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Etapes successives dans la clarté

Le peintre suit une voie dont rien ne peut le détourner, tel le roi mage implorant des yeux la fatidique étoile. Et cette marche dans le sillon de clarté n'est pas seulement la satisfaction de ses regards, c'est le rayonnement même de son esprit. Chaque fleur, éclose dans la sérénité, marque une halte de cette route et accroît la sérénité d'âme qui la vit éclore. Ces haltes ne sont sensibles que par une intensité nouvelle de beauté et de lumière : les Muses poétiques de l'Humanité y complètent leur cortège, et, prêtes à transporter jusqu'aux confins du monde leur splendeur de vérité, vont bientôt acclamer le Génie d'une aube candide et rayonnante.

Ce n'en est pas fini des mauvais jours. Mais désormais l'œuvre va s'édifier pierre par pierre, vaste, égale aux cathédrales, remarquable par l'harmonie de son ensemble et la claire tonalité de ses détails. On y découvre une ampleur de vision que le cadre le plus étroit ne saurait restreindre. Partout le peintre se montre d'une éloquence naïve et superbe, en retrouvant, pour invoquer l'Homme dans la Nature, des accents oubliés. Partout les couleurs s'arrangent avec charme, vaporeuses, légères, prêtes à braver les siècles. Il fait vibrer les murailles, tout en respectant leur rôle et leur planimétrie ; les parois inertes des édifices s'emplissent de la vie universelle.

Contemplez le firmament. Savez-vous pourquoi il paraît si beau dans sa paix sereine, avec ses astres qui dominent l'éternité ? C'est parce que vous ne pouvez rien en retrancher, ni y ajouter, sans en détruire l'harmonie. La trace de Puvis de Chavannes est ainsi. Rien de trop, nulle lacune dans l'ordonnancement général, L'ensemble s'étend des bornes du rêve à la précision du réel.

J'ai dit que les toiles classées dans l'œuvre accessoire s'échelonnaient comme les entr'actes du grand œuvre. On y découvre la succession des teintes et des idées qui devaient s'épanouir si magnifiquement dans la fresque, et, chronologiquement aussi, leur énumération nous indi-

quera comment le peintre apprit à se connaître et à s'orienter. En 1850, la première manifestation est Piéta, où la repentante Madeleine pleure le Christ étendu sur les genoux de sa mère. La Vierge était, paraît-il, drapée d'un violet vif qui masquait le teint du personnage voisin. La leçon ne fut pas perdue. L'année suivante montre, près d'une tranquille campagne, une moribonde étendue sur un lit. Par une large baie ouverte, elle aperçoit le ciel de ses croyances, vers lequel elle s'envolera bientôt. La Bible qu'elle vient de lire, et qui gît encore sur sa poitrine, a ravivé sa foi, et un jeune homme au visage inspiré augmente encore son émoi en jouant sur une basse le Choral de Luther. C'est Jean Cavalier au chevet de sa mère mourante. L'effort est manifeste vers la pensée.

Dès lors, le peintre se raisonne, s'étudie ; il sonde ses idées, renouvelle sa palette, y mélange des tons ignorés, forge des antithèses. Voici, au millésime 1857, ^a femme d'Hérode, érigée en pleine transparence, qui commande d'un geste impérieux l'exécution du Baptiste, agenouillé dans l'ombre ; Julie, fille d'Auguste, au rentrer d'une de ses nuits d'orgie, se dérobant dans la verdure, qu'effleure une aube craintive, à la vue des soldats qui passent ; les Pompiers de village, sous une forme semiallégorique; mélange de vie paysanne et de

PUVIS DE CHAVANNES i)l

fantaisie imprécise ; une ferme, la nuit, brûle au loin, des pompiers en blouse bleue, casqués de cuivre, courent, suivis de villageois, dont le curé, la soutane retroussée ; les uns portent des échelles, les autres des seaux ; les incendiés se sauvent éperdus, mêlés à leurs bestiaux ; des femmes en chemises flottantes s'enfuient. pieds nus : tout cela s'agite dans une sorte d'obscurité striée de reflets. Dans le Martyre de saint Sébastien, un effet analogue, une clairière sous un rayon de lune. Sébastianus, percé de flèches, ensanglanté, est lié à un énorme tronc d'arbre ; les soldats (au premier plan) ont interrompu leur cruelle besogne, et tout l'ensemble est d'une vacillante horreur nocturne. Voici encore la Méditation, où un prêtre pensif se profile sur une nuit d'été saupoudrée d'or...

Puvis de Chavannes s'initie donc lui-même, sa recherche est constante, il saura plus tard se débarrasser des règles et des procédés. Saint Camille au chevet d'un mourant (1857) est conçu dans le même esprit que Jean Cavalier (1851), mais la facture en est déjà bien différente, les tons sont calculés en vue de l'émotion, le mourant sourit aux béatitudes promises par le saint, qui lui montre le ciel d'un doigt impérieux. Le Retour de Chasse (1859) est un panneau du premier essai de fresque du peintre, pour la salle à manger de son frère, en Saône-et- Loire.

On retrouvera ses personnages nus sous leurs pans d'étoffes flottantes, ses cavaliers posés en hérauts, son chasseur encapuchonné de la peau d'un léopard, ses rustres portant le corps du cerf immolé

L'Automne (1864.) marque le pas attendu vers la beauté symbolique. Deux jeunes femmes, nues, cueillent des fruits dans un verger idéal : une troisième, plus âgée, vêtue, les regarde avec un sourire de mélancolie. « Une femme encore belle, toujours gracieuse, mais dont les années ont déjà blanchi les cheveux, et qui laisse à la jeunesse la joie de cueillir des fleurs et des fruits (1) », n'est-ce pas l'Automne ellemême, où l'année déjà vieillie regarde en souriant les charmes mûrissants des jeunes saisons qui font les vendanges de la vie ? Encore à cette idée, et il fallait s'y attendre, la critique regimba, Castagnary trouva Puvis de Chavannes peu compréhensible, il le mêla « à ces artistes qui sont, dans Tordre de la peinture, ce que les rhéteurs sont dans l'ordre littéraire... cette prétendue peinture de style qui doit élever votre âme en même temps que charmer vos yeux !... Le livret ne suffît plus : il faut à Y Automne de M. Puvis de Chavannes dix pages de description (2) ! » Une nouvelle tentative vers la poésie décorative (qu'il venait de révéler si

(1) Marius Vachon.

(2) Salons, 28 vol.

PUVIS DE CHAVANNES g$

magnifiquement par Concordia et Bellum), cette même année, produisit le Sommeil : le soleil se lève sur la mer, inondant de clarté des dunes vaporeuses qui se prolongent en un paysage de rêve. Sur la plage de sable et jusqu'au pied d'un repli couronné d'arbres ombreux, des groupes d'hommes, de femmes, roulés en des couvertures ou demi-nus, sont plongés dans le sommeil réparateur, les époux enlacés, la mère pressant son nouveau-né.

Quatre ans plus tard, le Jeu, pour l'exposition du Cercle de l'Union artistique, présente une sorte d'androgyne à tête de sphinx, nue, constellée de diamants, qui laisse, du haut de la colonne où elle règne, échapper des pièces d'or de ses doigts entr'ouverts. A la Fontaine (1869) est une clairière, où passe un homme à cheval. Au premier plan, deux femmes emplissent leurs jarres au filet d'eau claire d'une fontaine rustique ; l'une penchée, accoudée sur son genou ; l'autre, coiffée d'un chapeau pastoral, debout, accotée à l'arbre, appuie d'un geste hiératique contre son pied le fléau qui lui servira à porter ses jarres sur l'épaule et semble attendre que sa compagne ait terminé. Ces deux figures sont extraites du Repos, d'Amiens.

La Décollation de saint Jean-Baptisie nous conduit dans une cour intérieure du palais d'Hérode, au centre de laquelle se dresse un tronc d'arbre ramifié. Le saint y est agenouillé,

nimbé de flamme, les bras ouverts, dans une pose de résignation simple et touchante. De sa ceinture tombe la traditionnelle peau de mouton. Le bourreau prend son élan et s'apprête à lancer le coup mortel qui fera rouler la tête du juste ; la femme d Hérode regarde, anxieusement méchante, tenant de la main droite le plat où elle recueillera la tête de Jean. Quelles sensations naissent de cette évocation ? En voici deux, simplement: « Jamais M. Puvis de Chavannes n'a mieux dessiné que cette année (1870), jamais il n'a tracé un contour aussi net, modelé un torse aussi serré que le contour et le torse de son saint Jean-Baptiste. Et pourtant quelle grotesque vignette ! Les trois figures sont disposées sur le même plan avec des attitudes d'une naïveté qui touche à l'enfance (1) ». — « Par contre, dans la Décollation, la beauté de l'exécution, comme celle de l'ordonnance générale, concourt avec plénitude à l'intensité de l'expression ; si le torse du martyr resplendit d'on ne sait quelle lueur paradisiaque, c'est qu'il est digne des plus grands maîtres (2) ».

Dans les angoisses de l'année terrible, le peintre communie avec les douleurs de la patrie. Deux productions sont datées de 1871 : le Ballon, le Pigeon voyageur, une grande femme noire regarde l'horizon, l'œil brillant d'espéran-

(1) Castagnary, Salons 1870.

(2) Daniel Baud-Bovv, Journal des Artistes, 1896.

ce et chargé de tristesse ; dans la brume on devine Paris assiégé. Plus tard, les Jeunes filles et la Mort synthétisent la fragilité de la jeunesse et de la vie ; la Mort est tapie sous une gerbe de fleurs que viennent de cueillir de joyeuses adolescentes qui s'ébattent au penchant d'une colline, à l'ombre de grands arbres. Puis, retournant aux torturantes heures que le pays vient de subir, le noble esprit appelle VEspérance, qui accourt, vêtue de blanc, vive et mélancolique, pour cueillir, près d'une ruine que refleurit déjà le printemps nouveau, le brin d'arbuste né au champ gorgé de tombes. Quelle admirable édification symbolique ! Cependant l'antagoniste acharné ne va pas désarmer, encore qu'il veuille bien, pour la première fois, s'incliner devant cette géniale persévérance : « Ce tableau, dit-il, est une singularité de sentimentaliste redoublé... Une belle et robuste créature, affirmant l'éternité de la vie sur le sépulcre des combattants tombés, eût pu donner à nos yeux altérés de réalités l'idée de la résurrection, et par conséquent de V Espérance. Mais cette chétive petite fille qui tient à la main un brin d'herbe en face d'enfantins tumulus, quel rehaut de cœur peut-elle nous inspirer?... Pour une Espérance, elle est bien défaillante. Et ce ciel, et ces pierres ? et toute cette nature frappée de mort et de stérilité (i)? Mais je

(i) Le critique ne s'aperçoit même pas, dans son humeur acerbe, qu'il met lui-même en valeur les beautés symboliques qu'il dénigre !

m'arrête, car je sais que fat devant moi, sinon un talent supérieur, du moins une conviction peu commune, et ce qu'il faut craindre le plus de blesser, cest la bonne foi désintéressée (i) ».

