IX. — CHARLES BUET
Les journaux parlaient dernièrement d'une tentative de décentralisation : la première d'un drame à Roubaix. Du coup Bruxelles était distancé. Cet essai peut surprendre les contempteurs de la province toujours et quand même, mais pas, à coup sûr, ceux qui connaissaient l'auteur de Pierre de Roubaix (1).
Charles Buet, qui, sous une apparence de moine repu, est un oseurà froid, fît représenter il y a dix ou douze ans, un drame qui s'appelait le Prêtre et eut beaucoup de succès, courut la banlieue, gagna la province. La chose était passablemeut hardie : faire d'un prêtre le pivot
(1) Charles Buet est mort le 27 novembre 1897, à l'âge de 51 ans.
d'une pathétique intrigue, un homme comme tout le monde, ayant un cœur et des nerfs ; mêler cette chose mystérieuse de l'Ordre, sacrement, à cette flamme profane de la passion, Théâtre ! Ceci venait d'un écrivain catholique, fournisseur ordinaire de Y Ouvrier et de l'éditeur Palmé. Je suis certain qu'une excommunication majeure a dû friser ses oreilles.
Mais, en somme, le Prêtre était une belle et bonne pièce, comme telle eut deux cents représentations et Buet fut proclamé « un homme de beaucoup de talent. » Ce rôle magnifique fut créé par Taillade avec une soutane ad hoc que lui prêta l'abbé R..., vicaire d'une paroisse de la capitale. Taillade sut ainsi concilier le profane et le sacré dans ce détail auquel personne ne songeait, et à ceux qui s'écriaient : « Vous portez bien la soutane », il fut répondu: « Je la porte comme celle-ci est habituée de 1 être. » L'auteur du drame fut le seul à ignorer cette anecdote.
Dans son appartement de l'avenue de Breteuil, il continuait de piocher l'histoire religieuse. Je ne parlerai pas des livres qui révéleront plus tard leur mine précieuse de documents. 11 avait alors un « jeune salon littéraire » qui est un de mes bons souvenirs. Tous les mercredis, si je ne me trompe, était tenue cette réunion plénière où les ris, vieux style, se donnaient rendez-vous, moins les jeux qu'on remplaçait par
une poésie abondante et variée. Dans un cabinet de travail attenant au salon, nous causions étendus sur un divan, pendant que Thual, qui murmurait alors, dans la coulisse de l'Odéon, la sérénade de Sèvero Torrellt, chantait au piano. Les notes de cristal filaient à travers la mince cloison, coupées par les accords de l'accompagnement, et lorsqu'une strophe était finie, un battement de mains discret des dames parvenait jusqu'à nous.
Nos causeries se traînaient, bien incolores, sur les généralités de la littérature contemporaine. Et la difficulté des débuts, et le rabâchage perpétuel de ceux qui affirmaient n'avoir jamais gagné un sou avec leur plume, tout en se portant bien et sans autre moyen d'existence ! J'ai gardé un excellent souvenir de ces amis d'un instant, car ils me sont apparus là dans ce cadre étroit, un peu familial, avec l'attrait d'une sincérité qui ne craignait pas la galerie. Albert Savine, qui venait de terminer Les Etapes d'un naturaliste } et, depuis, devint éditeur (i). Augustin Boyer, aujourd'hui Boyer d'Agen, avec lequel je prenais la voiture de « rentrée » car nous demeurions porte à porte. Léon Bloy, retour de la Chartreuse. Oscar Méténier, qui donnait lieu à ce calembour ignoble d'un vieux farceur égaré là je ne sais pourquoi : « Vous
(i) Rue des Pyramides, en 1890.
avez donc beaucoup de tableaux que vous parlez toujours de Méténier. » Puisse-t-il en être mort ! Louis Labaigt, publiant alors, sous le nom de Jean Rameau, une série qui le lança Au Voltaire, je crois. Robert Bernier, mon collaborateur de la Revue moderne, de Jean Lombard (i). Yves Plessis, poète de la ballade de Sapeck, rimée en eck et en ure. Essayez, pour voir. Raoul de Césari de Colonna, parlant de ses ancêtres, cardinal, général, pape, etc. Ce qui nous était fortement égal. Louis Tiercelm, poète aimable et musicien. Paul Adam, inséparable de Moréas. Josephin Péladan, avec sa tête et sa barbe hirsutes, d'un noir bleu, qui donnait vaguement l'idée d'un assyrien vêtu d'habits modernes. Et d'autres encore.
