CHEZ DEUX PEINTRES ADVERSES : WILLIAM BOUGUEREAU ‘ ET HENRI MARTIN
Chez William Bouguereau. — Nous voici dans l’atelier de William Bougiiereau. Le célèbre peintre, tout bonnement assis sur une caisse de bois, nous écoute en souriant. Nous venons l’interviewer, et, pourtant, ce sont les yeux du maître qui interrogent !
« La peinture à l’huile, voyez-vous... c’est bien difficile!... » Et comme nous attendons la lin de la boutade, Bouguereau abrège par un : « C’est tout! » d’une éloquence trop brève, à notre avis.
Maintenant, l’artiste, qui seulement avait tourné la tête lorsque nous entrâmes, s’est remis an travail, nous invitant à le regarder peindre, sinon à l’écouter.
Le tableau en train représente une Vierge et des anges, la note familière du peintre, dont on connaît l’aimable couleur rose et nacrée sertie dans un dessin impeccable. Proche du chevalet, le modèle, une fort jolie jeune fille, figurant la Vierge, repose sur une sellette, tandis qu’alentour, des esquisses différentes représentent le tableau réduit sous différents aspects d’arrangement et d’effet.
A noter aussi un croquis superbement écrit, sur
1. Cette interview fut prise chez le célèbre artiste un mois avant sa mort.
papier bleu rehaussé de blanc : c’csl la reproduction nue du modèle que nous voyons aclucllemcnl drapé. Les maîtres académiques sont restés justement fidèles à cette précision du nu sous le vêtement, bien que David, notamment dans son Serment du Jeu de paume, ait exagéré le scrupule de vérité... inutile.
« Pour faire de Part, voyez-vous, il faut beaucoup travailler, et pour cela la santé est obligatoire. Je me porte bien, j’ai beaucoup travaillé, je ne me reposerai jamais. »
Et nous pensons, en regardant le vénéré maître, qu’il doit encore à sa santé celte volonté extraordinaire, qui fit de lui un artiste calme, pondéré cl triomphant dans la lucidité de ses idées simples et résolues.
Nous causons maintenant de choses et d’autres; la conversation est engagée dans des souvenirs familiers de maître h élève, et W. Bouguereau n’est nullement gêné dans ses réplic|ues par les nécessités de son travail, qu’il n’interrompt pas.
Le métier extraordinaire du maître, son étonnante habitude, semblent lui accorder le repos que sa main ne veut jamais prendre.
Au point de vue technique, que de bêtises ont été écrites sur Bouguereau! Ainsi, raillant son labeur têtu et soi-disant intéressé, d’aucuns prétendirent que lorsque l’artiste était forcé de c[uitter sa tache, pour satisfaire... un besoin naturel, il perdait mille francs!
D’autre part, des esprits facétieux, faisant allusion à la facture lisse du maître, affirmèrent c{ue Bouguereau léchait ses tableaux, opinion doctement mise au point par des critic{ues avisés, cjui dénoncèrent l’emploi du blaireau (pinceau à longs poils souples servant h fondre des tons).
Or, ni « léchage » ni « blaireau tage » : le peinlre finit excessivement ses tableaux, voilà tout; il aime les toiles polies, et ses brosses sont larges, contrairement encore à la légende, qui attribue à l’artiste des pinceaux de miniaturiste. Il ébauche largement avec une sûreté d’œil et de main extraordinaires, enlevant un « morceau » d’un coup, sans reprises, peignant une figure grandeur nature en huit jours au plus. Voilà de quoi étonner les dénigreurs de ce fini (non de ce (( pignoché ») qu’ils imputent volontiers à de la patience. « Je peins avec amour. Voilà l’bistoire de mon exécution poussée, et c’est mon genre de rechercher le charme et de plaire. »
Au surplus, comme nous nous extasions sur un vigoureux tableau de jeunesse du maître, Dante et Virgile aux Enfers, il corrige ainsi notre admiration : « Oui, mais cela ne se vendait pas! »
Il est de fait que W. Bouguereau, dès cette constatation sans amertume, sut émouvoir le publie, son juge suprême, qui dès lors se disputa les toiles deuxième et définitive manière.
