CHEZ M. BERTIN
L’art du décor. — C’est im art des plus élevés qui consiste à illusionner, h tromper l’œil jusqu’à le ravir! Et, malheureusement, il n’a pas été fait h cet art la place qui lui est due, malgré pourtant les admirables décors de Chéret, de Lavastre, de Rubé, de Jambon et tant d’autres vaillants artistes, en qui la nature s’incarna, visionnaire.
Arriver, avec peu de chose ou presque rien, à évoquer un paysage, une atmosphère, à donner une sensation de vie, jusqu’à exprimer des plans, des profondeurs, des immensités comme véritables, voilà quelle est la tâche vaste et périlleuse du peintre décorateur.
Notez que cet art, non officiel, puisque l’Ecole des beaux-arts ne lui consacre point d’enseignement spécial, ressemble, par son génie et son geste indépendants, à l’illustration, point davantage sanctionnée ni reconnue.
Le préjugé du peintre consiste à considérer désavantageusement l’art de l’illustrateur et du décorateur comme des altérations d’une soi-disant manière noble, la sienne.
Rien de plus faux ni de plus injuste; au surplus, nous savons le démenti formel que donnent les chefs-
LES ARTS ET LEUR TECHNIQUE d’œuvre où qu’ils soient, sans souci des classifications jalouses.
Pour en revenir au peintre décorateur comparé à l’illustrateur, même fantaisie, puisqu’il s’agit ici de rendre la nature, en tenant compte de l’éclairage factice de la rampe, c’est-à-dire en établissant une coloration plutôt idéale qui resplendisse sous les lumières. Cette recherche du mensonge idéal, qui est le but du peintre décorateur, prouve sa cérébralité; il ne copie point la nature, mais la transpose de chic, tout comme son collègue le dessinateur exprimant véridiquement une scène qu’il ne vit point.
Uoptique du théâtre. — D’autre part, l’optique du théâtre ne se borne pointa la lumière; l’elTet perspectif encore retient les soins du décorateur, dont l’œuvre doit (( faire bien » à toutes places, à tous points de vue, et « meublée » à souhait, avec un goût spirituellement comique ou profondément austère, suivant les cas.
Cette nécessité oblige l’artiste à choisir plusieurs points de fuite dans sa perspective, de manière à ne jamais choquer l’œil où qu’il se trouve. A ce propos, Lavastre nous dit un jour : « Voyez-vous, lorsque la perspective au théâtre vous apparaît juste, c’est qu’elle est triomphalement fausse. )) Nous n’insisterons point, au surplus, sur les difficultés d’un tel « triomphe », qui ne s’obtient encore « qu’à vue de nez », c’est-à-dire intuitivement, par don.
De nos jours, l’illusion au théâtre est devenue a la fois des plus intenses et des mieux idéales, grâce à l’imagination plus impressionniste des peintres décorateurs. Ceux-ci surent à la fois frapper de vérité et enclore la fiction dans des créations saisissantes et
LES ARTS ET LEUR TECHNIQUE troublantes, plaçant tantôt le rêve en son idéal milieu, tantôt évoquant exactement la nature de certains pays, grâce à des études rapportées de ces pavs mêmes.
Voici pourquoi la fantaisie admirable de tels poètes ou de tels évocateurs vrais, vaut d’être célébrée en bonne place, d’autant que certains décors de l’Opéra notamment, dus à Chérct (qu’il ne faut point confondre avec Jules Chéret, le rénovateur de l’affiche, autre illusionniste), à Lavastre, sont de purs chefs-d’œuvre, et qu’il y a bon nombre de maquettes dont on pourrait penser autant 1
Nous allons maintenant dire la technique propre ;i la peinture en décor.
Le peintre décorateur n’a point forcément taté du métier de peintre; le plus souvent même, il s'éveille chez le vulgaire « barbouilleur » et obéit ainsi à une vocation.
Il faut, en somme, que cet artiste, comme au sortir d’un songe, naisse avec un cerveau illuminé rempli de magnificences. Il doit voir la vie, enfin, à travers un conte dè fée, puisque sans compter, né pour éblouir, les mains sèment de l’or, des pierreries, tout un faste, tout un soleil. Donc il ne nous déplaît pas, d’autant que cela est vrai, le plus souvent, que le peintre décorateur soit un (( isolé », un vagabond de l’art, puisqu’il importe avant tout qu’il ait rêvé beau.