C'est à Charles Buet que je dois une de mes joies littéraires. Il m'introduisit chez Barbey d'Aurevilly. La conquête de la fameuse toison n'a pu donner à Jason autant de satisfaction qu'en éprouvait le débutant de lettres en voyant s'ouvrir devant lui la porte du « connétable. » La sauvagerie de Barbey d'Aurevilly était proverbiale. Ses plus intimes avaient seuls accès auprès de lui, on en citait quatre ou cinq. Buet était de ceux-là. Toujours enfermé à double tour, le maître ne répondait pas aux coups de sonnette. Il était matériellement impossible de
(i) Mort en 1890,
franchir la loge du cerbère, lequel avait sa consigne et l'exécutait. Dans nos cénacles, nous chuchotions les noms de plusieurs d'entre nous qui avaient fait des bassesses pour pénétrer dans cet antre si bien gardé. Et le plus fort, c'est qu'il y avait beaucoup de vrai dans ces machineries, qui, malgré notre crédulité, amenaient un vague sourire derrière elles.
Mon introducteur parlementa à mon sujet avec le concierge. L'homme nous fit signe de le suivre, pénétra dans une sorte d'antichambre contre les murs de laquelle s'étendait un rayonnage vermoulu. Il enfonça la main entre deux planches, y prit une clé pendant que nous avancions vers la porte du fond, et nous ayant rejoints avec la clé, nous ouvrit, non sans avoir frappé un coup discret du bout des doigts. Nous étions dans la chambre à coucher du Maître. Au milieu, une table, en face de deux fauteuils, et Barbey d'Aurevilly écrivant sur cette table, trempant alternativement sa plume dans une des cinq ou six fioles d'encres placées en face de lui, noire, bleue, rouge, violette, verte. Chaque mot avait sa couleur particulière, sauf le noir qui servait dé lien aux membres de phrase. L'hôte se leva à notre apparition, et je restai stupéfait en voyant ce grand vieillard, mâle et beau malgré ses soixante -seize ans, les cheveux rejetés en arrière, la moustache à la gauloise. Pourtant les signes de la caducité régnaient dans toute
sa personne, dans le tremblement de ses doigts décharnés, tachés de rouge et de bleu, dans l'amaigrissement de son corps, drapé dans une simarre de flanelle blanche parsemée de croix de malte rouges. Nous causâmes. Auprès de la fenêtre, recopiant un manuscrit, une jeune femme nous écoutait. J'ai su depuis que cette anglaise, dévouée au vieillard, lui servait de secrétaire et de garde-malade avec une patience inaltérable. Je déclarai au maître écrivain qu'ayant ébauché une courte étude sur son œuvre je désirais savoir de lui où la faire paraître. Il me donna une lettre pour Henri de Pêne, du Gaulois , lequel y était considéré comme le vrai directeur; mais Arthur Meyer qui avait commencé en passant le paletot de de Pêne, rêvait de se le faire passer à son tour. Je donnai mon article à Buet, qui éditait la Minerve, revue volumineuse et sage.
Barbey d'Aurevilly est mort, la Minerve est morte, de Pêne est mort, mais je revois toujours le salon hospitalier de l'avenue de Breteuil, le thé brûlant et les petits gâteaux qui nous réunissaient, à mi-soirée, dans la salle à manger. Et le vieux farceur qui nous questionnait: « Vous avez donc beaucoup de tableaux.... »