Malheureusement, cette grâce, ce charme aux qualités si solides, traduit avec une éloquence originale, devaient engendrer la pMe et indigente copie... « Que voulez-vous, il faut bien vivre! » répond le Maître à notre objection.
Et puis, à ce moment, un poil de brosse étant venu s’échouer sur la surface lisse de sa toile, Bouguereau, à la pointe d’un canif, enleva l’importun.
Il y a identification, ici, entre l’homme et l’œuvre, tous deux épris de rectitude et de placidité, pondérés, équilibrés, raisonnables.
Dessin pur et volontaire, composition sagement mé-
LES ARTS ET LEUR TECHNIQUE thoclique, normale harmonie des couleurs, c’est Bouguereau lui-même, probe, loyal et juste, désarmant les adversaires de son art, avec la sincérité de ses convictions et la sévérité de la célébrité confortablement assise.
Et la simplicité du Maître vaut la netteté de ses vues, la foi de son intransigeance; « il copie ce cju’il voit; pour dessiner et peindre, il n’y a qu’à copier, » sont ses expressions favorites. Est-ce sa faute s’il volt trop beau et vous trop laid? Point de fastidieuses théories, et, devant la critique, Bouguercau demeure imperturbablement indilTérent des erreurs de la critique !
Nous nous souvenons qu’un jour Gounod était venu rendre visite à l’auteur de la Mater afjUcta; il s’arrêla devant une toile du iMaître qui représentait une nymphe dans un paysage.
Le célèbre musicien, tout à l’enthousiasme de son admiration, se laissait aller à des comparaisons harmoniques entre son art et celui de son hôte. Ainsi, dans le paysage, à la place des « verts », Gounod percevait la douceur des instruments à cordes; telle draperie aux tons aigus lui suggestionnait la sonorité des cuivres; la, des harpes eussent bien rendu la mélancolie de cette gamme des fonds.
Et ainsi de suite, jusqu’à remplacer par de l’orchestration la valeur harmonique et l’impression du tableau.
Il fallait voir le visage spirituellement ébahi du peintre aux comparaisons du musicien. — « Eh quoi! j’ai donc fait un tableau à musique! » s’écriait enfin Bouguereau,. tout étonné que son tableau si simplement exécuté engendrât tant d’originalités imprévues ; et puis il ajouta finement : a Allons, cher collègue,
avouez-le, vous avez quelque ehose à me demander. — Mais, oui, précisément, répondit un peu décontenancé l’auteur de Faust : un mien ami a exposé cette année, et je venais vous recommander son tableau... »
Dans le silence de la conversation interrompue, nos souvenirs suppléent aux paroles qui manquent.
C’est le temps où, étant élèves, nous peignions dévotement des auréoles autour de la tête des saints, des Vierges, des enfants Jésus, le temps où nous décalquions, non sans émotion, les cartons des peintures du Maître pour l’église Saint-Vincent-de-Paul, légèrement grisés par les grandeurs de la facture et les vapeurs alcooliques... du fixatif. — C’est le temps aussi où tous, à tour de rôle, nous nous disputions l’honneur de racler la palette du « patron ».
Jusqu’à ce modèle qui pose actuellement dont le souvenir nous émeut, dans toute l’éclosion de ses vingt ans, et que nous vîmes poser les babys et successivement les Amours! De meme la mère de cette jeune fille et son père prêtèrent leur beauté aujourd’hui fanée, à l’expression enrubannée de l’artiste, cette mère qui enfanta des Amours, semble-t-il, rien que pour la gloire de leur peintre !
A propos de la facture lisse de W. Bouguereau à l’excès flatteuse selon les uns, en dehors de la légende que nous venons de détruire, il est une réalité, sans doute, qui réside en l’emploi d’un liquide spécial réservé au véhicule des couleurs.
