CHEZ J. -H. ROSNY
Considéî'ations générales. — « L’empire de lu langue française, a dit Joseph de Maistre, ne tient pas à ses formes actuelles; il est aussi ancien que la langue même. ))
Et, sans rentrer toutefois dans l’iiistoire de notre littérature, nous dirons, avec le célèbre écrivain allemand Eichern, que la France du moyen Age servit, la première, d’exemple aux peuples modernes.
Effectivement, de la Méditerranée à la Baltique, on imita sa chevalerie et ses tournois, sur une moitié du globe on parla sa langue, non seulement dans l’Europe chrétienne, mais h Constantinople même, dans la ^lorée, en Syrie, en Palestine et dans Pile de Chypre. Ses ménestrels, courant d’un pays à l’autre, y portèrent leurs romans, leurs fabliaux, leurs contes; ils les chantèrent dans les cours, dans les cloîtres, les villes et les hameaux. Partout leurs poésies furent traduites et servirent de modèles.
L’Espagne et l’Italie imitèrent les poètes français du Sud (il est même à remarquer que c’est la première fois, en art, que l’Italie s’inspire de la France, au lieu d’être inspiratrice); l’Allemagne et les peuples du
Nord imitèrent ceux des provinces septentrionales; enfin l’Angleterre meme pendant plusieurs siècles, et l’Italie durant quelque temps, rimèrent dans l’idiome du nord de la France.
Quant au premier livre, il date, naturellement, de la première presse. Cette presse, établie dans les bâtiments de la Sorbonne par Ulric Gering , Martin Krantz et Michel Friburger, typographes allemands que Jean de la Pierre, prieur de Sorbonne, et Guillaume Ficliet, recteur de l’Université, avaient attirés à Paris en l’année 1469, recueillit l’avis favorable de Louis XI.
Ce monarque empêcha le Parlement et l’Université de poursuivre comme sorciers les premiers imprimeurs, pour lesquels son despotisme l’eùt trouvé, certes, moins bon prince, et la Sorbonne moins hospitalière, si, véritablement sorciers, ils avaient tiré l’horoscope de l’art qu’ils apportaient chez nous...
Gering et ses associés donnèrent, dit-on, en 1470 le premier livre imprimé en France : Gasparini Peri^'amensis Epistolariun liber.
Quatre ans plus tard parut le premier livre en langue française : F Aiguillon de V Amour dwiiiy volume in-4®, sorti des presses de Caron ou Le Caron.
Il est intéressant de noter que la qualité d’écrivain, à travers les âges, ne jouissait pas, loin de là, de la faveur actuelle.
Ainsi, le titre de littérateur, au dire d’une gazette de l’an XII, fut interdit à tout homme qui prétendait aux postes de distinction. Bussy-Rabutin, père de M™*^ de Sévigné, se défendait vivement d’être écrivain, comme un autre se fut défendu d’une bassesse. Il disait qu’il n’écrivait qu’en homme de qualité. Le
cardinal de Bernis fut longtemps, aussi, embarrasse de sa réputation littéraire.
A ravènement de Louis XVI, les tantes du roi lui proposèrent de le rappeler au ministère. « Je n’en veux point, répondit-il, il fait des vers! »
Le duc de Nivernois ne fit publier ses poésies eju’après la Révolution. On a entendu le duc de Clioiscul parler de Saint-Lambert, auteur des Saisons, «mais)) homme très distingué et vaillant militaire, avec une sorte de mépris, parce qu’il cultivait les lettres...
Turgot enfin, qui avait un goût marqué pour la poésie et parfois y réussissait très bien, en fit un secret qu’il ne confia qu’à quelques intimes... Au surplus, de nos jours, la qualité d’artiste n’a point encore tout à fait vaincu le préjugé bourgeois, surtout au début de la vocation.
Mais nous aborderons, sans plus tarder, la technique de l’homme de lettres, telle qu’elle se présente de nos jours, entourée de la considération la plus parfaite.
Le métier de littérateur. — Le littérateur apprend son métier avec sa langue maternelle.
Tous les « forts en thème )), pourrait-on dire, tous les « bons élèves )) sont aptes à écrire, et même il suffit, pour tenir une plume , de faire appel à l’intelligence appuyée de quelque instruction.
On écrit, dès lors, avec plus ou moins de style et de facilité, avec une imagination plus ou moins personnelle et élevée, toutefois avec une rectitude grammaticale, une rhétorique apprise, qui, bases de l’instruction, sont, de ce fait, les éléments logiques du métier de l’écrivaim
Des le berceau, donc, l’enfant apprend à écrire, et, lorsque ses études sont terminées, il pourrait faire acte d’écrivain, sinon de styliste et d’homme de lettres. Tout au moins, cet enfant est-il plus apte à l’exercice de cette profession qu’à toute autre.
L’étude de l’écrivain est ainsi primordiale, au point que, s’il n’y a pas d’illettrés capables d’écrire, il n’est pas de pédagogue des lettres qui n’ait tenu une plume.
Normaliens, élèves de l’Ecole des chartes, etc., sont autant d’écrivains facultatifs, sinon de talent et de génie, des mieux disposés entre tous au métier, étant donné leur solide instruction.
(L’exception des Edmond About, des Taine, etc., confirme la règle.)
Mais, tandis que ces savants des lettres, s’ils ne sont touchés du don, ne peuvent qu’écrire correctement et sagement, leur métier d’écrivain se mesurant à la' formule de leur science, l’artiste doué éclaire de son génie la signification des phrases, il développe le parfum des idées et des mots, il entoure enfin sa pensée d’un éclat prestigieux qui est le triomphe du- verbe.