U atelier du peintre décorateur . — Mais examinons la physionomie d’un atelier de décorateur. L’atelier, ou mieux l’immense hangar lumineux qui en tient lieu (car il faut pouvoir y exécuter des œuvres plus grandes que nature, afin qu’à distance elles apparaissent
grandeur naturelle), n’offre point du tout l’aspeet d’un atelier de peintre.
Point de tableau de chevalet, partant point de chevalet, puisque l’on peint à même le sol.
Singulière antithèse que cet art conventionnel , idéal, créé pour le vol, conçu par terre !
Quand nous entrons à l’atelier Bertin, que nous choisissons pour notre description, les artistes sont à l’œuvre. Ici, c’est le rideau du théâtre du Palais-Royal que l’on « rafraîchit » ; là, voici que s’achève un décor pour la scène des Variétés! sans compter ces pittoresques et hallucinantes compositions pour d’autres établissements de plaisir, courant un peu partout sur l’immense parquet. Pittoresque, hallucination, plaisir, quels mots singulièrement caractéristiques de l’art qui nous occupe !
Regardons, maintenant, la manière anormale de peindre des décorateurs. Les voici qui vont et viennent, chaussés d’espadrilles pour ne point abîmer la toile sur laquelle ils travaillent.
Songez qu’ils marchent sur cette toile, courant d’un bout à l’antre , « filant », c’est-à-dire traçant une ligne suivie, deux mètres d’un seul coup, grâce à des règles emmanchées (car nous ferons remarquer que les décorateurs peignent sans se baisser, à l’aide de longues l^rosses ou pinceaux qu’ils manient au bout du bras), ou bien massant un fond d’intérieur, les lumières ou les ombres d’un paysage.
Et durant que ladextre manœuvre, l’artiste consulte de temps en temps une note on esquisse servant de renseignement général, qu’il tient dans sa main gauche.
Les couleurs, la palette. — Voyons ensuite les cou-
leurs employées en décoration. — Le mode de peinture est dit diXia détrempe, c’est-à-dire cpie l’on peint à l’aide de couleurs à la colle détrempées et rendues licpiitlcs à chaud. Ces couleurs, qui sont pour la plupart négatives lorsqu’on les emploie, réclament du pralicieu un tact d’application particulière, car il doit se rendre compte que ses teintes, aussitôt sèches, se métamorphoseront du sombre au clair, du brun au rose, etc.
Parlons, maintenant, de la palette. Celle-ci est encore totalement difTérentc de celle du peintre; elle repose à terre, au surplus, et n’est autre qu’une large planchette en bois, bordée sur l’un de ses angles, de manière h maintenir alignés les pots de couleur ou camions.
Placée toujours à proximité de l’endroit de la toile où l’on peint, la palette sert à essayer les tons et aussi à les mélanger, car, si l’on peint par touches et juxtaposition de tons, — facture plus vibrante et préférable pour l’effet à distance, — les couleurs à la colle peuvent aussi être mêlées.
Elles s’éclaircissent d’ailleurs et nuancent leur gamme avec du blanc.
Pour terminer le chapitre des couleurs, nous dirons qu’elles consistent en poudres associées avec de la colle, d’où leur nom, et que leur fluidité propice est entretenue par un réchaud sur lequel elles reposent durant le travail. La besogne de préparation de ces poudres incombe à un garçon d’atelier; elle a lieu en un laboratoire dit la Sorbonne!
Chez Berlin. — Nous laisserons, ensuite, la parole à M. Bertin, l’excellent décorateur, chef de l’établissement que nous visitons présentement.
(( Ma tache initiale consiste en l’élaboration de la maquette on esquisse, a trois on quatre centimètres par mètre. Cette maquette, conçue d’après les indieations du directeur du théâtre et de l’auteur de la pièce, leur est soumise, et ce n’est qu’après acceptation que nous exéeutons en grand notre projet. »
La maquette. — « Voici des maquettes. ))
Et, ce disant, M. Bertin nous met en présenee de théâtres minuscules savamment éclairés, admirables bijoux réduits d’une seène véritable où rien ne manque <à l’illusion d’ensemble.
Ces maquettes, dont le lecteur pourra voir de parfaits spécimens à la Bibliothèque de l’Opéra, offrent un caractère d’œuvre d’art d’un parfum spécial et bien pénétrant.
(( Bref, continue le maître décorateur, aussitôt la maquette adoptée, on fait ce que nous appelons les mesures, c’est-à-dire le plan en géométral sur papier ou indication par terre de l’endroit où nos décors seront plantés.