Encore un effort vers la nature, c'est la Moisson (1873), magnifique synthèse terrienne qu'on retrouvera dans V Eté qui orne l'Hôtelde- Ville de Paris : la rude journée de labeur est terminée, le soleil disparaît derrière la plaine que dore un champ de blé mûr. Les travailleurs, suivis de leurs enfants, s'assemblent à la lisière d'un bois, se reposent, se désaltèrent aux jarres apportées par un petit âne ; les mères allaitent leurs nourrissons, les enfants jouent avec des agneaux ou font des bouquets qu'ils offriront avec une joie naïve à leurs parents attendris ; des femmes se baignent dans une eau limpide couverte d'ombre, et tout vibre de calme attendri, de joie et de repos. La Famille de pêcheurs est encore la nature, encore l'humanité : au bord de la mer, à côté d'une pauvre cabane, au milieu des coquillages et des galets, le pêcheur étend ses filets en les suspendant à des arbres grêles et défeuillés ; sa femme, assise, tient par une lisière Tenfançonnet qui joue dans le sable chaud ; le vieux père, serrant de ses bras maigres une sordide couverture sur sa poitrine nue, dort dans les débris de son ancienne barque, rompue par un dernier orage...

(1) Castagnary, 1872.

Puvis n'oublie jamais qu'au sein de l'humanité sourit la grâce féminine. Il peint une Jeune femme à sa toilette, demi -nue, assise devant son miroir, les bras appuyés sur ses jambes drapées, tenant d'une main le bouquet de rieurs dont elle ornera dans un instant sa chevelure qu'une servante s'apprête à coiffer ; il peint des Jeunes filles au bord de la mer,' une couchée, à droite, sur la plage de sable où vient mourir le flot bleu, au pied d'une dune semée de genêts et de plantes sauvages ; une autre, à gauche, étendue sur son bras droit replié, la chevelure épandue, qui semble rêver aux baisers prochains. Une troisième, vue de dos, se dresse au centre de la composition,

Svelte, droite, piétée à l'angle des récifs (i),

drapée d'une étoffe serrée à la hanche, et étend sa longue chevelure humide d'embruns. A gauche dans le ciel, donnant la sensation de l'infini, flottent deux mouettes, les ailes ouvertes...

L5 'Enfant prodigue (1879) est à la fois un souvenir rustique et une scène philosophique : nul besoin de répéter que la seconde a inconsciemment dominé le premier. C'est un paysage pouilleux, aux troncs de frênes dépouillés, au pied desquels grouillent des porcs repus. Au premier plan, le Désolé, au regret de sa fortune passée, est assis, minable, loqueteux, le regard

(ï) Emile Michelet, Album

morne, les bras repliés sur sa poitrine, son bâton appuyé contre ses jambes. N'est-ce pas encore et toujours l'Humanité ? — Mais voici le Doux Pays aux teintes d'hyacinthe, d'où tous les chagrins sont bannis, « composition exquise, où tout chante la lumière, la joie, la jeunesse et la beauté (i) ». La mer, rayée d'une barque à voile triangulaire, s'arrondit en golfe dans les dunes. Des pêcheurs venant d'aborder ont replié leurs toiles et débarquent leurs filets. A gauche, dans le sable attiédi, sur le fond noir d'arbres qu'on devine plus bas, des enfants nus jouent, une fillette est assise aux pieds d'une jeune fille qui, ayant rempli sa corbeille d'oranges, regarde les pêcheurs. Des fruits épars, de grêles tamaris, des herbes folles. Trois jeunes femmes sont à gauche, une à demi couchée à côté de son amie qui, accroupie, enserre de ses beaux bras nus ses genoux repliés, tandis que la troisième, debout, retient encore de la main gauche la branche à laquelle elle vient d'arracher une fleur.

L'astre plane en un ciel d'azur,

La mer s'endort, les bois sont calmes (2) ;

« Par les jours de fatigue et de lassitude, il m'arrive souvent de m'accouder en face de cette claire évocation du pays des doux rêves. Peu

(1) Marius Vachon, Puvis de Chavai\nes,

(2) Henri de Braisne,

à peu, à son contact, les sombres imaginations s'évanouissent, le soleil renaît, l'âme s'épanouit, et les souvenirs légendaires des temps poétiques reviennent en foule à la mémoire. O puissance de l'art ! Et je vois Vénus elle-même, frissonnante, sortant de l'onde, et j'entends le chant perfide des Sirènes, et sous le ciel infini au bord de la mer bleue, je vois ces adorateurs passionnés du beau, les créateurs sublimes, tous ceux qui ont su faire vibrer ce qu'il y a de divin en nous, passant en un tourbillon lumineux, comme des dieux dans leur immortelle sérénité (i) ».

La chair lasse, l'esprit torturé par le doute, l'humanité pleure et se lamente, tel Orphée dans un paysage sans horizon, entre des dunes et des rocs, où croissent à peine de maigres ronces. Etendu à terre, il exhale sa douleur. Sa couronne de lauriers a roulé loin de sa tête, il presse de sa main droite ses yeux brûlés de fièvre, son bras gauche se crispe sur sa lyre dans un geste de désespoir. Toute cette physionomie, aux cheveux et à la barbe épars, respire une poignante souffrance, c'est le poète vaincu loin de son rêve d'idéal, c'est surtout l'Homme qui succombe sous la Vie.

Il s'était jadis endormi au bord de la route, au pied d'arbres noyés d'ombre, surmontés d'un

(ï) Léon Bonnat, lettre lue au Banquet de Janvier 1895.

mince croissant de lune. Et c'est là qu'il avait fait le Rêve (1883) de trois grandes figures flottantes dans le ciel, penchées sur lui : « L'une effeuillait des roses, une autre agitait une branche de laurier, la troisième laissait choir des pièces d'or. Que choisira le Poète, la Fortune, la Gloire ou la Volupté (1) ? » Divers sentiments agitent l'artiste aux heures différentes de son œuvre, mais on pourrait retrouver une suite à chacune de ses idées. Notre nomenclature a cité Tamaris : sur une prairie semée d'arbustes, une femme nue étendue, les jambes à demi repliées, recouvertes d'une étoffe claire, les bras relevés derrière la tête, une main tenant un rameau d'hysope, la chevelure épandue, les seins grêles. Quels pensers l'emplissent et la bercent, sous cet horizon indéfinissable de rêve ? — Aussi Madeleine à la Sainte-Baume, méditation sur le néant de l'amour et de la vie, dans un paysage chaotique de rocs amoncelés, sans verdure, sous un lointain de désert. La repentie, drapée d'une robe foncée qui laisse à découvert ses bras et son sein, se dresse au centre, contemplant un crâne. La belle chevelure blonde s'épand en flots soyeux, en partie ramenée sur le sein. Une auréole très fine couronne la tête d'une grande pureté, le regard, fixé sur le crâne, est d'une infinie douceur. A gauche, un

(1) Marins Vachon,

reptile se glisse dans les pierres. — Aussi Saint Jean- Baptiste enfant, aux yeux purs, la chevelure sur les épaules, où s'appuie une croix légère de roseaux liés par un ruban : l'enfant debout, à mi-corps, regarde et pense déjà ; sa peau de mouton glisse de son épaule droite.

Mais «c'est la vie qui est le but de l'art (i)», et toujours, toujours, le maître viendra y retremper ses pinceaux, y coordonner ses pensées, y refléter son âme. Toujours il se documentera aux sources éternelles de la nature, tant que l'humanité demeurera. Ne voyons-nous pas, cette année même, l'assemblage sans rival des croquis et des dessins sur qui s'étaya cette œuvre colossale qui nous conduit en tout temps, dans tous lieux, sur les ailes pures d'un art immarcescible ? Cette preuve d'une recherche constante dans les moyens n'était plus à faire, cependant elle charme, convainc les derniers rebelles, enthousiasme les fervents. Elle l'a sans cesse dominé, conduit, cette vie prépotente ; vaste ou condensée, il l'a dépeinte, l'a retrouvée sous chaque aspect, l'a caressée à chaque page. Ce Pauvre pêcheur (1883) n'est-il pas toute la pauvreté ?... Il paraît que ce fut dans un voyage à Honfleur que Puvis de Chavannes s'abîma dans la contemplation de l'estuaire de la Seine roulant des eaux boueuses et molles

(1) Hip. Fierens-Gedaert, Pages d'esthétique,

entre des rivages pâles, couverts de ronces rabougries et d'herbes sales. La morne désolation de ce site le saisit, il y plaça l'humanité lasse qui garde à peine l'espoir, il y rêva cette harmonie entre la mélancolie de la vie et la mélancolie de la nature, et en fit ce chef-d'œuvre éternellement positif : l'homme, comme un piquet de la Destinée, qui, sur sa mauvaise barque faite de pièces et de morceaux, murmure au vent : ^

Je regarde dormir l'eau désolée (i).

Il est des sensations picturales que rien n'efface, dont chaque jour, chaque événement augmentent au contraire l'intensité et la lumière. Le Pauvre pêcheur est du nombre. Tout émoi de la vision ne peut qu'augmenter celui qu'il m'a laissé. Cette toile, plutôt exiguë, est plus vaste que mainte fresque : le désespoir morbide ne l'étend-il pas jusqu'aux bornes de la vie elle-même ? Cette onde implacablement stagnante, sur laquelle l'homme falot ne semble devoir garder aucune illusion, l'étrangeté voulue de ce ciel, de cet horizon, de cette vacuité des grâces de la nature, où la maladive langueur d'une ame enflée de tristesse emplit le moindre regard, n'est-ce vraiment le pêcheur humain, le pauvre pêcheur,

(i) Maurice Pottecher, Album,

Herdal, le pêcheur miséreux Pour qui le ciel est coléreux Et que la fièvre âpre secoue (1),

Cependant la torture morale qui étreint le spectateur ne l'imprègne que mieux de cette intense clarté, maçonnée, ancrée pour jamais dans ces quelques pouces de toile, et il s'en souviendra dorénavant, chaque fois qu'un rayon de lumière frappera ses prunelles Le maître peintre lui-même, géant bienveillant en qui s'épanouissent la force et la santé, a-t-il pu se défendre, en brossant l'homme toujours penché sur son bachot noir, du trouble inconscient qu'il allait propager parmi tant de « visuels », ceux dont le cerveau transforme en image la plus ténue des sensations, et chez qui la vision la plus fugitive provoque une longue suite de panoramas philosophiques?... Certes non, et c'est là le sens particulier au génie que cette transmission d'identification : peindre des terreurs dont il frémit lui-même, des désespérances dont il s'angoisse, une clarté dont il est illuminé à jamais.

Puvis de Chavannes a peut-être sombré une heure dans cet étrange doute de l'existence et de son utilité relative ; c'est alors qu'il pensa, je suppose, à cet homme au regard noyé dans l'onde, inassouvie quoiqu'il lui eût donné tant

(i) Le Pêcheur d'anguilles.

de sueurs et tant de larmes depuis son premier souffle! Mais ce ne fut qu'une heure furtive. N'avait-il pas son amour infatigable du travail, sa confiance dans l'Art, flambeau des âmes seules, lumière immaculée du penseur dans une société corrompue, l'Art, réconfort absolu de toute peine et de toute désespérance ? — Longtemps ce pêcheur me hanta, et si je ne fus pas le premier 'à le comprendre, je le compris dès ma première contemplation. J'y songe souvent, il ne s'oublie plus. Je le vois devant mes yeux, à cette minute même, et pour moi c'est plus qu'un tableau, plus qu'un être : c'est un poème de la Destinée...

§ 1. La fresque rationnelle et

philosophique. — § 2. sa compréhension et

son commentaire. — § 3. ses historiens

critiques. — Conclusion.

§ 1. La fresque rationnelle et philosophique.

