'une œuvre qui me touche à tant de titres (2) ». M. Michel Cazin consacra à son tour « la mémoire de cette admirable soirée par une médaille, chef-d'œuvre de délicatesse et de goût ». Puis ce fut un numéro exceptionnel de ce vaillant périodique la Plume, qui a su se tailler une place à part dans nos bataillons, consacré à Puvis de Chavannes par les Jeunes, — et, renchérissant sur cette poussée de renommée,, avec la stupidité des gens qui renouvellent leurs erreurs passées en prétendant les faire oublier, le Petit Journal du Ier janvier 1896 affirmait, dans un canard

(1) Mort en janvier 1896 à Marseille, au Musée duquel il s'employait avec la plus fervente ardeur.

(2) Lettre de Puvis à Auguste Rodin, le 22 janvier 1895. Le profil relatait le buste du peintre par Rodin qui se trouve actuellement au Musée d'Amiens.

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remarquable, que Puvis de Chavannes devait être candidat à l'Académie française. — Ce disant, le journal encensait alors cette « belle vie d'artiste », dont il s'était autrefois moqué sans clairvoyance, louangeait cet art qui, jadis, était pour lui exsangue, anémique et flou, encotonné comme Corot (en août 1889, lors de la promotion du peintre au grade de commandeur) !...

La sincérité n'avait pas besoin de tant de fanfares. Elle semble se trouver enclose, sans aller plus loin, dans ce toast d'Auguste Rodin, au banquet du 16 janvier : « L'hommage que nous vous apportons signifie notre joie devant la beauté de votre œuvre, l'affection de notre cœur devant votre vie d'honnête homme et d'artiste libre ». Il alla véritablement au cœur de celui qu'on célébrait, car il s'adaptait sans pompe à ses intimes pensées : « J'adore l'art en quelque lieu qu'il se manifeste, je ri ai pas d'autre loi ni d'autre dieu... Je pense qu'avec une foi comme celle que j'ai toujours professée, on ne saurait m'accuser de vouloir faire du commerce. Ce sera ma récompense à moi (1) ». Quand il prononça ces paroles, il n'était question d'aucune manifestation bruyante en son honneur, mais de la satisfaction de sa conscience, la meilleure qui convint à sa simplicité.

(1) Le National : Puvis de Chavannes et la question des peintres.

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