Ilàtons-nous de dire la qualité secondaire (d’autres penseront malencontreuse) de ce liquide, simple « sauce » autour d’un mets somptueux.
Pourtant nous nous souvenons de l’insistance amusante de certaine vieille demoiselle américaine, folle-
ment éprise de la facture du Maître qu'elle essayait vainement d’imiter, de toute la force de son mauvais talent de peintre.
Elle allait et venait mystérieusement d'élève en élève, supplier que le nom de la merveilleuse drogue lui fut révélé.
Et nous, de livrer le « secret » dilTérent, suivant notre ingéniosité gouailleuse, jusqu’à imaginer d’horribles mélanges ou corrosifs ou nauséabonds.
Si bien qu’un jour nous contâmes nos sollicitations et nos facéties au patron, qui nous dit, en haussant les épaules : « Dites donc à cette demoiselle c[ue tout le secret de mon métier est dans le manche! » (iomme il avait raison !
A propos de facture et de secret « dans le manche », voici une autre anecdote plaisante dont Ilcnner fut, cette fois, le héros.
La scène se passe à l’Institut; la commission du Dictionnaire de l’Académie a décidé de proposer h la section des beaux-arts la rédaction du mot « bitume ».
On sait les préférences incontestables de Ilenner pour cette couleur. Aussitôt les peintres d'entourer Henner... Lui seul saura savamment nous parler du bitume.
Et le vieux maître alsacien, avec son accent prononcé, de répondre tout étonné et calme à l’interrogation malicieuse de ses confrères : « Le pitiime ? le pi~ tumeP Je ne sais pas ce cjue c’est, moi, que le pitiune! »
Mais revenons à notre hôte. Voici l’heure du repos, le modèle saute prestement de la sellette pour olïrir une allumette à la pipe ou à la cigarette « éternelle » du peintre.
Il est vrai que, le plus souvent, pipe et cigarette
s’éteignent, car le patron est dur pour la pose et sa fréquence !
Mais aussi, quelle aubaine de poser chez lui ! Il déteste tant le cliangeinent. Voulez-vous savoir encore ses préférences en beauté féminine? Il adore la couleur des blondes, aime celle des brunes, et déteste celle des rousses !
Savez-vous que son petit-fils, aujourd’hui brillant officier, lui posa, étant baby, l’un de ses plus jolis types d’AmourPet que, pour obtenir sa tranquillité obligatoire, l’enfant fut immobilisé, par la nécessité... sur un vase? Que de souvenirs à dire encore! Mais nous sortirions de notre cadre !
Quant à l’atelier du Maître, il n’offre rien de particulier, il respire le travail, non dans la fièvre, mais dans son opiniâtreté. Point de luxe, mais abondance de commodité stricte et de rationnel ; beaucoup de toiles en train. Même de sa villégiature estivale, le Maître rapporte ponctuellement une dizaine de tableaux, non d’études : ce sont là ses devoirs de vacances!
Tout cela est magnifiquement encadré en des ors et moulures invariablement les mêmes, parce que leur beauté satisfit une fois pour toutes.
Point de luxe dans le décor intime, avons-nous dit, et pourtant, dans un coin de son immense atelier, derrière une draperie qui dissimule une annexe, il y a un superbe christ de Rubens. C’est là que furtivement W. Bouguereau, tout en se reposant, s’offre du luxe, son luxe de Beauté, égoïste, suffisant à la joie de son existence, renfermée entre l’amour de son art et le bien qu’il fait aux jeunes, vivant sa vie sereinement, douillettement, bourgeoisement.
Au moment où nous allions prendre congé de notre
« patron », une visite fort intéressante nous retint : celle d’un peintre candidat à l'Institnt par suite d’une vacance à l’Académie des beaux-arts.
Selon l’usage, les candidats se rendent chez les élus pour solliciter leur sulFrage et exposer leurs titres.