Existe -t-il ou n'existe-t-il pas d'art social, c'est-à-dire de synthèse d'une nation, de l'esprit de ses peuples ou de l'âme de ses individus ? Le peintre qui aura saisi la vie dans sa conception d'ensemble ne sera-t-il pas glorifié de laisser des documents à l'Histoire ? Ne devrions-nous pas voir le Beau adapté à tout ce qui est du domaine général? Oui, vraiment, car l'artiste apporte dans ses mains un pain plus réconfortant que celui dont le prophète Elie se rassasia. Prenez et mangez, c'est le pain des forts, pétri de froment pur, cuit au feu blanc des étoiles. Jamais n'oubliez que

L'Art brille pour l'âme et pour les yeux (1)... (1) Le Sage Empereur.

c'est-à-dire, selon l'expression de Proudhon « la recherche du beau, la perfection du vrai ».

Pline, dans son Histoire naturelle (livre XXXV, 37) raconte que Ludius fut le premier, sous Auguste, à décorer les murs des appartements de portiques, de bosquets, de coteaux, de rivières, de sites très agréables à voir, où des personnages chassaient, ramaient ou péchaient ; assertion douteuse, car l'idée d'adjoindre la couleur aux lignes dut exister dès la première conception de l'art, la beauté fit dès lors partie de la vie même et y exerça sa noble vertu. La rigidité architecturale s'empara des spectacles naturels et sut concilier ces deux choses dissemblables, la vision et la précision. Les immenses peintures à la cire du Pœcile d'Athènes, et auparavant du Leskkéde Delphes, indiquèrent ce que pouvaient accomplir dans ce genre des esprits amoureux de lumière et de grâce nouvelles ; le style de la fresque s'établit sur les bases de la sympathie architecturale.

Elle vêt les édifices d'habits sublimes, elle en remplit la glaciale solitude. Elle donne la vie aux masses inertes, aux obscurités rectilignes elle apporte la lumière et le mouvement. Les énormes vaisseaux d'une architecture ambitieuse ne sont complets qu'avec elle, et par elle. Les Anciens l'avaient compris. Le Moyen - Age voulut les suivre, adorner ses chapelles et ses cloîtres des légendes mystiques qu'ils recé-

laient. Il en fut ainsi en divers lieux. Le texte des fresques s'inspira des destinées architecturales. On eut l'illustration des Testaments et les jolis cauchemars de l'Apocalypse, alors que cette collaboration de deux arts différents aurait dû permettre à l'Histoire de se fixer durablement. On devrait y retrouver l'âme des peuples et ce ne sont que les intéressants coloris de moines claustrés. Quel devoir vraiment divin n'avaient-ils pas à remplir ? Mais ils ignoraient le peuple, comme ils ignoraient la vie, sinon les peintres et les constructeurs auraient établi la filiation des esprits, d'âge en âge, et c'est à leurs sources que sans cesse l'intellectualité retournerait s'abreuver,

Car l'âme des maîtres suscite l'image

Après que les musées de gloire se sont clos (1).

L'histoire morale aurait eu là son mémento, la fresque ses archives, constituées dans les espaces de la vision mémoriée. Car, au-delà de l'époque qui passe, des temps fugitifs et sans cesse renaissants, une sympathie ardente joint l'artiste à l'humanité, s'il exprime la gloire de la nature et sa poétique religion pour les peuples de demain. Le charme immortel des décors où nous nous agitons participe de l'âme du monde : que l'appui de substructures aussi durables que

(1) Gustave Kahn, Album.,

possible leur soit prêté, et que l'aurore puisse s'y étaler à son aise !

L'Eglise est éminemment traditionnelle et conservatrice. Dès l'origine elle infusa par les yeux ses textes légendaires. Elle prit à l'Orient l'habitude d'orner de plantes, de fleurs et d'animaux les bordures de ses temples, à l'Occident ses sculptures barbares, ses groupes condensés, ses bestiaires. Elle prodigua sur les chapiteaux, les modillons, les métopes des portails, des nefs et des absides, pèle-mèle, les signes zodiacaux, les symboles. Les sanctuaires furent encombrés de figures. Sur les archivoltes des arcatures, elle aligna des scènes variées. Les personnages furent régulièrement distribués sur les murailles comme en offrent les églises d'Italie décorées sous l'âge romain. Les artistes grecs affectionnaient ce genre. Dans la plupart des églises du Moyen-âge, avant que le gothique cède le pas aux dentelles Renaissance, on découvre ces tentatives. Le pourtour de la grande arcade est cerclé de bandeaux où se balancent les orfrois des draperies, où ondulent des festons, des courants de feuillages, avec des enroulements symétriques qu'on retrouve fréquemment sur les joues des baies romanes (i). Le tympan supérieur s'emplit alors de coryphées vêtus de robes droites, ou pas vêtus

(i) Cf. L'église de Saint Savin-sur-Gartempe.. entr'autres»

PUVÎS DE CHAVANNES 109

du tout. La mythologie a cédé le pas au martyrologe chrétien. L'imagination paradisiaque ou internale ne s'arrête plus. Les cieux envahissent la nef et les tympans, avec leurs archanges et leurs saints. Les scènes tristes ou menaçantes sont réservées au porche. Ainsi l'ont légué les peintres de l'Ecole byzantine. C'est là que le Diable a pris naissance (i).

Quand viendra le jour où nous ne rencontrerons plus sur ces murailles, album immortel des nations, ces fantaisies et ces erreurs ? Les artistes des derniers siècles ne connaissaient que les drames bibliques et l'imitation. Enfin, l'intelligence paraît, la Révolution déchire les voiles, les maîtres de l'Ecole lyonnaise tentent la rénovation. Et voici que, dans leur jardin, encore plein de ronces, s'élève la plante inconnue, chargée de rosée, avide de soleil, qui achèvera de charmer les yeux du peuple.

Dès l'origine, le sentiment de Puvis de Chavannes fut que « le véritable rôle de la peinture est d'animer les murailles... à part cela, on ne devrait jamais faire de tableaux plus grands que la main ». Il ne quitta jamais ce mobile intime, et sous son influence accomplit sans fatigue tout ce dont nous parlons, « convaincu, — ces paroles sont les siennes (2), — que la

(1) A rapprocher de ma théorie sur les châtiments extraterrestres. Voir mes Enfers bouddhiques, avec 12 pi. japonaises, préf. de Renan, Foucaux et Ledrain.

(2) Citées par Baud-Bovy, Journal des Artistes.

conception la mieux ordonnée, c'est-à-dire la plus simple et la plus claire, se trouve être en même temps la plus décorative et la plus belle ».

La Société balayée parla Révolution laissait place à un peuple avide et confiant dans ses forces. Aux terreurs passées devaient succéder des joies nouvelles. Comment le charmer, l'instruire et le capter, ce peuple qui s'ignorait luimême. Par la Victoire? Il s'en gorgea tant qu'il faillit en mourir. Par la Richesse ? Il y eut des repus. Par l'Art? Peut-être...

Puvis de Chavannes recueille le vase brisé de la fresque, en rassemble savamment les antiques éclats, les joignant d'une main habile, il en construit une coupe neuve. Il y verse de nouveau le vin généreux de l'Art, l'humanité y goûte une ivresse inconnue. 11 n'avait eu qu'à voir autour de lui, la vie avait fait le reste.

Comme dans une symphonie le musicien harmonise les bruits infinis de la terre et du ciel, le fresquiste dans son labeur assemble toutes les ordonnées de la vision et de la vie, dans un art souple, grand de teintes et d'espaces. La fraîcheur des tons emplit d'atmosphère ces paysages que le temps se chargera d'embrumer ; les vastes plans s'amplifient par la douceur et la clarté ; où le tableautin sera trop pâle en sa petitesse, la fresque paraîtra trop ardente, la couleur condensée à l'optique d'une miniature devra s'élargir jusqu'à la nature des poètes.

« Libres de ce troupeau de dieux ridicules qui les bornaient de toutes parts, les bois se remplissent d'une divinité immense (i) », la prairie tressaille sous la caresse des moissons, les rivières fécondantes écharpent le flanc des collines verdoyantes, l'homme est maître dans son domaine promis, tout palpite et respire. Le peintre essaie de fixer tout cela sur un mur hospitalier, effort sublime ! Il y mettra son esprit, son âme entière, y fera figurer les plus poétiques idylles de la terre, et se réjouira d'avoir écrit durablement cette page de la nature pour servir d'intermédiaire entre l'Epoque et la Beauté.

Puvis de Chavannes a donc compris le premier la mission sociale de la peinture murale. Ses fresques ont la douceur de Virgile. Les figures sont riantes, graves ou reposées, les gestes sobres, et les personnages principaux ont des physionomies expressives en harmonie]avec le rôle qui leur est attribué. Nuls festons inutiles, nuls diables, nuls bestiaires. Voici les lumières saintes de la chute du jour. L'arbuste qui répand ses fleurs blanches assemble les pasteurs sur le gazon moelleux d'une pelouse, Les fougères s'élancent et balancent leurs éventails. Ce lieu est mystérieux et connu comme notre cœur, rien ne paraît devoir s'y faner

(i) Chateaubriand.

ÎI2 LÈS ARTS Et LES LETTRES

jamais. C'est bien le paysage où l'humanité déclamera ses plus merveilleux poèmes. Là, l'horizon d'un bleu subtil qui parle à notre imagination, là, le vent du printemps qui chante à nos oreilles. Sur la plaine immense vole le plaisir de vivre, la campagne étincelle, et pourtant ! la nature garde sa mélancolie. N'est-ce pas l'image de nous-même ?

Non, aucun peintre de fresques sut jamais comme lui disposer les individus, les grouper, les remuer, exprimer par des gestes pittoresques la pensée de l'ensemble. Le spectateur n'a qu'à objectiver sa pensée et l'horizon s'ouvre devant lui, car le maître n'emprunte à l'idée antique que ce qui est naturel, facilement compréhensible. Le sujet est de toutes les époques, les vêtements amples ne comportent nulle mode, l'action est vaste comme le ciel. Vous y retrouverez les parfums des campagnes, les saules frêles du bord des eaux, les brouillards légers des crépuscules. .Le zénith y garde des teintes de myosotis rayées d'oiseaux. Les bois sont profonds, à s'y égarer, le vent capricieux. C'est de la réalité, presque lointaine.

Le rayon lumineux est la source de l'espoir, les plantes tournent vers lui leurs corolles lassées et s'en réconfortent ; l'homme dans la nuit suit d'un œil humide les mondes lointains qui poudroient les immensités. Ah ! que de rêveurs auraient voulu pouvoir identifier cette

lumière avec notre chétive existence, et voir florir pour jamais ses vertus consolatrices ! Son origine si haute, si subtile, domine l'âme humaine rapetissée, l'entraîne aux bornes de l'univers, lui fait concevoir des sites imaginaires et des inconnus étrangement attirants. Source de l'espoir et de l'émoi, elle engendre alors l'idée esthétique ; mère de la beauté, la lumière continue son rôle divin, elle crée les religions et construit le ciel de toutes pièces, elle éclaire le verbe et en fait la poésie, elle purifie l'animalité et en fait l'humanité !... Elle rayonne en tous lieux et toujours, notre esprit n'existe que par elle : ne serait-ce pas la substance même de notre âme ?

Rien de plus logique donc que les peintres révolus ou modernes aient tenté de la captiver, cette messagère de vie, mais c'est en la fresque qu'elle devait le plus se complaire. Loin des poncifs et des guirlandes chantournées, dans un bel horizon de lignes, des paysages, presque aussi vastes que nature, en donnèrent l'illusion, l'âme des choses s'identifia avec quelques mètres de muraille, l'inspiration poétique se mêla à l'humanité, et prit pour champ la terre entière. Dès lors « l'effort est sensible vers quelque chose de supérieur au réel (i) », c'est de l'art

(1) Raymond Bouyer.

décoratif en puissance : le peintre a pu, pour nous,

Fixer à tout jamais son rêve d'un moment (i).

