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VIII. — LES CROS

L'usinier de Mengo-Park vient encore de lancer une invention et la presse aux millions de bouches s'est empressée de raconter au monde étonné les merveilles de la poupée parlante Edison ! Il y a cependant trois ans déjà qu'un jeune auteur lyrique fraîchement joué voulut faire construire un jouet -réclame pour son opéra-comique. M. J..., fabricant de « bébés» à Montreuil-sous-Bois, devait lui fournir ces jouets dont chacun aurait chanté un fragment des airs à populariser. M. Edison ne songeait probablement pas alors à sa poupée-phonographe. Pas plus qu'il ne songeait sans doute au téléphone dix ans auparavant, quand Bourseuil en fit la description dans le Journal des Sciences Nouvelles, ou au phonographe, construit de toutes pièces, avec son pavillon en carton, par le poète Charles Cros.

Ce dernier commença, à vingt-cinq ans, par deux enjambées remarquables : la publication d'un livre, le Coffret de Santal, et l'invention du phonographe. Torturé d'un amour inextinguible de science, hanté d'Inconnu, il se livra corps et

âme au mystère, et en mourut. Ce fut le génie humain trahi par la force physique. Il sentait. disait-il, sa vitalité fuir goutte à goutte, et c'est pourquoi il racontait, en ses étranges poésies :

On meurt d'avoir longtemps vécu, Avec les fleurs, avec les femmes. . .

C'est une lignée curieuse que celle des Cros. L'aîné, docteur Antoine Cros, est l'homme notable de la famille. Poète bourgeois, un ruban à la boutonnière, la barbe soignée, il était il y a huit ans « chancelier du royaume d' Araucanie », dont le roi, Aurélie Ier, se promenait boulevard Montmartre en distribuant gravement ses décorations entre deux bocks. Il méritait mieux que cela. Le second est un chercheur d'un rare savoir : Henry Cros, peintre et statuaire, courbé sur les creusets brûlants des peuples primitifs. Dans son atelier de la rue du Regard, il amollit, en des fours coûteux, la silice combinée aux couleurs, et rétablit le prodige des émaux translucides, la pâte de verre, la peinture calcaire. Henry Cros est resté pauvre. . . Le musicien Térence Cros, fils du premier, s'est condamné, en pleine œuvre, au silence et à l'oubli.

Celui-là ressemblait à Charles, son oncle. Il y avait dans leur talent à tous deux une saveur mystérieuse et troublante. Quand Charles voulait rire, car c'était là un des remèdes à sa souf-

france, sa gaîté participait des larmes. Il contait L obsession, ou Le hareng saur, pour son ami Coquelin Cadet :

Une ficelle longue, longue, longue...

Et ses syllabes la faisait encore plus longue, cette ficelle, incompréhensible et navrante. Puis il imaginait des sociétés dont les noms sont restés célèbres.

Aux « Zutistes », que j'ai beaucoup fréquentés il y a sept ans, on rencontrait toute une cohorte aujourd'hui dispersée, quelques-uns jeunes et vivants, et d'autres dont la place eût été chez l'épicier du coin. On trouvait Marie Kryzinska, aux lèvres sensuelles, avec Louis Ménard, Ernest d'Orllanges, qui prit des bains de pieds dans le bassin du Luxembourg, Edmond Haraucourt, sire de Chambley, et son sonnet tronconnique de la Légende des Sexes (un simple chef-d'œuvre !), Georges Auriol, promenant des femmes vêtues en hommes, Louis Denise, Albert Samain, Louis Marsolleau et la belle Madame Jacquemin, Georges Lorin, Emile Cohl et Jean Moréas.

Une fois par semaine nous dînions chez Charles. Le menu était peu compliqué mais, outre l'entrecôte, on servait poésie, musique et conversations variées. Madame Cros, rare intelligence, savait recevoir, entourée de ses petits,

avec son aimable sourire d'épouse résignée. Et quand Charles tournait à la plaisanterie « scientifique » en nous éblouissant au milieu du dîner par des jets de lumière au magnésium, ou autres fantaisies, elle avait une façon de s'écrier : « Oh ! Charles, tu n'es pas raisonnable ! » qui montrait combien elle avait pris en tutelle ce grand enfant dont les doigts s'embrouillaient au travail.

Il s'acharna longtemps à la recherche de la photographie des couleurs, reproduisant directement, par le soleil, les multiples teintes et les clairs-obscurs du prisme. A cet effet il gardait des boîtes de coton en poussière sur lequel il avait fait agir différents produits chimiques. Dissous dans l'éther, ce collodion composait des clichés négatifs d'une espèce particulière, lesquels renvoyaient la lumière à travers un prisme sur un papier sensible de sa fabrication.

Il me souvient qu'un soir, pris d'une rage de bouleversement, il saisit ces produits, les jeta au-dessus de sa tête. Les poussières colorées retombèrent sur son épaisse chevelure noire, en traînées rouges, vertes, jaunes. Et il se mit à rire, puis à pleurer, anéanti.

Un matin je me promenais près du jardin du Luxembourg. J'aperçus un homme défait, tremblant, qui me dit bonjour d'une voix éteinte.

C'était Charles Cros. Nous causâmes un instant de sciences. En me serrant la main, il murmura : — «Vous savez que je l'ai trouvée... » — « Quoi donc ?» — « La photographie en couleurs. »... Je ne le revis plus. Quelques jours après, les journaux annoncèrent sa mort.

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