Le visiteur en question est une célélndté à bupiclle manque seulement la sanction de la Coupole. Accueil chaleureux de la partde Bougucreau, confusion de bon ton chez le postulant...
Le (( patron », pourtant, ne « s’avance » guère. Certes, il apprécie la valeur de son « futur » collègue, mais seraient-ils vrais les bruits que l’on fait courir? (Emotion et protestation préventives du « futur collègue ».) Les mauvaises langues reprocheraient à l’artiste en visite sa bonne chère, ses mœurs de bon vivant... Cette fois, le candidat sur la sellette se récrie : calomnies, exagérations, jalousies ; et le « jiatron » rit béatement de l’émoi qu’il fait naître malicieusement sans y attacher d’importance; mais qui sait?... l’Académie est une société très collet monté...
Bref, W. Bouguereau raconte à son «jeune » collègue les péripéties de ses propres visites d’antan, celle à Berlioz notamment.
Berlioz, perclus de douleurs, ouvre lul-méme au peintre. Chaque pas lui arrache un cri... Bouguereau timide ne sait quelle contenance prendre, cherchant la porte libératrice.
La glace est rompue sur cette anecdote famili'ère, le candidat absous, et le « patron » reconduit son « futur » collègue le cœur embrasé d’espoir...
U?i uniforme pour les élèves de VEcole des heauxarts. — Tandis que nous nous rendons chez Henri
Martin, dont nous choisissons la célébrité si dilFérente pour notre contraste obligatoire, l’esprit de liberté, la contradiction des manières artistiques, nous remettent en mémoire l’idée saugrenue de la création d’un (( uniforme » que certains fantaisistes voulurent naguère donner aux élèves de l’Ecole des beaux-arts !
Des réunions eurent lieu pour trancher la grave question, chacun disant son mot, dessinant son costume idéal; bref, ce fut le projet du peintre Henri Pille qui réunit tons les suffrages. La question du chapeau demeurant particulièrement troublante, il proposa bravement le bonnet h poils... sans poils! î
Le bonnet à poils... même sans poils, alla dès lors rejoindre au magasin des accessoires le casque des ])ompieî's, cher aux ultraclassiques en souvenir des Grecs ! Et nul désormais n’osa parler du costume des peintres.
Chez Henri Martin. — Tout en devisant, nous sommes arrivé à l’atelier de Henri Martin, un maître aussi peu apprécié de la foule qu’estimé des artistes et des délicats.
Autant la facture de Bouguereau est plaisante, autant celle de Henri Martin est maussade; autant l’une sourit au public, autant l’autre lui fait des grimaces.
Pourtant, en laissant à chacun son genre, celui de notre nouvel hôte est savoureux à sa manière « lorsc[u’on sait le prendre )),ou mieux lorsqu’il vous prend à la façon de ces figures ingrates qui sont irrésistibles. Henri Martin a « ce je ne sais quoi » qui empoigne, et sa facture n’est rien qu’un éventail derrière lequel palpite un sentiment. Et cet « éventail )> est puissamment éloquent, sinon caressant; il est d’une couleur
intense, d’une délicatesse infinie, d’une voliiplé acre et parfumée, suivant l’émotion seule qu’il donne.
Cette facture vibrante, que M. le professeur Mclchnikof caractérisa si drôlement, un jour, dans celle interrogation malicieuse : « Tiens, vous peignez donc avec des bacilles? » vaut mieux que ce mot de savant; elle est essentiellement décorative.
Renouvelée de procédés antérieurs (de Signac entre autres), assagie par un métier sur et pliée à une volonté supérieure d’effet, cette manière donne, enlic les mains de H. Martin, son maximum de beauté, au point c|u’elle n’est qu’accessoire, malgré son aveuglante persuasion.
Cette facture consiste, en un mot, à exprimer par touches, des couleurs accotées, au lieu d’étre mélangées. Parfois la toile est laissée non couverte, d’autres fois elle l’est totalement, suivant l’esprit et la délicatesse du ton cherché.