Puvis de Chavannes a su dans ces poèmes picturaux, dans ces synthèses, exprimer tout ce que la nature possède de merveilleux, tout ce que l'humanité a réalisé de bien, tout ce que l'esprit fugitif a conçu de beau. L'Idéal le guide dans la Réalité, tel le bucolique Virgile conduit Dante à travers l'horreur des dix cercles ténébreux. 11 a su grouper le meilleur de ce qui nous environne et de nous-même en des paysages où s'enorgueillissent tous les charmes de la terre française et tous les sites de l'imagination. De telles évocations sont la gloire d'une époque et rendent inoubliables les édifices où elles ont lieu. Le Normand y trouve son horizon, le Picard ses prairies, le Lyonnais son Rhône grondeur et farouche ; chaque homme y rencontre sa pensée la plus habituelle, la poésie, le labeur, le rêve, l'extase ou le mouvement. L'enfance et la maternité y sont quasiment omnipotentes, le travail sain et robuste, la vieillesse respectée, le tout honnête et fort.

Elles embrassent ces claires étendues où flamboie l'existence, où le sol chante sa fécondité, où l'eau paisible, glorieuse de silence et de limpidité, dort autour des ajoncs ? Ici s'as-

(i) Jean Richepin, Album.

semblent des humains. Ils causent, travaillent, luttent et sommeillent. Leurs flancs n'ont pas d'autre passion. Tout assujettit leur force, la justice éclate dans leurs gestes : « la droiture de ces lignes est un exemple de vertu (i) ». Ailleurs encore le cirque idéal où s'émince la lune d'automne, limité par les collines vertes,, enferme nos rêves juvéniles. « De nobles figures de femmes y promènent l'image vivante des dieux (2) », les enfants cueillent des fleurs, les jeunes gens s'exercent au labeur ou aux jeux guerriers, de folles jeunes filles lancent à l'écho leurs rires et leurs chansons, les hommes s'épanouissent ainsi que de libres plantes au vent du ciel.

Ailleurs encore, on les voit se dresser, les muscles raidis, près d'enclumes sonores, agitant leur chevelure comme une crête sur leurs fronts couronnés d'énergie, et les filles passent avec des yeux prometteurs. Et cette humanité vit, joyeuse de sa vie !

Vraiment le passant ne peut contempler cela sans émoi. Avec tous ses rêves et tout ce qu'il comprend de l'instinct dans la *vie, il reconnaît le décor vibrant de la nature, celui qui se renouvelle chaque jour. L'énergie de cet art né pour elle doit gagner la foule. Il lui enseigne à lire dans le livre qui l'entoure et la domine, il

(1) Catulle Mendès.

(2) Armand Silvestre.

il6 LES ARTS ET LES LETTRES

éveille sa fierté intérieure et conserve son courage. Elle peut désormais croire aux neuves allégresses, calculer les saisons d'amour, écouter l'hymne terrestre qui la console. Ce sont là des enseignements de tous les temps, des ondes fraîches qui arrosent « la dure prison humaine », ainsi que l'a dit le pauvre Lélian.

L'art du fresquiste peut donc modifier l'unité morale d'une nation. La Postérité s'en glorifie par avance, de cet art qui lui est dédié, de ces feuillets de pierre que le temps est tenu de respecter. Dans ceux de Puvis de Chavannes, le peuple retrouvera, selon la noble image de Roger Marx, « le secret de la quiétude perdue, l'illusion d'une possible joie de vivre », il retrouvera sa province, son horizon et le clocher de son village. Son âme, nourrie de cette manne, sera plus belle que le ciel.

L'esprit las, le cœur blasé, le cerveau vide, qui ont encore la volonté d'apprendre et de comprendre, doivent y venir, devant ces murailles ; ils pourront dans leur vue rallumer le courage qui s'éteint, apprécier de nouveau le besoin de la vie, sa noblesse et son utilité, ils réapprendront l'envie de la nature. Ah ! qui pourrait contempler sans émoi les cirrhus légers qu'empourpre l'or en fusion du couchant, les coulées rouges qui gagnent les tapis herbeux des bois à travers la buée bleuâtre et mystérieuse qu'exhalent les clairières, écouter dans

le silence le murmure interrompu d'uu ruisseau, d'un chant de brise, d'un cri lointain d'oiseau? Qui ne s'agenouillera plus devant le charme de la terre, et n'invoquera plus la divinité reposante des campagnes ! Mêlez-y la forme humaine en ce qu'elle a de pur et noble, ce sera lâge d'or. Ce sera la réalisation du songe béni des sociétés idéales, sans horreurs et sans conflits, qui n'ont que la nature pour confidente. La fresque qui contiendra ce mirage sera immortelle dans sa sérénité, autant que tout ce qu'elle a peint. Humaine et divine à la fois, elle aura cette goutte d'essence créatrice qui sanctifie les œuvres fécondes: elle reflétera la philosophie de la vie dans la beauté de la nature.

Telle est l'œuvre qui vivra pour jamais. Alors on conviendra qu'être comprise des Peuples, c'est la bénédiction de la peinture...

§ 2. Sa compréhension et son commentaire

La foule sait-elle lire les fresques ? pas toujours. Elle les comprend de diverses manières, et c'est même un étrange apanage de ces conceptions, leurs multiples voix pour parler à

Iï8 LES ARTS ET LES LETTRES

l'esprit. Jusqu'à la critique qui les interprète selon son mode particulier, s'enthousiasme d'un détail inaperçu du voisin et sourit de ce qui grise celui-là. On est quelquefois en désaccord même au sujet des allégories représentées, tant chacun peut les affabuler selon son imagi nation. Cette muraille de vie devient facilement une muraille de rêve.

Ainsi que pour l'œuvre « accessoire » du maître qui nous occupe, dénombrons les merveilles sorties de sa palette. Quelque méthode qu'on apporte à cet historique d'une suite dont l'enchaînement logique est absolu, on n'en accompagnera que mieux le sens de cette étude. Un ordre rigoureusement chronologique détruirait l'unité monumentale, mais on en peut garder ce qui nous attache à la même ville, au même édifice. Classons donc (i) : Amiens, 1861-1882 ; Lyon, 1864-1886; Marseille, 1869; Poitiers, 1872-74; Paris, 1876- 1898 ; Rouen, 1890; Boston, 1894-1897. Savoir :

Amiens. Musée do Picardie : La Paix (Concordia, 1861 , cire, fig. grand, nat., haut. 3 m. 40, larg. 5 m. 55, don de l'Etat) couronnement ajouté par l'auteur : La Paix répandant des fleurs sur la terre (médaillon ovale, grisaille) ; La Pileuse (panneau 1864, cire, grand, nat., haut. 3 m. 40, larg. 1 m. 12 ; Le Moissonneur (pan. 1864, cire, grand, nat., mêmes dimensions). — La Guerre (Bellum, ioôi, -ire, fig. grand, nat., haut. 3 m. 40, larg. 5 m. 55, compl. du i«r don), couronnement : La Guerre semant

(1) Cf. Livrets divers.

l'incendie. Le Porte-Etendard (pan. 1864, cire, grand, nat., haut. 3 m. 40, larg. 1 m.- 12) ; La Désolation (pan. 1864, cire, grand, nat., mêmes dimensions). — Le Travail f (1863, cire, grand, nat., haut. 4 m. 50, larg. 6 m. 65) j L'étude (cire, camaïeu rouge laqué, fig. i{2 nat., ovale en haut. 1 m. 63 larg. 1 m. 20J. — Le Repos (1863, cire, grand, nat., haut, 4 m. 50, larg. 6 m. 65) ; La Contemplation (ovale en haut. 1 m. 53, larg. 1 m. 30, camaïeu rouge laqué, fig. i\2 nat.). — Ave Picardia Nutrix (1865, cire, fig., grand, nat., haut. 4 m. 50 larg. 17 m. 50). — Ludus pro patria (cartons 1881, toile 1882). — 115 dessins se rapportant à ces fresques.

Lyon. Palais des Arts, Galerie des peintres lyonnais : L'Automne (1864). — Escalier du Sud-Est : Le Bois sacré cher aux Arts et aux Muses (1884), toile, haut. 5 m. 50, larg. 10 m. 41. — Vision antique (1885, toile, haut. 5 m. 50, larg. 5 m. 78). — Inspiration chrétienne (1887, toile haut. 5 m. 50, larg. 5 m. 78. — Le Rhône et la Saône symbolisant la force et la grâce (toile, haut. 4 m. 57, larg. 10 m. 41, y compris les portes). — 118 dessins.

Marseille. Palais de Longchamps, escalier d'honneur ; Massalia, colonie grecque, et Marseille, porte de l'Orient (1868-69). — 70 dessins, au musée de la ville.

Poitiers. Hôtel de Ville : Radegonde à Sainte-Croix de Poitiers (1872), et Charles Martel vainqueur des Sarrasins (1874). — 63 dessins ibid.

Paris. Panthéon: L'Enfance de Sainte-Geneviève (1876- 77, 4 pan.); La Foi, l'Espérance et la Charité veillant au berceau de Geneviève ; Les Saints légendaires de France (1877, frise super, en 4 parties). — Le Ravitaillement de Paris (1897-98, 3 pan.) — Geneviève veillant sur la ville endormie (1898, 1 pan.). — La Sorbonne, hémicycle (1887-89). — Hôtel de Ville, salon d'arrivée sud : L'Eté et YHiver (1889 à 1893), quatre écoinçons en camaïeu bleu symbolisant Les Saisons (même époque). — Escalier du Préfet de la Seine : Victor Hugo offrant sa lyre à la Ville de Paris (1893, panneau appl. contre le plafond); quatre

voussures, La Charité, l'Ardeur artistique, l'Etude, le Patriotisme ; six tympans : l'Esprit, la Beauté. l'Urbanité. l'Intrépidité, le Culte du Souvenir, la Fantaisie ; ces dix scènes symbolisant Les Vertus parisiennes . . . Deux panneaux d'angle, Y Enthousiasme et Y Industrie ; deux entre-fenêtres, Lutèce et Paris moderne, — 204 dessins au musée du Luxembourg, 163 au musée municipal.

Rouen. Escalier du Musée Céramique (Square Solférino) : Inter Artes et Naturam (1890), la Poterie et la Céramique (même époque). — 61 dessins au musée de la Ville.

Boston. Bibliothèque publique, palier du grand escalier. Les Muses inspiratrices acclament le Génie messager de lumière (1894 ; 7 voussures à la suite, coupées d'une porte où s'accotent Y Etude et la Méditation) . Huit panneaux, 3 à gauche, 3 à droite, 2 en face : la Poésie bucolique, la Poésie dramatique, le Couronnement d'Homère l'Histoire invoquant le Passé et l'Astronomie (Salon de 1896). La Chimie, la Physique, la Philosophie (Salon de 1897). — Les dessins répartis en divers musées en France.

Signalons encore, serait-ce pour mémoire, les premières tentatives murales de ce peintre qui devait se révéler si grand comme fresquiste. Ignorées du public et qui le resteront sans doute, mais curieuses à plus d'un titre pour l'histoire :

1854. Décoration de la maison de campagne de M. de Chavannes, son frère, dans le département de Saône-et- Loire : sur les 4 murailles, les Saisons, avec une grande composition centrale, le Retour de l'enfant prodigue, d'où fut extrait le Retour de la chasse (1).