Et même cet artiste des lettres s’écarte audacieusement de ce verbe, étant trop à l’étroit dans la grammaire, tandis que se fanent, sur sa table, les banales fleurs de rhétorique! Au grand eflroi des « pions » des lettres, ce génie éclate, il est la preuve de la personnalité et l’art de l’écriture.
Quant au métier de l’homme de lettres, il est de ceux qui, avee celui du compositeur de musique et de l’illustrateur, nécessite le moins de frais, et, à ce propos, voici la réponse de IMoreau le Jeune à un auteur dramatique très connu, qui s’étonnait en ces termes, du prix élevé atteint par les dessins du maître : « Vous
employez donc des matières très chères pour iin pareil travail? — Un sou de papier, un sou d’encre de Chine ou de sépia et un pinceau de dix sous, qui me sert depuis un an ! ]\lais qu’est-ce que vous coûte à vous le papier dont vous vous servez pour écrire les vers que vous avez vendus mille francs à votre éditeur? »
Certes, la matière première de l’écrivain est des plus réduites, et, c[uant à ses matériaux inspirateurs, ils varient suivant chaque genre de littérature, soll d’imagination , soit technique. Pourtant, meme le roman le plus idéal nécessite une documentation, car il faut appuyer la fiction sur une réalité. De telle sorte qu’il n’y a guère que la poésie pour planer réellement.
Reste le livre technique, qui, lui, est le triomphe de l’érudition documentaire, non de la compilation, mais la science et l’art de glaner.
A côté du roman, voici la nouveUe, forme de littérature concise, illustrée par Guy de Maupassant, et la critique: dramatique, musicale, artistique.
La critique. — Malheureusement, la partie artistique, hélas ! traitée par de parfaits littérateurs, souvent et presque jamais par des praticiens, continue les mêmes écarts d’admiration et de blâme à travers les temps.
Il est vrai que cette critique a perdu totalement son influence sur les artistes, si toutefois elle dirige encore l’opinion d’une masse ignorante ou l’élite des snobs surtout préoccupée d’une appréciation excentrique.
Combien, en revanche, l’appréciation modérée et
compétente de Théophile Gautier, ex-peintre; celles de Delacroix, de Fromentin, de Jules Breton, admirables peintres militants, importaient naguère à leurs confrères, tout en instruisant sûrement le public !
Que diraient les auteurs, si des peintres et des statuaires rendaient compte de leurs romans et de leurs pièces ?
Et pourtant, l’œuvre musicale est presque toujours critiquée par des professionnels ! N’y a-t-il donc que les arts plastiques — en raison de leur apparente évidence — qui doivent hériter de la divagation littéraire ?
Conçoit-on ces écrivains de la critique si imbus de la grammaire de leur langue, s’énonçant, en revanche, h tort et h travers, au mépris de la grammaire de l’art qu’ils ignorent?
(( Bref, vous ne savez rien faire! concluait un jour Edmond About devant un jeune homme qui lui était très recommandé pour son journal... Eh bien! vous ferez la critique artistique! » Et l’auteur du Roi des montagnes aimait à conter cette boutade, dont l’ironie lui était chère. Au reste, le lecteur a bien voulu saisir, au cours de notre travail, les acuités seules acquises au cours de l’exercice professionnel de chaque art; dès lors il se rend compte des erreurs fatalement commises par des critiques qui ne peuvent ni voir ni entendre de la môme manière que les yeux et oreilles exercés de ceux qu’ils jugent.
Même, cette manie de juger sans compétence ne s’arrête point, souvent, à l’œuvre, témoin cette aventure arrivée à Stendhal écrivant un important volume sur la personnalité de Rossinl sans le connaître.
La biographie en question était depuis longtemps
publiée par le spirituel écrivain, sans cpic Rossini l’eût jamais rencontré. Un jour, il entra chez le directeur du Théatre-Italien, où se trouvait M'"® Posta, en conversation avec un gros monsieur d’une apparence assez lourde. Celui-ci se leva à l’arrivée de llosslni, salua et sortit sans mot dire : « Est-ce ([ue vous êtes fâché? dit j\P”® Posta à Rossini. — ûloi, fâché! av(‘c qui? — IMals avec ce monsieur qui vient de soitir! — Je ne le connais pas, je ne l’ai jamais vu. — Voilà (pil est singulier, dit I\P“® Posta; c’est ÛI. Stendhal. — Ah! reprit Rossini, celui qui a écrit mon histoire! Je ne suis pas fâché de l’avoir vu une fols dans ma vie h »
Mais poursuivons. Nous voyons encore le journalisme, auquel adhère le feuilleton, littérature de « rezde-chaussée », le journalisme, art intuitif d’improvisation, très spécial, où des maîtres littérateurs, confraternellement, côtoient d’excellents ouvriers de lettres, et, enlin, l’art dramatique.
Nous soulignons au passage l’œuvre parallèle du journaliste et de l’illustrateur d’actualités, tous deux producteurs immédiats et souvent quotidiens, contraints à un talent « à heure fixe », à avoir de l’esprit et une idée tous les jours, preuve d’une cérébralité et d’une imagination non accessibles à tous.
Et il serait injuste de ne pas classer parmi les premiers, des polémistes-écrivains comme naguère les Yillemessant, les E. de Girardin, et de nos jours les Ranc, les H. Rochefort, les Jaurès, les E. Drumont et tant d’autres qui, tous avec conviction, combattirent éloquemment pour leur idée, dans un souffle d’improvisation et une envolée souvent géniaux.