‹ Les arts et les lettresChapitre 7 sur 54 · I. L'ŒUVRE ACCESSOIRE. — § 2. ETAPES SUCCESSIVES DANS LA CLARTÉ · texte numérisé non relu

I. L'ŒUVRE ACCESSOIRE. — § 2. ETAPES SUCCESSIVES DANS LA CLARTÉ

§ i. L œuvre accessoire.

Je me suis longuement interrogé avant de décider s?il fallait dénombrer toiles et fresques et en tenter la description. Cette peinture n'est pas, en effet, de celles qui offrent tant d'aspects divers et de si multiples genres qu'on ne puisse en esquisser l'historique sans les retracer ligne par ligne. Ne figure-t-elle pas plutôt cette immense voie lactée, simple et une, dont l'œil suit sans heurt l'éclat vit et constant, dont raconter le commencement c'est expliquer la fin ? Mais le regardeur profane n'a pas été complètement de cet avis : il jugea qu'aucun détail ne pouvait manquer d'intéresser, surtout à un maître aimé et respecté, qu'il le ferait mieux comprendre ainsi, et qu'il serait d'ailleurs illogique avec lui-même et son idéal de méthode en procédant autrement. Soit, classifions quand même. Créons deux catégories dans cette œuvre, si unie en sa complexité, l'œuvre « de

chevalet » et « la fresque ». Certaines toiles de dimensions relativement restreintes ont été extraites des grandes compositions décoratives, ou en ont constitué les études successives ; d'autres ont été détournées de leur intention primitive en se mêlant, quoique dignes danimer la muraille de quelque hautain monument, au ramassis des œuvrettes diverses, dans la salle mélangée d'un musée... Ceci, quoique de peu d'importance, servira notre idée d'énumération.

J'ai dit la suprême clarté de cette belle œuvre : elle est complète, entière, sans déchirements ni solutions de continuité. Il ne s'y rencontre pas plusieurs genres : ils y sont tous et il n'y en a qu'un. En parlant d'œuvre «de chevalet », c'est donc surtout des fragments divers, produits en quarante ans d'un travail unique, des fragments qui sont un peu comme la menue monnaie de ce gigantesque labeur. L'effort continuel d'un esprit vers un but ardemment rêvé laisse peu de loisirs, cependant le peintre en trouva, de hâtifs, suffisants pour « monnoyer » ses chefs-d'œuvre. C'est ainsi qu'on peut lire dans de petites aussi bien que dans de grandes compositions, en étudiant son génie, — quoique, il faut le répéter, ce fut en de rares entr'actes qu'il les élabora.

Les feuilles éparses, les croquis au crayon noir ou à la sanguine, les études de cette Ion-

gue manutention sont innombrables. Rien qu'en ce dernier Salon de la Société Nationale des Beaux-Arts au Champ-de-Mars (1896), les cinq admirables panneaux de Puvis de Chavannes (pour la décoration de la Bibliothèque de Boston) forment comme le portique d'une salle où sont exposés 7 à 800 dessins du maître (1). Pour les toiles qui sont les fleurettes de ces vastes pelouses picturales, de ces fresques éternellement contemporaines, où les trouve-t-on ? Çà et là, en des musées, en des collections particulières. Quelques-unes furent détruites ou dérobées aux regards par le peintre lui-même. Il faut, pour en passer une revue sommaire, adopter un ordre, chronologique si vous voulez, — le plus sensé en l'espèce, car il permettra de suivre le sillon lumineux qui marque cette vie ; — il est nécessaire, maintes fois, sinon toujours, d'avoir recours aux précédents historiens, aux détails glanés, en toute foi, parmi les pages de ceux qui nous ont devancé : c'est un peu pour ces choses éparpillées ou disparues, la reconstitu-

(1) Les héritiers de Puvis de Chavannes ont donné ces dessins de la façon suivante : à l'Etat (musée du Luxembourg, et plus tard au Louvre) 224 ; à la ville de Paris (musée municipal) 163 ; à la ville de Lyon (musée Saint- Pierre) 118 ; à la ville d'Amiens (musée de Picardie) 115 ; Poitiers 63 ; Marseille 70 ; Toulouse 54 ; Lille 64 ; Rouen 61 ; Dijon 27 ; Grenoble 8 ; Bourg-en-Bresse 9 ; à l'académie de Mâcon 17..,

tion de la critique plutôt que de la critique ellemême...