« Ces mesures permettent en outre au chef maehiniste du théâtre la construction exacte, en élévation, des châssis qui recevront nos toiles aussitôt terminées.
« Puis, la silhouette de nos décors, ayant été tracée sur des vollges,est ensuite chantournée, et il n’y a que lorsque les néeessités de l’illusion l’exigent et suivant possibilité eneore de se passer de ce rigide support, que nous collons nos découpures légères sur un filet en corde.
« J’oubliais de vous dire que nous faisons une mise au carreau, c’est-à-dire un agrandissement mécanique d’après notre maquette , avant de peindre, pour ne
point nous écarter de ses dimensions harmoni(jues. Quant à notre toile, très résistante et grossière, elle est préalablement encollée. »
On saisit, par ce bref aperçu de l’art du décorateur, la qualité ingénieuse et imaginative qui lui est propre, car, en dehors de la traduction d’elïct et de couleur généraux, il ne faut point perdre de vue le profit l\ tirer de telle combinaison de découpures et de support, jusqu’à la réalisation d’un ensemble aisé à construire, simple à rassembler et harmonieux dans sa totalité d’expression.
De loin, l’œil est ravi, en raison directe, justement, d’une exécution désordonnée de près, mais d’un désordre habilement mesuré à l’appréciation qui importe seule à distance, telle enfin que le spectateur est amené à juger, à être illusionné.
Voici pourquoi, pour se rendre compte de l’efTet à longue portée, les peintres décorateurs emploient des brosses particulièrement longues, et leur tact seul les guidera, durant le travail, à user de certains trompel’œil, de certains mélanges et superpositions agréables, à mêler aussi des poudres d’or et d’argent à leur pâte de couleur, au grand étonnement du non-initié, tout désorienté de cette exécution démesurément large, si opposée, enfin, à celle du tableau de chevalet.
On conçoit aussi l’habitude de peindre à plat des décorateurs, pour que la couleur ne coule pas, autant qu’en raison des facilités d’atteindre tour à tour le sommet et la base de leur œuvre sans fatigante montée ni descente.
Si l’on ne se borne point au décorateur de théâtre, ce mode d’exécution à la détrempe s’étend à toute autre manière « vue de loin » ou provisoire, les mêmes
subterfuges d’effet se rencontrant, en somme, dans les appropriations et buts similaires; d’autre part, le décor traité en une facture poussée rendrait de loin un aspect négatif.
La peinture décorative à l’huile s’inspire donc d’analogues partis pris visuels (nous avons vu la manière du peintre Henri Martin), pour frapper l’œil soit avec plus d’intensité, soit avec plus de charme. Témoin de ce dernier sentiment de douce ambiance, les fresques dePuvis de Chavannes.
Quant à l’emploi des couleurs à la colle dans l’ornementation fruste, elle s’explique, en dehors du but économique, par la rapidité plus favorable de couvrir la toile, par l’agrément des couleurs mates et leur ton particulièrement frais.
Un coup d’œil rétrospectif sur Fart de rUlusion. — Rétrospectivement, en remontant aux origines du théâtre, nous voyons les Grecs et les Romains jouer leurs pièces et tragédies sans décors, en plein air, sans d’autre illusion que celle de la nature même, et de la convention du texte de leurs auteurs.
C’est ce genre primitif, mais d’une grandeur suffisamment éloquente au gré des penseurs, que nous voyons, de nos jours, refleurir. H y a maintenant des théâtres de verdure, des représentations et reconstitutions antiques en des arènes, toute une éclosion de réalité charmante et poignante dont l’agrément estival, en somme, fait heureusement diversion à nos spectacles d’hiver avec leur déploiement de mise en scène et leur confortable.
Au surplus, nous n’oublierons point encore la > convention de naguère, notamment à l’époque de la
représentation des Mystères du moyen âge et lors des pièces de Shakespeare, où des écriteaux : « Ici lin bois! la une maison! » etc., signalaient naïvement la réalité d’une plantation de décors!
Nous pensons que cette rapide incursion au domaine de la décoration et de l’illusion théâtrale ((pii sont les mêmes, comme nous l’avons vu, dans tonte autre ornementation hâtive) permet d’apprécier et attire l’intérêt du lecteur sur une catégorie d’artistes des plus louables, pour les instants de rêve qu’ils nous versent aux heures moroses et pour les évocations superbes en lesquelles ils nous transportent, grâce h la magie de leur brosse!