1859. Quatre figures symboliques : la Fantaisie, la Vigilance, le Rêve, la Poésie, ornementation de l'hôtel particulier de Mme Claude Vignon (plus tard Mme Rouvier).

(1) Musée de Marseille.

L'Art révélé devra beaucoup au Musée de Picardie. En émettant le vœu de réunir en un lieu central les objets d'art ou vestiges du passé que recelait le pays (i), la Société des Antiquaires ne se doutait guère qu'elle hospitaliserait la première un des plus illustres maîtres delà peinture française. L'édifice fut élevé sur l'emplacement de l'ancien arsenal d'Amiens, auquel on adjoignit la propriété communale des Moreaucourt, par l'architecte Parent, mais achevé seulement douze ans plus tard par son confrère Diet, qui devait «découvrir» Puvis de Chavannes, pour la plus grande gloire de sa ville natale. Enrichi à diverses époques par l'Etat (2), qui parut un instant avoir l'intention d'en faire une succursale du Louvre, ce musée s'ouvre aux yeux des profanes comme l'endroit de prédilection du maître. Il lui accorda des œuvres nombreuses et semble s'y être complu dans son génie à presque toutes les époques de sa vie. Une galerie entière y porte son nom. Il lui offrit en partie cette immense fresque à la cire qui est un chant immortel à la gloire du ciel picard, Ave Picardia Nutrix, et que le visiteur peut admirer face à la porte du grand salon carré. Mais au-dessus de cette porte, la fresque la plus récente du maître en ce lieu

(1) Aujourd'hui plus de deux mille numéros.

(2) Entr'autres dons précieux, la collection Campana et ses Profils en marbre blanc d'empereurs romains.

frappera d'abord ses regards, c'est Ludus pro patria, d'où Puvis devait extraire les jeunes Picards s' exerçant à la lance.

Au milieu d'un vaste décor où frissonnent les prairies et les bois coule une rivière aux eaux lentes, bordée d'arbustes et de rustiques habitations. Les indigènes se sont assemblés, dans leurs costumes primitifs, et se livrent à leurs jeux guerriers, tandis que les femmes attentives les attendent ou préparent le repas de la famille. Un brouillard monte mollement de la rivière et voile l'horizon, les frênes clairs s'y penchent d'un air de lassitude, la prairie sablonneuse à l'herbe courte commence à jaunir sous le ciel pâle. La grand'mère morigène doucement son petit-fils qui a brisé la cruche de lait quil apportait, les filles sont accroupies au pied des arbres ou couchées sur le sol, tandis qu'au centre les jeunes gens lancent avec force les javelots dans un tronc de bois mort. Un vieillard est assis près du but, comme s'il appréciait les coups portés. D'autres personnages se meuvent çà et là, un villageois revient d'une chasse fructueuse, portant les canards sauvages qu'il a tués, deux jeunes mères allaitent leur enfant.

Entrons. A droite voici le Travail : dominant la mer bleue, qui blanchit sur la grève, cinq ouvriers forgerons battent le fer sur une enclume, nus selon la figuration de la nature sincère. A terre, près d'eux, est une ancre

qu'ils viennent de terminer, symbole des flots domptés, pour lesquels leurs frères les charpentiers construiront les arches prochaines, — la femme du cordier porte déjà les câbles à l'une d'elles prête à partir. Deux ouvriers, nus comme les précédents, sont occupés à la forge pratiquée dans une grotte, en attendant les spacieux ateliers modernes ; au-dessous, sur le premier plan, trois charpentiers équarrissent des pièces de bois. A droite sur la même ligne, une jeune femme vient de mettre au monde un enfant, travailleur futur, qu'une matrone tient dans ses mains, ayant, elle aussi, secondé le labeur de la nature. Dans le lointain, presque sur le rivage, des laboureurs dirigent la charrue tirée par des bœufs, préparant le travail mystérieux de la terre.

A gauche du même salon, antithèse du Travail, mais le complétant, voici le Repos : la journée laborieuse est finie, le soleil est bas derrière Phorizon, faisant place au crépuscule ; l'enclume est au repos et soutient les marteaux qui la frappaient à coups si retentissants, c'est l'heure du recueillement. Dans un vallon, auprès d'un lac où descendent boire les troupeaux, un vieux berger raconte les événements de sa longue existence à des ouvriers et à de jeunes femmes dont les enfants jouent avec des fruits. Une d'elles est appuyée, la faucille à la main, contre un saule où sont accrochées les

faulx et les gourdes des moissonneurs qui ont terminé leur rude besogne. A gauche, dans le lointain, des paysans, assis au seuil de leur chaumière, reçoivent les caresses de leurs petits-fils.

Face à la portée d'entrée, Ave Picardia Nutrix étale ses nobles proportions. O Picards, comprenez les charmes de votre terre nourricière ; sociologues, regardez mouvoir cette humanité !... Cette fresque est coupée par une fenêtre au centre. Dans le panneau de gauche s'étale une opulente ferme des campagnes amiénoises. Toute la ruche est en travail : un laboureur laisse souffler ses bœufs ; quatre meuniers, sous un auvent de paille, tournent la meule gallo-romaine ; un garçon de ferme, juché sur une échelle, jette dans la cuve où bientôt bouillonnera le cidre les fruits que trois jeunes filles lui apportent dans des corbeilles, remplies au verger voisin ; un troupeau, gardé par un jeune berger folâtre, broute l'herbe semée de fleurettes, tandis que, non loin, des maçons construisent les agrandissements nécessaires à la ferme, trop étroite pour tout ce monde. Une femme âgée, assise sur une pierre, manie le fuseau chargé de chanvre blond, auprès d'une jeune mère allaitant deux petits enfants qu'un vieillard debout, appuyé sur un bâton, contemple avec amour; un peu vers la droite, une ouvrière peigne la laine des

brebis, tandis qu'une autre jeune mère, entourée d'enfants, « amène lentement, par un aimable jeu guidant ses presque premiers pas, son jeune garçon, la tête chargée d'un fardeau de fruits d'automne, vers les grands-parents souriant à cette enfance déjà robuste (i) ». Le panneau de droite nous conduit au bord de la Somme tranquille où des jeunes filles se baignent à l'ombre d'un saule, tandis qu'une famille de pêcheurs étend ses filets et que leurs petits enfants s'amusent de voir frétiller les poissons recueillis ; plus haut, sur le cours de la rivière parsemée d'iris et de fleurs aquatiques, des travailleurs chargent dans un bateau le bois débité par des scieurs de long (2), pour l'aller vendre aux villes prochaines.

A gauche du salon carré, parachevant le Repos, voyez ce jeune homme à demi-nu, qui contemple, appuyé sur un tertre, le soleil émergeant de l'horizon marin. Ses yeux éblouis laissent pénétrer à flots cette lumière jusqu'à son âme. C'est la Contemplation. Et, lui faisant face, V Etude s'associe au Travail : un adolescent, éclairé par une lampe, est absorbé dans la lecture d'un livre de science ; à ses pieds gisent divers papiers, un compas, emblème de la précision, un sablier qui symbolise la fuite du temps, tandis que la lune, dont on

(1) Léon Duvauchel, le Tourbier .

(2) Cf. Livret du musée.

aperçoit le croissant effilé par la fenêtre, achève hâtivement sa course nocturne.

Continuons de parcourir ce Musée de Picardie, les chefs-d'œuvre de Puvis s'y entassent. Après avoir franchi le Dôme, orné par Barrias d'un plafond : la France couronnant les gloires de la Picardie, et de quatre grands ovales en camaïeu bleu, nous arrivons dans l'ancien salon Notre-Dame-du-Puy, galerie du Dôme, dite aujourd'hui « Galerie Puvis de Chavannes ». Sur la muraille de gauche s'étale la Paix. Dans une belle vallée, enclose de bois où voltigent les palombes, et de collines rapides couronnées de ciel bleu, les courses belliqueuses sont terminées, les guerriers se reposent tandis que leurs femmes recueillent les fruits de la terre en écoutant le récit de leurs combats. Une d'elles trait une chèvre pour désaltérer celui qui se penche vers elle, tandis qu'à côté un jeune héros, songeur, ses armes et son bouclier près de lui, semble revivre par la pensée les prouesses qu'il vient d'accomplir. D'autres, autour du laurier-rose en fleurs qui occupe le centre du groupe, boivent ou causent ; des paysans accourent de l'autre côté du ruisseau, chargés de provisions, une jeune fille alerte traverse avec légèreté le cours d'eau limpide, apportant un panier de fruits. Au fond à gauche, les coursiers sont à l'attache près de leurs maîtres étendus sur l'herbe ou jouant entre eux.

PUVIS DE CHAVANNES Î2y

C'est la quiète sérénité et c'est la joie de vivre. Rien ne parle mieux à l'esprit du philosophe amoureux d'humanité que ce paysage bucolique et ces scènes d'un autre âge.

Une grisaille sert de couronnement, La Paix répandant des fleurs sur la terre ', jeune vierge blonde, couchée sur des nuages, jetant des fleurs de la main droite et de la gauche tenant une branche d'olivier. Deux panneaux la complètent : une Pileuse brune, coiffée d'un voile de soie jaune, debout contre le mur de sa chaumière, la quenouille sous le bras gauche, la main droite élevée tenant le fuseau, la tête un peu penchée, suivant d'un œil attentif les brins de lin qui se tordent ; un Moissonneur ', coiffé d'un chapeau de paille, tenant de la main droite une faucille et décrochant de l'autre sa gourde suspendue à un arbre.

Hélas ! devant les charmes de la Paix, voici toutes les horreurs de la Guerre: sur un rivage désolé, dont le ciel coupé par des promontoires sombres emporte des fumées d'incendie, des scènes de dévastation et de tuerie se déroulent. Les vainqueurs emmènent leurs prisonniers, une femme aux bras liés, un homme décrépit soutenant un adolescent blessé ; trois cavaliers barbares, dans une pose triomphante, dressent leurs longues trompettes et les font retentir d'appels aigus ; devant eux, deux vieillards agenouillés contre le cadavre de leur fils

poussent des imprécations et se lamentent ; des captives nues sont attachées à un tronc d'arbre, dépouilles opimes que le sort va partager ; au milieu de ronces et de chardons symboliques, le laboureur, les poignets liés, hurle des malédictions aux envahisseurs, pendant que ses bœufs, tombés sous le joug, meuglent d'effroi. Plus loin, le pillage continue, un soldat brandissant son sabre tire un vieillard par sa barbe pour l'immoler ; sa femme agenouillée implore le sanguinaire étranger, toute la famille supplie et pleure tandis que la chaumière brûle ; d'autres, dans l'éloignement, galopent pour propager la mort et l'incendie.

Un médaillon supérieur personnifie la Guerre sous les traits d'une femme planant dans les cieux rougis, armée d'une torche et porteuse d'un bouclier. Les deux panneaux de complément, sur la même muraille, sont : le Porte- Etendard, debout devant une forteresse, tenant à deux mains la hampe d'un grand drapeau ; la Désolation, les cheveux épars, la tête cachée dans ses mains, pleurant sur les ruines de sa maison.