En résumé, cette facture n’obéit point h une théorie, mais à un caprice renouvelé devant la Nature.
Lorsque l’on examine de près une toile de l’artiste, il semble que l’on vient, tout d’un coup, de mettre en émoi un essaim de papillons !
C’est de votre faute, aussi! Pourquoi regarder de si près le côté matériel d’une pensée! Vous n’étes point ici chez Bouguereau, par exemple, dont la soigneuse et correcte manière vous attendrira doucement de près comme de loin; de même, vous ne trouverez point là, comme chez Meissonier, le tour de force vaincu de la photographie avant Daguerre.
Autre genre : H. Martin demande à être jugé à longue portée; sa facture est un moyen général d’impressionner la vision non suivant la réalité, mais d’après le rêve.
De même que si vous n’avez point pleuré à tel roman sentimental ni ri à telle saillie comique, vous n’étes point converti à la volonté du roman ni de la saillie, de même, si vous n’êtes point ému devant une toile de Henri Martin, vous ne pouvez la juger sincèrement.
L’artiste ne vise qu’à cela, et peu lui importent les procédés pour arriver à cette émotion. A quoi bon insister sur le parfum d’une fleur laide? Pourquoi s’attarder à la facture qui ne vous a point remué l’àme? Bref, laissons le « moyen » du peintre et examinons les progressions de son travail.
n. Martin ne procède point directement d’après nature, c’est-à-dire du modèle à sa toile ; il fait un croquis aussi « poussé » que possible d’après le modèle, ou bien une esquisse, qui lui sert à formuler ses personnages. « De la sorte, nous dit-il, j’estime que j’ai toute latitude pour réchaulFer le mouvement froid que me donne la nature en la transférant sur ma toile, et puis, voyez-vous, je tache mieux, ainsg d’y mettre du mien. »
Tandis que W. Bouguereau cherche la beauté dans la joliesse, H. Martin la cherche dans le caractère, beauté hantant de préférence des masques ingrats, de crainte de plaire sans grandeur ou trop facilement. Ici, l’amour de la grâce par penchant; là, l’horreur de cette même grâce par tempérament.
De cette différence de rêve naît la divergence du métier, et la beauté à divers étages de contemplation est servie au gré de chacun.
Ici la science infaillible et quiète, là le génie trépidant, incomplet, troublé, tantôt vainqueuiy tantôt vaincu.
11 importe seulement d’apprccier la valeur de la réussite, la qualité des hauts et des bas, par rapport l\ la constante et lassante perfection, souvent.
H. INIartin peint progressivement, par morceaux, sans ébaucher généralement, et nous ramassons les paroles qu’il nous jette du haut de son échelle, perdu (ju’il est comme un point au milieu d’une vaste toile.
Son modèle, un homme, se tient là, aux pieds du chevalet, prêt à donner un geste pour le contrôle du croquis, point de départ du tableau.
(( Lève un peu le bras, tourne la tête. » Ce tutoiement professionnel nous remet en mémoire telle manœuvre au (( sifflet » qu’alTectionnalt un très grand peintre, pour parler à son modèle.
11 arriva qu’un jour le peintre en question, très absorbé dans la traduction des traits d’une auguste dame, — une grande-duchesse, — s’oublia jusqu’à sifller avec accompagnement brusque de tète, pour dire à son noble modèle de tourner plus à droite son port majestueux...
On juge de l’émoi du modèle et de la confusion du peintre! Mais revenons à notre artiste. « Travaillezvous beaucoup? — Certes, mais inégalement; j’ai besoin d’être entraîné. »
Examinons un peu l’atelier maintenant. Tout y respire le labeur, l’hésitation, le tâtonnement des recherches, la trouvaille voisine à côté de l’erreur; il y a tout un pêle-mêle, ici, qui sent la pensée maîtresse et l’insouciance de la matière.