Les livrets relatenqu'il débuta au Salon de 1851 avec un Christ mort étendu sur les genoux de sa mère, près de Madeleine agenouillée, cela s'appelait Pieta (i) Si on consulte ensuite ces petits moniteurs officiels des expositions, on y cherche vainement le nom de Puvis de Chavannes pendant huit années consécutives. Le jeune artiste a-t-il donc renoncé à la peinture pour reprendre le cours de ses voyages ou de ses joyeux soupers de jadis ? C'est beaucoup plus banal : tous ses tableaux sont « refusés ». Non, ce ne sont plus les plaisirs qui l'absorbent.

Pendant ces huit années anonymes, il peint Mademoiselle de Sombreuil buvant un verre de sang pour sauver son père (1851), d'après le récit traditionnel de cet épisode révolutionnaire (2), Ecce Homo (1852), aujourd'hui dans la petite église de Champagnat, en Saône-et- Loire; Le Martyre de saint Sébastien (1853) ; une Méditation (3), des Pompiers de village , Hérodiade (4), Julie, fille d Auguste, Saint Camille au chevet d'un mourant... (5) (de 1853 à 1859).

(1) Chez Puvis de Chavannes, dans son atelier de Neuilly.

(2) Détruit.

(3) Volée à l'auteur pendant le siège de Paris.

(4) Collection de M. X... à Limoges.

(5) Figurait à l'Exposition de Genève.

Enfin, en 1859, avec un Retour de chasse qui figure actuellement au Musée de Marseille, Puvis de Chavannes force définitivement les portes du Salon. Deux ans après, en 1861, ses deux admirables compositions Concordia et Bellum, l'imposent à l'attention des critiques ; Théophile Gautier lance une triomphante fanfare, et le Jury décerne une seconde médaille au jeune peintre.

Dans la galerie des Peintres lyonnais, au 2" étage du musée de Lyon, nous apercevons Y Automne (1864), donnée par le Gouvernement (1); au musée de Lille, le Sommeil, même date (2)... Et, passim, le Jeu (1868), pour l'Exposition du Cercle de l'Union artistique -— ô prodige, il acceptait donc les novateurs, à cette époque (3) ! — A la Fontaine (1869), le Pigeon- Voyageur (1871) et le Ballon, même date, (ces deux toiles, données à la loterie au bénéfice des incendiés de Chicago, en 1874, sont passées en des mains inconnues; ; les Jeunes filles et la Mort (1872), alors que le peintre, membre du jury, démissionna en protestation de refus d'admission par trop réactionnaires (4) ;

(1) No 479 du catalogue, toile, H, 2 m. 80, Larg. 2 m. 25, datoe.

(2) Salon de 1864.

(3) Ce tableau a été détruit.

(4) A la suite de cette démission son tableau à lui-même fut refusé.

l' Espérance (1872), VAgeiïor (1873), la. Moisson, même année (1), une Famille de pêcheurs (1875), Jeune femme à la toilette (1877), Jeunes filles au bord de la mer (1879), Y Enfant prodigue (1879), Doux Pays (1880, hôtel particulier du peintre Léon Bonnat), Orphée et le Rêve (1883).

Le Pauvre\Pêcheur, si contesté, si outrancier à sa façon, porte le même millésime (2). On trouve bien d'autres choses encore, dans cette suite nombreuse et variée ! Une Madeleine à la Sainte-Baume, exquise de suavité chaste (3), un Saint Jean-Baptiste enfant (4), une Tamaris nonchalante et perverse (5), des portraits de Puvis par lui-même, celui que reproduit M. Vachon dans son livre, Puvis de Chavannes à 25 ans, celui du palais Pitti, à Florence, dans la Galerie des peintres par eux-mêmes ; des pastels, des études, le Modèle, la Pitié et la Charité, trois pastels (6), des esquisses décoratives, le Cidre et la Pêche (7), etc.

En d'autres heures, le maître a puisé dans sa propre substance ; ses Jeunes Picards s} exerçant à la lance sont une réduction, dans un paysage autre et d'une curieuse saveur, de la

(1) Musée de Chartres, don de l'Etat.

(2) Au Musée du Luxembourg, ainsi que des dessins.

(3) Collection de M. Chéramy.

(4) Coll. de M. Edouard Aynard, de Lyon.

(5) A M. Robert de Bonnières. Vue chez Durand-Ruel.

(6) Exposition Durand-Ruel ; octobre-novembre 1894.

(7) Ibid.

partie centrale de Ludus pro patria ; ses Baigneuses sont comme une suite ou une réponse à son bel Eté, de l'Hôtel-de-Ville de Paris, avec un décor modifié pour l'ensemble... C'est ainsi qu'il va d'étape en étape, plus fort, plus confiant, plus épris de son art et de la belle lumière blanche des aurores. Rien n'est si logique et si doux à l'œil que son vol épanoui dans le ciel.

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