Maintenant, transportons-nous entre le Rhône et la Saône, place des Terreaux, à Lyon. C'est au deuxième étage du vaste édifice qui, attenant à la petite église de la même époque, porta successivement les noms de Palais du

Commerce et des Arts, Palais Saint-Pierre et enfin Palais des Arts, que se trouvent actuellement la grande Galerie du Musée de peinture et celle des Peintres lyonnais (i). Le musée épigraphique, le plus précieux de France, possesseur de la fameuse table de bronze où l'empereur Claude (2) appuie la demande faite par la Gaule au Sénat romain, et où il prononce les célèbres paroles : « Cest avec hésitation, Pères Conscrits, que je suis sorti des limites provinciales qui vous sont connues et familières ) mais il est temps de plaider ouvertement la cause de la Gaule chevelue », et celui des antiquités locales d'une ville destinée par Auguste à devenir la capitale de tout le nord de Pempire, la Rome des Gaules, et qui contient ces merveilles : V Aphrodite à la Colombe, le Triomphe de Bacchus, la mosaïque des Jeux du Cirque, etc., sont répandus un peu partout, dans les escaliers et dans la cour intérieure.

Là, se trouvait l'ancienne abbaye des Dames Bénédictines de Saint-Pierre, une des plus anciennes fondations religieuses de la cité. Elle subit maintes vicissitudes. Sa belle façade sur la place fut presque entièrement modifiée ; les portiques ont été entièrement reconstruits (3) ; un escalier monumental, placé à l'angle

(1) Cf. Y Automne t de Puvis de Chavannes, 1864.

(2) Pendant sa censure.

(3) Sous la direction de M. Hirsch, architecte en chef.

sud-est, donne maintenant accès aux nouvelles galeries dont l'éclairage est parfait ; la cour, garnie de statues et transformée en jardin, égaie l'ensemble. Dès lors, Pécrin étant prêt, on pouvait y enchâsser les joyaux : les galeries Chenavard reçurent les cartons de la fameuse décoration projetée du Panthéon, et, en 1883, Puvis de Chavannes accepta la mission d'orner le nouvel escalier. C'est là que s'offrent aux yeux les quatre délicieuses pages livrées par l'artiste.

Le Bois sacré cher aux Arts et aux Muses donne une impression de reposante harmonie.

Regarde, sur la fresque où les fixa ton rêve Les Muses te sourire au fond du Bois Sacré (1).

Dans le bois fabuleux caché au flanc du Pinde, où subsistent encore les vestiges d'un art divin, près d'un portique de marbre, les neuf sœurs se rassemblent, courbant à peine de leurs beaux pieds nus le gazon frais d'une clairière, deux d'entre elles planent encore dans le ciel. Des collines bleues et des bocages mystérieux séparent ce lieu tranquille du reste du monde. Le crépuscule empourpre les nuages et déjà le mince croissant de la lune d'automne se reflète au miroir d'un lac silencieux. Elles sont toutes là, et Pélégiaque Erato, et Thalie au double masque, Uranie aux yeux d'étoiles,

(t) François Coppée, Album.

PUVIS DE CHAVANNËS 131

Terpsychore aux chevilles légères, Euterpe chante dans le ciel, Polymnie écoute avec ravissement les douces voix des brises, Melpomène songe aux tragédies que lui préparent Clio l'historique et l'héroïque Calliope. Des enfants cueillent des fleurs pour agrémenter leur robe : n'est-ce pas ainsi que s'enjolivent des plus simples beautés de la nature les magnificences de l'esprit humain ? D'autres tressent des couronnes pour le front des élus. « Autour de ce lac, dans cette prairie, les narcisses ouvrent des yeux alanguis et les anémones des lèvres décolorées, comme si les splendeurs de la terre n'apparaissaient là que pour y mourir ; de l'herbe humide montent les troncs des sapins aux verdures éternelles et les tiges droites des lauriers-roses (i) ».

Vision antique, allégorie : une femme, la Gloire sans doute, est attentive au sommet de rocs amoncelés qu'un jeune artiste gravit péniblement, les yeux ardemment fixés sur elle. Le ciel est profond, la mer est vaste, la terre splendide se pare des merveilles de l'esprit, tandis que, dédaigneux de tout cela, de jeunes seigneurs frivoles passent en cavalcade sur le sable du rivage.

Dans V Inspiration chrétienne ,\e maître a songé sans doute aux peintres spiritualistes ses conci-

(1) Armand Silvestre.

toyens, car il y évoque soit leur maîtrise générale, soit leurs traits. Sur le mur d'un cloître de Fourvières, non loin de Loyasse, un moine peint une composition religieuse ; ses élèves, — Hippolyte Flandrin, et sans doute Victor Orsel, peut-être bien aussi Chenavard, — commentent l'œuvre et classent les dessins épars sur une table où se dresse un bouquet mystique de lys. D'autres moines se livrent à leurs journalières occupations ; un d'eux distribue de quoi calmer sa faim à une mendiante, un autre s'agenouille pour soigner les pieds endoloris d'un pauvre hère qui ne peut aller plus loin, un troisième soulève dans ses bras un petit enfant. La nuit tombe, déjà la lampe est allumée au pied de la Vierge protectrice du lieu ; par-delà le mur qui les enferme, on aperçoit les arbres funèbres de leur champ de repos, le dernier, tandis qu'audessus brillent les ors du couchant, de la rayonnante gloire qui leur est promise.

L'allégorie est plus simpliste encore dans le Rhône et la Saône symbolisant la jorce et la grâce, — que Coysevox et Coustou nous montrent dans le vestibule de l'Hôtel de Ville de Lyon sous les traits d'un vieillard barbu et d'une femme plantureuse. Ce que la statuaire avait fait dans le marbre, Puvis de Chavannes la épuré en le poétisant. Le Rhône est un pêcheur robuste, en marche le long des ondes bouillonnantes, prêt à jeter son lourd épervier

sur une jeune femme qui s'incline dans un mouvement de frayeur, et dont la chevelure pend, telles les branches flexibles d'un saule. C'est bien là le

Rhône capteur brutal de la Saône fleurie (i).

La baigneuse se détache sur un exquis paysage aquatique, aux reflets chatoyants. Vers l'homme rude, prêt au rapt, coule le fleuve rapide, et rien n'est si intense d'angoisse latente que cette pensée d'une brutalité prochaine.

En 1867, la ville de Marseille édifia le Palais de Longchamp, comme terminaison d'une grande œuvre édilitaire : les eaux de la Durance amenées jusqu'à l'antique cité phocéenne. C'est dans Pescalier de ce palais que nous contemplons Massalia, colonie grecque, vaste paysage composite, doré par le soleil du Midi, au bord de la mer bleue moutonnant sur les îlots rocheux qui existent encore de nos jours. C'est là que s'élèvera la future ville, c'est là que le commerce accourra de toutes les parties du monde et surtout de l'Orient, grâce à la position de cette immense rade naturelle. Déjà les hangars, les habitations se construisent, les bateaux s'approchent du rivage, toute une population prépare hâtivement son installation, les artisans pratiquent leur métier, des colpor-

(1) Raoul Gineste.

teurs déploient leurs étoffes et les offrent aux acquéreurs, des pêcheurs vendent leurs poissons, les produits les plus divers affluent de chaque embarcation et sont transportés pour les besoins de la ville naissante, un peuple s'agite sur ce fond de mer lumineuse, au milieu des arbres en fleurs que poudroie le soleil.

On prévoit ce que l'activité humaine fera de cet endroit. Quelques siècles plus tard, ce n'est plus Massalia, c'est Marseille, porte de V Orient, La bourgade est devenue superbe cité ; ses églises, ses maisons de plaisance ou de commerce, ses palais ne se comptent plus, ses larges avenues fourmillent, la nature a reculé devant cet envahissement. Du pont d'un navire turc qui nous amène d'Orient nous apercevons, sous un radieux coucher de soleil, la ville qui s'enfonce dans l'eau de saphir que raient des miliers d'embarcations. Autour de nous des voyageurs arrivent aussi de ces chaudes latitudes, de toutes classes et de tous costumes; deux jeunes Orientales accroupies sur des tapis bariolés, des enfants, une gazelle, une famille persane aux vêtements éclatants. Mais le port est proche, le navire va saluer la terre française, on prépare le débarquement de la cargaison. Et sous un ciel nouveau, ces Orientaux attirés par le commerce ou par le plaisir vont goûter d'autres joies et contempler d'autres paysages.

Quittons le grand port français auquel ces deux fresques font honneur pour courir à l'Hôtel de Ville de Poitiers. Deux jolies toiles ce ce maître qui, dans l'Histoire, évoque tour à tour la poésie et l'héroïsme, nous attendent. Yoyons-les rapidement pour regagner Paris où les chefs-d'œuvre ne se compteront plus. Radegonde à Sainte-Croix de Poitiers reçoit, par une chaude après-midi, dans le cloître de ce couvent, des poètes et des musiciens. Parmi eux se trouve Fortunatus, poète latin nomade, qui, s'étant fixé en ce lieu, peut-être par amour pour la belle religieuse, mourut évêque des Pictons. Il récite un de ses poèmes aux jolies nonnes qui Técoutent en brodant, en cousant, en écrivant, tandis qu'une brise légère caresse doucement les visages et agite les tentures disposées pour garantir du soleil. Comme en mainte autre page, on a voulu trouver des « intentions » au peintre ; les têtes sont, paraîtil, celles de contemporains, on reconnaît Théophile Gautier... Qu'était-ce que Radegonde ? Fille de Berther, avant-dernier roi de Thuringe, elle échut, après la défaite de son père, à l'âge de seize ans, en part de butin à Chlotaire, roi de Neustrie. Celui-ci la fit instruire et l'épousa dès qu'elle eut l'âge nubile. Mais, s'étant séparée de son rude époux, elle fonda le monastère de Sainte-Croix et y passa sa vie à cultiver les arts et les belles-lettres.

L'an 732, Charles Martel sauve la chrétien* tè par sa victoire sur les Sarrazins commandés par Abdérame, à Cénon, au confluent de \{ Vienne et du Clain. Le héros rentre à Poitiers!, sur son cheval de bataille, entouré de guerriers et d'une foule enthousiaste. Des évêques mitres à la tête de leur clergé, la crosse épiscopale ai main, le bénissent ; des femmes, des vieillards demi-nus, prosternés et agenouillés, l'acclament ou l'implorent ; mais lui, levant les bras au ciel, semble répondre qu'il ne fut que l'instrument de salut choisi par la Providence. Comme fond de décor, la rivière de la Vienne, traversée par les arches d'un pont.

La première fresque de Puvis de Chavannes que Paris devait applaudir fut obtenue pour le PANTHÉON par le marquis de Chennevières, alors directeur des Beaux-Arts. C'est V Enfance de sainte Geneviève , en deux panneaux, dont le plus grand est coupé par des entrecolonnements, surmontés d'une frise en quatre parties. « L'an 429, dit le commentaire hagiographique, saint Germain d'Auxerre et saint Loup, se rendant en Angleterre pour combattre l'hérésie des Pélasgiens, arrivent aux environs de Nanterre. Dans la foule accourue à leur rencontre, saint Germain distingue une enfant marquée pour lui d'un sceau divin. Il l'interroge et prédit à ses parents les hautes destinées auxquelles

die est appelée. Cette enfant fut sainte Geneviève, patronne de Paris ». Cette rencontre de h fillette avec les deux voyageurs, au milieu de k foule surprise, constitue le panneau principal. Les femmes agenouillées, les paysans respectueux, leur bonnet à la main, regardent les é'êques dont l'un tape doucement d'un geste la joue de Geneviève. Derrière, ses parents écoutent, anxieux et fiers, les flatteuses paroles du saint. Les épisodes secondaires se détachent dans un clair paysage : des bateliers au bord du fleuve se maintenant accrochés à la rive par une gaffe de marinier, des potiers abandonnant leur travail ; on sort précipitamment de son habitation un moribond pour le présenter à la bénédiction des hommes de Dieu, on trait une vache pour les désaltérer ; au milieu de cette agitation, le domestique des évêques, appuyé sur ses mules, demeure seul indifférent. Plus peut-être que partout ailleurs, l'atmosphère est lumineuse et tendre.