Jusqu’à la voix méridionale de l’artiste, dont on goûte la chaleur tandis que « burlutent » les papillons de la facture aussitôt qu’on les regarde de près, cette facture qui d’ailleurs est plus à sa place dans la grande
décoration que dans les toiles de chevalet, — plutôt une tapisserie.
Ici, les cadres de l’artiste changent : plus d’or; des baguettes claires en bois naturel, ou bien des cadres modernes rompant avec l’éternel parallélisme...
Le costume même du maître est singulier ; il nous change du simple veston de W. Bouguereau. On sent dans ces dilFérences d’accoutrement, chez l’un, le secret mépris de la tenue bourgeoise, et chez l’autre, la volonté d’une rectitude de mise « comme tout le monde ».
Ainsi varient les visées à travers la réussite : les uns « arrivent » normalement, les autres « singulièrement »; il importe seulement d’arriver, et l’œuvre ne se joge que dans le recul des siècles.
Nous n’avons point opposé W. Bouguereau, personnifiant le talent classique, à H. Martin, apôtre de la maîtrise intransigeante, pour comparer leur valeur, mais afin d’exposer les voies dilFérentes par lesquelles on touche à la renommée.
Comparaison entre les arts. — Avant de terminer la technique du peintre et d’aborder celle du sculpteur après le métier intermédiaire de l’illustrateur, une remarque entre les deux arts s’impose.
Tout d’abord, l’art du peintre est moins coûteux que celui du sculpteur, dont la manifestation est fort onéreuse; pourtant le peintre ne peut donner plusieurs exemplaires de son tableau, tandis qu’il est loisible au sculpteur de reproduire sous difl'érentes
formes et dimensions (en plâtre, en marbre, en bronze, etc.) le même sujet.
Nous verrons que si, d’autre part, les arts de l’illustrateur, du graveur, de l’écrivain, du musicien, sont des moins coûteux à pratiquer, l’art de rarcliilecte est de beaucoup le plus rare à exercer.
Le champ dhonneur de Fart. — Nous en arrivons ensuite à cette curieuse constatation, des artistes mourant au champ d’honneur de l’art.
Sans parler du peintre Henri Régnault, qui fut tué d’une balle prussienne, ainsi que le comédien Sevestre, c’est le peintre russe de marines Verestchaguine, victime de la guerre russo- japonaise. Verestchaguine, parti pour documenter son pinceau, fut englouti dans la mer avec le cuirassé qui le portait.
Voici le peintre Paul Merwart enseveli sous la lave que cracha le mont Pelée lors de la catastrophe de la Martinique.
Voici les illustrateurs Daniel Vierge et Adrien Marie, l’un frappé de paralysie alors qu’il prenait un croquis de la fête du cinquantenaire de Victor Hugo, l’autre mourant à peine de retour du Soudan, où l’avait envoyé V Illustration. Sans oublier quantité de paysagistes qui succombèrent à la phtisie, à la congestion pulmonaire contractées en plein air, tandis qu’ils reproduisaient tel aspect de l’hiver, tel effet de neige; et les statuaires victimes de l’humidité et du froid nécessaire à la glaise, et les peintres saisis par un chaud et froid au sortir de leur atelier surchauffé dans l’intérêt du modèle nu, et les architectes tombant d’un échafaudage au cours d’une visite à leur chantier!
Une autre constatation singulière : ce sont les ar-
listes qui seraient, d’après la statistique des maisons de détention, les « pensionnaires » les plus rares.
Cette ultime note de probité achève de définir le caractère de l’homme après celui de l’œuvre. Le désintéressement de l’artiste, son acharnement à l’idéal, devaient naturellement le garder d’un mauvais geste.
Le lecteur excusera le décousu, peut-être , de ce faisceau si délicat des matières afférentes à l’Art; notre sujet lui-même, abondant et diffus, nous mène, et nous cherchâmes surtout à saisir au vol et h donner un corps à l’impalpable Pensée.
l’illustration et les illustrateurs. LA TECHNIQUE
DE l’illustrateur. LES CARICATURISTES. CHEZ