VII. — JULES CLARETIE
Viroflay. à mi-côte, sur le bord du chemin qui va à Chaville en serpentant le long de la colline et remonte dans les bois de Fausses-Reposes, une maison élégante et simple, celle de Jules Claretie. Le coup d'oeil est superbe. Les coteaux de Meudon, couverts de noires forêts, défilent en moutonnant. Loin, là-bas vers la gauche, une échancrure au fond de laquelle on devine la Seine. De grandes carrières de cailloux font des taches blanches ; au fond d'une d'elles, à vos pieds, dans Viroflay même, un bal champêtre s'est installé, et les grincements des crincrins montent jusqu'à vous, affaiblis. La barre éclatante d'un viaduc, qui enjambe la vallée d'un pas monstrueux, fait ressortir la teinte sombre des bois.
Lorsque j'habitais Ville d'Avray, (1) que de fois me suis-je mis en route pour aller voir l'écrivain, me retremper à ses conseils et prendre du courage pour le restant de la semaine ! Je descendais la chaussée des Etangs, devant ce site inoubliable que Corot a choisi pour y mettre les ébats de ses dryades, et où, par un juste retour
(1) L'hostise de Ville d'Avray, avec G. Auriol.
d'admiration, ses amis ont érigé son buste, afin que le peintre, mort, pût contempler encore ce qu'il avait tant aimé de son vivant. La maison hospitalière de l'éditeur Lemerre — ici doublement le maire — me jetait un bonjour amical en passant, et le cœur ému de cette beauté toujours estompée d'un, brouillard flottant, comme si la Nature semblait désireuse de ne jamais la dévoiler complètement aux regards du profane, je gravissais la côte à travers les cépées où se profilaient les huttes fumantes des charbonniers.
Claretie a bien choisi son site. Mais combien il en profite peu ! C'est l'éternel coursier d'une vie laborieuse. Franc, serviable, le meilleur des protecteurs pour qui sait l'intéresser, son appartement de la rue de Douai, aussi bien que Viroflay, sont connus des débutants. Il va, il vient, écrit, se démène, prodigue les poignées de mains, encourage l'un, l'autre, leur donne de forts bons conseils, et, en plus de cela, a le mérite d'être sincère. Je pourrais citer plus d'un à qui Claretie a ouvert les portes, dont il a dirigé les pas. A quoi bon. Je froisserais inutilement sa modestie pour réveiller de façon inopportune la gratitude endormie. Timide de prime-nature, il est resté fort doux. Le succès n'a pas changé son jeune caractère, et plusieurs de ses camarades de début l'ont dit : « C'est le même qu'à vingt ans. » Infatigable, il se révèle tour à tour
journaliste, romancier, chroniqueur, historien, dramaturge — témoin ce beau drame des Muscadins qui passionna, à une époque déjà loin de nous. Je me rappelle les pages attendries qui racontent la rentrée de Victor Hugo en France. Les larmes m;en viennent aux yeux. Il n'est pas un poème qui vaille ces pages-là !
Poète, il eut pu l'être, mais il se sentit porté dès l'origine vers la vie des combatifs. Peu de rêveries dans son esprit. Peu de repos dans son existence. Les sujets les plus disparates l'attirent et le charment; il s'en empare, les dissèque et les présente. Il fait des voyages, organise l'union littéraire internationale, préside des banquets, prononce des discours, siège à l'Académie, administre et dirige la Comédie Française. Mounet l'admire. Cadet le révère, Reichemberg soupire en le voyant passer. Régner sur un monde aussi complexe et difficile, quel problème ! Albert Lambert fils me disait en parlant de lui : — « Il est plus comédien que nous autres : il sait nous plaire ! »
Les années passent avec une rapidité qui effraie. Encore un mort, un disparu. Baste ! serrons les rangs. Et ceux qui sont au sommet, calmes et souriants dans leur gloire, ne se doutent pas des remous, des tempêtes intérieures d'où surgissent les hommes nouveaux, les élus ! appelés à rénover, si ce n'est à créer, et qui souvent les détrôneront. Jules Claretie n'a rien à craindre d'eux.