Le deuxième panneau nous montre la jeune fille en prière au pied d'un arbre, les mains jointes devant une croix rustique :

Aux prés fleuris, la blonde Geneviève Dont les regards désarment les méchants, | Les yeux ravis par l'aube qui se lève, Murmure de beaux chants (1) ;

derrière les arbres un laboureur se dissimule

(1) Maurice Bouchor, Album.

pour ne pas l'effrayer, tandis qu'un paysan et sa femme la regardent avec curiosité.

Dans la frise qui couvre la partie supérieure,/ le peintre a représenté les Vertus théologales auprès du berceau de Geneviève, puis, sous les traits des Saints légendaires de la France, pro cédé assez usité qui consiste à substituer des visages réels, d'un intérêt historique, à de* figures imaginatives dont nul ne convient, dixhuit portraits contemporains d'artistes, à laquelle l'énuméré des noms de saints locaux n'ajoute guère que la couleur religieuse de l'ensemble (1).

La muraille du Panthéon face à celle occupée par la Mort de Ste Geneviève, de Jean-Paul Laurens, avait été confiée à Meissonier qui mourut sans l'avoir abordée. Puvis y édifia, Dieu sait par quel labeur géant ! le Ravitaillement de Paris qu'il pensait n'achever qu'en 1900 (2) :

(1) Voici ces noms : Ier panneau de la frise, saint Paterne de Vannes, saint Clément de Metz, saint Firmin d'Amiens et saint Lucien de Beauvais ; 2e panneau, saint Lucain de Beauce, saint Martial de Limoges, saint Lazare de Marseille, sainte Solange de Berry, sainte Marthe de Provence, sainte Colombe de Sens, sainte Madeleine de Provence, saint Crépin et saint Crépinien de Soissons ; 3© panneau, saint Saturnin de Toulouse, saint Julien de Brioude, saint Austremoine de Clermont, saint Trophime d'Arles et saint Paul de Narbonne.

(2) Or, il mourut en Octobre 1898, laissant les cartons heureusement terminés (et qui depuis ont été placés au musée du Luxembourg), de la frise qui sera peinte, sur un décalque préalable, par ses meilleurs élèves, sous la direction de M. Cazin. Tout le reste était achevé !

c'est dans le décor d'une campagne agreste où se déroule la Seine onduleuse, près des murailles de Paris, un nouvel épisode de la vie légendaire de Geneviève : Clovis, fils de Childéric, bloque la ville et l'affame, Geneviève force ses lignes à la tête de onze bateaux chargés de vivres.

L'architecture du monument coupe cette action en trois tableaux, ainsi définis par le commentaire hagiographique : « Ardente dans sa foi et dans sa charité, Geneviève, que les plus grands périls n'ont pu détourner de sa tâche, ravitaille Paris assiégé et menacé de la famine ».

Au centre : les barques bienfaisantes s'avancent, voiles déployées. Geneviève est debout sur l'une d'elles. Les mariniers se hâtent.

A gauche : une foule affamée sort d'une porte de la ville et accourt vers la libératrice.

A droite : les troupeaux sont débarqués, les pains roulent à terre, les porteurs plient sous les fardeaux... Prenez et mangez !

Puis, Geneviève, soutenue par sa pieuse sollicitude, veille sur la ville endormie. La cité s'étend sous la clarté lunaire, la sainte s'avance sur une haute terrasse et contemple les habitations.

C'est en revoyant, entre les murs hautains du sombre vaisseau, les deux lumineuses fresques du maître qu'on regrette amèrement qu'il ne l'ait pas tout entier ainsi éclairé.

L'HÉMICYCLE DE LA S0RB0NNE : l'œuvre magnifique et complète de l'homme, dont on ne saurait mieux raconter la composition et l'allégorie qu'en relatant les propres textes du maître. La Sorbonne, la représentation de toutes les connaissances humaines, les Lettres, les Sciences, les Arts. Une Vierge laïque présidant aux travaux et aux études, une enceinte circulaire fermée à tous les bruits, à toutes les agitations, par un bois sacré. Du groupe central la figure doit dominer la composition ; sa mission ne lui permet pas de se mêler aux discussions. Placée en retrait, son visage calme, impassible, ses bras croisés, indiquent l'impartialité. Familièrement appuyés contre elles, deux génies attendent ses ordres pour porter des palmes et des couronnes. Sous ce groupe central de la Sorbonne, un rocher symbolique laisse couler un ruisseau d'eau fraîche où boivent des enfants et un vieillard. L'Eloquence est une femme debout, d'un beau geste, qu'écoutent avec admiration la Poésie lyrique, la Poésie épique, le Drame, la Satire, la Fable et la Comédie. La Philosophie, à la physionomie plus sévère, tient dans ses mains un crâne et le contemple, avec un regard douloureux. Une belle jeune fille, au frais visage, au riche costume, souriante, montre une fleur, expression des joies terrestres et des transformations de la matière. Le Spiritualisme, sous les traits d'une

femme couverted'un manteau monastique, parle, avec un geste d'aspiration, à un vieillard, le Doute, qui écoute et réfléchit.

L'Histoire, curieuse, fouille dans le passé : c'est une femme devant qui un enfant écarte un buisson, lequel dérobait à ses yeux l'inscription antique qu'elle va transcrire sur les tablettes que lui présente un génie. Des ouvriers, occupés à déblayer un vieux mur, s'arrêtent pour écouter ce que dit l'Histoire ; un gamin se coiffe d'un vieux casque d'airain : « C'est l'Erudition définie et commentée ». La Géologie et la Mer sont deux femmes voilées de gaze transparente, l'une, diadémée de corail, porte une conque, l'autre, parée de pierres précieuses, montre un morceau de cristal. La Minéralogie, vieille comme le monde, est assise à terre et s'appuie sur un fragment de roche renfermant un coquillage fossile. La Botanique a sur ses genoux une gerbe de fleurs. Un enfant, scalpel en main, cherche à saisir un lézard pour l'étudier, pendant qu'un autre examine un flacon de culture microbienne. La Physique, lsis mystérieuse, est dressée sur un haut piédestal : d'ardents élèves jurent de se consacrer à elle. Plus bas, trois autres sont absorbés dans l'étude d'un problème de géométrie. — Voici donc comment Puvis de Chavannes lui-même explique cette composition qui énumère les diverses manières de l'esprit humain, et qui s'étend,

peut-on dire, des limites de la nature aux bornes de la science individuelle.

Dans le salon d'arrivée sud de THOTEL DE Ville de Paris (fort mal éclairé d'ailleurs) où quatre torchères de Hugues, Allar, H. Lemaire et Turcan représentent quatre parties du monde, nous voici devant ce merveilleux Été qui semble avoir hanté le maître à diverses époques de sa vie et sous de multiples formes (i) : un vaste paysage doré par un champ de blé mûr, enclos d'un horizon limpide et de bois ombreux, épais, profonds. Dans la prairie, où l'on devine le vol des sauterelles hâtives, des travailleurs chargent une voiture de foin, et l'ardent soleii rougit leur visage, augmente leur envie de venir s'étendre au bord de la rivière où se baignent les femmes et les enfants, où un pêcheur jette son filet du haut d'une barque conduite par une jeune fille accablée par la langueur. C'est là qu'il va faire bon d'allonger ses membres brûlés dans l'herbe fraîche, au bord de cette onde bleue, d'accoler amoureusement la gourde pendue au côté ! Une jeune mère, un peu en retrait sous des saules pâles, allaite son nourrisson sans pouvoir partager le plaisir de ses compagnes, mais elle oublie le reste du monde en pressant l'enfant contre son sein, et peu lui importe la chaleur si le bambin n'en souffre pas.

(i) L'Été, salon de 1873. Cf. La Moisson, VAge d'or, la partie droite d'Ave Picardia, pour certains détails.

C'est la vie rustique, au milieu d'un décor qui exprime bien la saison brûlante : les vapeurs invisibles qui montent sans cesse de la rivière font palpiter les feuilles légères des arbrisseaux, l'air ardent frémit sous le regard, la brume translucide qui estompe le lointain rougeoie sur le sol, tout est fluide, silencieux, vibrant de chaleur et de clarté. Des peupliers, des saules, des bouleaux, des arbustes aux ramures tremblantes baignent leurs pieds dans l'eau, où les robustes paysannes plongent leurs beaux corps nus. L'humanité est disséminée, un peu amoindrie sur cette immense scène où îa terre exhale la béatitude de ses flancs lassés par la germination des semences, c'est toute la gloire de la, lumière et de la saison.

En face, quelle antithèse! \J Hiver, aux arbres défeuillés\ à l'humanité grelottante, à qui son industrie va suggérer d'abattre ces végétaux endormis pour s'en réchauffer ou en construire ses abris. Voyez ces quatre bûcherons qui tirent par de longues cordes sur l'arbre attaqué déjà par la hache meurtrière et qui bientôt tombera dans la neige. Brr ! le ciel lourd et gris ! Un des travailleurs s'est écarté, compatissant, et réchauffe à un feu de copeaux les pieds d'un petit enfant dont la mère, une pauvresse déguenillée, s'est réfugiée sous un pan de mur en ruines, à côté d'un vieux vagabond qui s'y trouvait déjà. Un autre enfant se blottit contre elle, un des

bûcherons leur offre un morceau de pain. Mais si l'hiver est terrible pour les pauvres gens, de quels plaisirs n'est-il pas pour les riches ? En voici, au fond, qui reviennent de la chasse avec leurs chiens et leurs piqueurs, portant joyeuse-' ment le corps d'un cerf qu'ils ont tué.

Quatre écoinçons en camaïeu bleu encadrent ces deux sujets, en paraissant chacun s'appliquera une saison différente ; c'est une glaneuse blonde s'appuyant sur une gerbe; à côté, un bûcheron levant dans un bel élan sa hache de pur acier pour en frapper le pied dun chêne ; puis un moissonneur, nu, la faucille basse, se désaltérant avec une coquille au filet d'eau claire d'une source ; enfin une vieille femme couverte d'un voile, chassant d'un grand geste de son bâton une corneille aux ailes éployées.

Traversons cette enfilade de salons où l'art et l'industrie ont accumulé de si remarquables choses et gagnons le bel escalier blanc du Préfet de la Seine. Quel charme pour les yeux de ce haut fonctionnaire, pour 'délasser son esprit des subtilités administratives et des budgets municipaux, que cette sereine éclosion de teintes poétiques ! Le plafond, les tympans, les voussures miroitent sur des fonds clairs, bleu pâle, rose tendre d'églantine, violet radieux d'hyacinthe, gris flottant des brumes estivales, aux reflets d'or adoucis en des imitations de mosaïque légère. Tout est en parfaite harmonie

avec une architecture élégante et sobre à la fois, où domine le blanc, où la lumière est franche et régulière.

Au plafond,

« Victor Hugo », soleil dont tous sont le Memnon, Donnant à nous sa lyre étoilée et fleurie (1).

Le Poète s'avance, suivi de ses trois Muses familières, la Tragédie, l'Élégie et l'Eloquence, vêtu d'un long manteau de saphir, sa tête noble se détachant sur un ciel où flottent des nuages transparents. D'un geste il invite son Génie qui, une étoile d'or au front , porte près de lui sa lyre, à en faire don à la ville de Paris. Celle-ci, représentée par une délicieuse jeune femme en robe safranée, est assise au seuil d'un portique de marbre, sous lequel se pressent ses suivantes, figurant la Littérature, l'Art, la Science. Elle s'apprête à couronner d'un laurier d'or, que lui tendent ses compagnes, le Poète qui lui fait hommage. Auprès d'un héraut municipal qui laisse triomphalement battre à la brise la bannière de la Ville, l'Histoire inscrit sur une tablette commémorative le nom de Victor Hugo et la relation de cet événement. En arrière, les jeunes Poètes agitent avec enthousiasme des palmes et des lauriers en l'honneur de leur maître. Dans l'atmosphère translucide, on entend cla-

(1) Paul Verlaine, Album.

mer cette fière joie ; sur le sol, des fleurs des champs sont l'offrande de la nature qu'aima si passionnément le chantre des rues et des bois. Parcourons, dans les dix scènes environnantes, ces Vertus parisiennes qui sont l'accompagnement logique de l'idéale figure de la Cité. La Charité vient sous les traits d'une jeune fille au visage austère, coiffée d'un long voile, secourir une pauvresse accroupie à l'angle d'un mur, et, dont les deux enfants, transis de froid et de faim, grelottent près d'elle ; V Ardeur artistique assemble autour d'une statue antique décapitée, — la Vénus de Vienne — plusieurs jeunes gens qui l'étudient, la copient, regardent les esquisses qui en ont déjà été faites, célèbrent sur les cordes d'un violon son charme immortel et la beauté de ses lignes ; X Étude est une femme qui tient les tables des préceptes et élève un flambeau, tandis que devant elle des adolescents reçoivent les leçons d'un vieillard courbé sur le globe terrestre. Un soldat, coiffé du casque blanc de l'armée coloniale, reçoit un drapeau que la Patrie lui confie dans un geste d'enthousiasme, c'est le Patriotisme pour lequel un génie viril tient une palme et réserve une couronne. Une jeune fille au bord d'une eau limpide commente V Esprit d'une œuvre qu'elle déclame à une compagne, qui, assise près d'elle, un masque à la main, l'écoute avec attention. La Beauté, nue jusqu'à la ceinture, arrange ses

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cheveux devant le miroir de l'Amour, tandis qu'un paon vaniteux fait la roue auprès d'elle ; V Urbanité, avec la tremblante amabilité de Page, cueille une fleur et l'offre à une jeune étrangère fatiguée ;• \ Intrépidité dirige un sauveteur qui s'arc-boute au-dessus des flots pour retirer le corps inerte d'un naufragé ; le Culte du souvenir amène une veuve aux portes froides d'un tombeau pour y rallumer sans cesse la lampe sépulcrale qui s'éteint ; la Fantaisie est frivole, elle regrette l'oiseau bleu qui s'envole à tire d'ailes, mais se console aussitôt en respirant la fragile rose que lui apporte l'Amour.

Entre les fenêtres, deux figures symbolisent Lutèce et Paris, ou la Ville ancienne et la Ville moderne, drapées hiératiquement, portant sur la main offerte, à la façon des donatrices du Moyen- Age, l'une la Sainte-Chapelle, l'autre l'Opéra. Deux panneaux terminent cette psychologie de la Ville-Lumière : Y Enthousiasme qui l'agite aux jours de lutte, où une jeune femme au visage inspiré lève des couronnes de lauriers, tandis que deux enfants soufflent vers le ciel dans les trompettes de la Renommée ; V Industrie qui, pour l'enrichir et l'embellir, surveille des génies martelant une pièce de m,étal et décorant un vase. L'ensemble de cet escalier est complet, étrangement parfait, inoubliable.

Entre les arts et la nature, le maître a vécu,

travailleur acharné à sa tâche. Dans cette opulente Normandie, à Rouen, par lescalier du Musée Céramique sur le palier duquel Y Hercule terrassant l'hydre, de Pierre Puget, a trouvé asile, il nous conduira Inter Arles et Naturam, sur la colline de Bon-Secours, d'où nous découvrirons le panorama de la ville et de la Seine onduleuse, avec ses monuments en dentelles de pierre, ses églises aux flèches pointues, ses clochetons, ses villages semés dans la verdure, jusqu'à Malaunay, bien connu des promeneurs dominicaux. Au milieu de cette nature non pareille, il évoquera encore l'Art immortel et fécond. Des artistes se sont réunis sur une terrasse où croissent des pommiers, dirigeant l'érection en plein air, devant ce ciel prochain, d'une sorte de musée ; des ouvriers armés de leviers dressent d'après leurs ordres une pierre, vestige d'un monument ancien, auprès des restes déjà reconstitués. Des jeunes filles, leurs élèves, peignent, dessinent ; une d'elles, assise sur un banc rustique, reproduit dans un plat une tulipe qu'une autre lui présente, une troisième prépare un bouquet de fleurs des champs, tandis qu'un adolescent, portant sur sa tête une planchette garnie de figurines, s'arrête près d'elles pour les contempler. Une de leurs compagnes se promène plus loin, rêveuse, sous les arbres, rimant une élégie. Voici, près d'un bassin enclos d'une margelle de pierre d'où

surgissent des iris, un garçonnet traînant sur son épaule une bottelée de plantes sauvages, et les maîtres eux-mêmes, debout, vêtus de façon moderne ; l'un esquisse à coups de crayon la vision du musée, tel qu'il le comprend ; un autre, assis par terre, la tête appuyée sur sa main, semble prêter l'oreille aux musiques de la nature. Au fond, adroite, sous une couple de colonnes d'où s'épand un rideau de lierre, sont deux femmes et un enfant ; au centre, une jeune mère abaisse une branche de pommier pour que l'enfant qu'elle hausse sur son bras et qui s'efforce d'y atteindre, puisse saisir le fruit convoité...

Et la gourmande enfant par sa mère haussée Cueille la pomme d'or à l'arbre glorieux, . .

Des iris sur l'eau du petit bassin, des fleurettes rouges, jaunes, blanches, dans l'herbe, jettent çà et là un point vif. Les femmes ont des draperies claires, de couleurs tendres, les hommes des vêtements d'une simplicité parfaite, gris ou bleus: des vapeurs légères montent au-dessus du paysage et l'horizon flotte, très fugitif, très lointain.

La décoration se termine par la Céramique, dont deux jeunes femmes vêtues à la moderne admirent les produits, un plat et une potiche, tandis qu'au fond un ouvrier referme le four où cuisent d'autres faïences ; à gauche bruissent de

jolis feuillages clairs ; au-dessus, dans un ciel limpide, vacillent des cîmes d'arbres ; — et par la Poterie qui nous mène dans un enclos, sous un auvent de lattes où deux hommes extrayent la glaise que l'un va tamiser ; près d'eux une femme debout, un arrosoir à la main, s'apprête à humecter l'argile ; au fond, sous un hangar, les potiers travaillent.

Ne faisons qu'un bond par delà l'Atlantique, jusqu'au grand escalier de la Bibliothèque publique de la ville de Boston, pour y trouver cette conception dont le titre seul est une analyse de la vie du maître et de sa compréhension de l'idéal : Les Muses inspiratrices acclament le Génie messager de lumière (1894). Au-dessus d'une porte, qui coupe sept voussures tout d'un tenant, où s'égrène la magique théorie, et contre laquelle s'accotent les deux figures de l'Étude et de la Méditation, le Génie s'élève, triomphant, les ailes éployées, tendant de chaque bras deux flambeaux éblouissants, éclairant le ciel, le lointain de la mer, le monde entier. Et de chaque côté, dans un paysage d'une infinie poésie, les Muses accourent, flottantes, légères et vaporeuses, vêtues de robes blanches, de gazes légères qui volent au zéphir chantant, leur chevelure d'or dénouée, effleurant à peine de leurs beaux pieds nus le gazon humide de rosée.

Les Américains se sont laissé gagner. Les

administrateurs de la ville déclarent que la décoration de Puvis de Chavannes satisfait noblement à l'esthétique du monument. « Elle est une joie pour les citoyens qui viennent quotidiennement l'admirer »; dit M. Herbert Putnam, clerc des Trustée, dans son Forty fifth annual report.

Poursuivant le même cycle, le peintre a voulu assembler autour de ces belles Muses inspiratrices les arts et les sciences en personnifiant la Poésie bucolique par Virgile, la Poésie dramatique par Eschyle, la Poésie épique par Homère, l'Astronomie, la Chimie, la Physique, et la Philosophie. Virgile écrit ses Géorgiques et chante les ruches au bord d'un ruisseau, Eschyle compose son immortel Prométhée, Homère, assis près de la mer bleue, est couronné par V Iliade et V Odyssée.

V Astronomie , dans un paysage nocturne de rochers chaotiques noyés de brumes bleues, nous montre deux bergers chaldéens, l'un assis, l'autre debout, observant Tordre des constellations ; une femme, étendue sous une hutte primitive, indique la famille en marche dans le désert. La Poésie bucolique assemble les éléments de l'idylle : un étang d'eau profonde et mystérieuse, un berger et son chien, une femme étendue au pied d'un massif d'arbres écoutant les tendres récits du jeune homme, au premier plan, à droite, des ruches d'abeilles au bord

d'un ruisseau bleu, et Virgile, au centre, debout, chantre divin de ce poème.

Un lac, d'où surgissent d'énormes calcaires mégalithiques*. Prométhée est enchaîné sur l'un d'eux, les Muses s'empressent autour de lui, gémissantes ; le vautour qui le rongeait, un instant interrompu, bat l'air à coups précipités de ses larges ailes, attendant avec impatience que sa victime lui soit rendue. Au premier plan, assis, sur un rocher gris, Eschyle, drapé de violet, lauré d'or, compose son drame immortel : c'est la Poésie dramatique. La Poésie épique nous fait assister au couronnement d'Homère. L'illustre vieillard s'est assis, sa lyre posée à terre, son bâton à la main, au bord de la mer bleue de l'Archipel. Debout près de lui, Pallas Athéné et un nautonnier de la flotte troyenne élèvent au-dessus de sa tête les palmes de l'immortalité. Enfin, Y Histoire laurée d'or, la main droite levée, invoque le Passé. Cest auprès des ruines, où subsistent encore des fûts de colonnes, à l'entrée souterraine d'un temple ancien, sur lequel les arbres ont crû et dressent leurs cimes dans le ciel profond, qu'elle est venue. Le Génie qui l'accompagne partout, bel adolescent aux cheveux blonds, s'approche, un livre à la main, un flambeau de l'autre, pour dissiper les ténèbres du Passé (1896).

Puis la Chimie nous montre d'actifs petits génies assemblant des minéraux, des ossements, des plantes, des métaux, aux pieds d'une Fée

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qui lève ses regards sur la nature pour en deviner les secrets. La Physique pousse ces deux femmes nues, Tune riante et l'autre obscurément pensive, le long des fils électriques qui barrent tout le ciel... Allez, rapides messagères de joie ou de tristesse ! La Philosophie nous conduit au milieu d'élèves, sous une colonnade dorique où Aristote enseigne ses immortelles promenades. (Exp. Durand-Ruel en septembre 1896, Salon de 1897).

Ainsi tout s'est suivi dans un ordre clair, logique, amoureux de nature et d'humanité, jusqu'à ce jour. Les diverses parties de l'œuvre s'associent et se complètent ; cette longue série, égrenée devant nos yeux, ne leur a pas laissé plus de fatigue que les heures d'un beau printemps Redirons-nous encore, pour affirmer nos croyances et nos admirations, ce qu'en a dit chacun et tout le monde ? Pourquoi non ? le doute ne peut subsister devant la vérité, les aquilons se sont tus, l'orage est passé.

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