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L’ Illustration et les Illustrateurs, du même auteur

triction et en toute latitude, parfois eu dehors de la vérité, de couleur, de mouvemeut onde graphicpie, mais qu’importe ; il s’agit de silhouetter une anecdote, d’imager une pensée, de la fleurir dans le goût du texte, suivant qu’il s’adresse à la gravité des grandes personnes ou h l’agrément des enfants. En ce choix réside le tact de l’illustrateur, collaborateur de l’écrivain, dont il doit saisir l’esprit, le cœur, de toutes les forces de son instruction et de son éducation propres.

Sans éducation et sans instruction, point d’illustrateur, car toutes ces qualités concourent à la finesse de l’intelligence évocatrice, plus ou moins caractéristique, et l’illustration refroidirait le charme de son improvisation au contact d’un document trop consulté ou mal assimilé h la conception légère d’un croquis cérébral. Et cette éducation foncière se complète par une mémoire de l’œil particulièrement développée au service d’une habileté technique prodigieuse : on peut même dire qu’à défaut d’érudition solide, cette mémoire visuelle en tient lieu.

Les modes de gravure. — Bref, abordons les moyens d’exécution. Ces derniers dépendent du genre de gravure employé : soit la gravure sur bois, soit la photogravure.

La gravure sur bois serait certainement le plus beau de ces modes d’interprétation si, comme autrefois, des artistes seulement s’y appliquaient; mais, actuellement, ce métier, presque disparu d’ailleurs, est d’une fidélité traductive tellement inférieure, entre des mains impies, qu’il a perdu son prestige, d’autant que, de plus en plus mal rétribué, ce travail, méticu-

LES ARTS ET LEUR TECHNIQUE leux et long, ne pouvait s’adapter à l’économie et à la rapidité d’expression moderne.

On se rabattit donc sur la photogravure, opération mécanique dérivée de la photographie, qui a du moins le mérite de ne point gâter le dessin original.

En dehors de ce moyen d’impression, voici pour mémoire la gravure en taille-douce au burin et h l’eauforte, la plus coûteuse, réservée aux tirages restreints et de luxe, pratiquée exclusivement par des artistes, et la lithographie, genre démodé etqnalaisé, plutôt originalement usité.

La gravure en taille-douce ou sur métal s’obtient par des tailles creuses, tandis que la gravure sur bois consiste h exprimer un dessin en relief.

Autr edlstinction : les gravures en taille-douce et les impressions lithographiques ne peuvent figurer dans un livre que comme hors-texte, étant tirées h part, alors que la gravure sur bols et la photogravure ont l’avantage économique et rapide de donner des clichés pouvant être tirés en même temps que le texte. Mais nous reviendrons plus exclusivement à l’illustration du livre et du journal courants, s’en remettant aux procédés d’impression les plus généralement usités.

Autrefois, les dessins destinés à être gravés sur bois s’exécutaient à même le bois, c’est-à-dire sur un morceau de buis ou de poirier façonné, dont la surface blanchie permettait le crayonnage comme une feuille de papier.

Le bois, ensuite, après avoir été gravé, était placé dans la forme de l’imprimeur, et l’on tirait dessus à même.

Actuellement le dessin est reporté, photographique-

LES ARTS ET LEUR TECHNIQUE ment, de telle sorte que l’original peut être conservé. Au surplus, pour permettre un grand tirage que le bois ne pourrait supporter, on fait des galvanos, c’està-dire que l’on prend, suivant importance du tirage, une ou plusieurs empreintes métalliques sur la surface du bois.

D’autre part, afin de faciliter la rapidité de la gravure, au cours du dessin, le bois est souvent subdivisé en fractions réunies par des vis, et la gravure, de la sorte, peut se faire au fur et à mesure.

Ces différentes opérations, nous le répétons, sont moins fréquentes aujourd’hui, puisque le bois n’est plus si employé et que, lorsqu’il s’agit d’un dessin à'‘ actualité y c’est-à-dire de curiosité immédiate, ce dessin est généralement exécuté sur papier, quel qu’en soit le mode de gravure.

Mais laissons là l’intérêt technique de la gravure, dont nous reparlerons spécialement au chapitre qui la concerne et quand nous aborderons la fabrication du livre.

L’illustration du Iwre. — Bref, aussitôt exécutés, les dessins, quel que soit leur format, sont réduits à celui du livre ou du journal auquel ils s’adressent et gravés à cette échelle. Voici maintenant les phases du travail de l’illustrateur du livre; nous verrons en dernier lieu celles de l’illustrateur d’actualités. Ces deux genres peuvent être cumulés, mais toutefois le dessinateur d’actualités, étant d’une habileté plus spéciale et plus rare, est le mieux rétribué des deux artistes.

L’éditeur du livre, donc, remet à l’artiste un manuscrit qu’il devra lire et dans lequel il choisira tant de

dessins, décomposés en frontispices, hors texte et culsde-lampe. Ces dessins pour émailler spirituellement le texte, en reproduiront les scènes principales, avec variété de sujet et d’exécution; ils s’attacheront à suivre si fidèlement l’anecdote, et évoqueront si parfaitement les types créés par l’auteur que, en examinant les images les unes nprès les autres, la physionomie générale du livre en devra être comprise.

A ce propos, pour identifier plus exactement ses personnages avec la pensée de l’écrivain, le célèbre illustrateur Emile Bayard souvent modelait en terre de petites figurines, jusqu’à la réalisation qui lui apparaissait la plus parfaite. C’est ainsi qu’Alphonse Daudet reconnut son Astié Réhu, de Y Immortel : a Dieu, que c’était ça! » On sait que ce scrupule de l’expression exacte d’un type valut même à Henry Monnier de ressembler à son grotesque Joseph Prudhomme! De même, relativement à la compréhension du texte, il arriva souvent à Gustave Doré de faire sonner le rire de sa verve crayonnée, tandis que pleurait le glas du manuscrit, - — et cela au grand agrément de l’auteur, à qui le succès venait de si imprévue façon.

Souvent, aussi, les illustrateurs se firent-ils donner lecture d’un manuscrit durant qu’ils en enjolivaient un autre.

Pour revenir au livre, les dessins commandés devront avoir telle dimension à la réduction, ce qui autorise l’artiste à faire des compositions généralement d’un tiers plus grandes.

L’éditeur, après quoi, indique le mode de gravure adopté, afin d’obliger le dessinateur à une exécution en rapport.

Aussitôt le dessin terminé, celui-ci est remis à l’é-

diteur, qui, h son tour, le confie au graveur ou au photograveur chargé d’exécuter un cliché pour l’imprimeur du livre.

Le dessin d’actualités. — Passons maintenant à la tâche du dessinateur d’actualités. Celui-ci est un reporter du crayon. 11 devra ébaucher un prompt croquis dans la foule calme ou dans une bagarre, sur les débris fumants d’un incendie, ou au théâtre au milieu du rire et des larmes, de la misère et du faste... indifféremment.

Et d’après ce croquis, aussitôt un dessin naîtra, la nuit ou le jour presque instantanément, car le graveur est là, prêt à emporter le dessin, et l’imprimeur impatiemment veille auprès de scs presses... 11 faut paraître !

A la plume, au lavis, au crayon, au fusain, peu importe le genre d’exécution, le dessinateur est le clown du procédé; il s’en joue, il vise h rendre l’elfet saisissant de ce qu’il a vu, par de brusques oppositions, par de grandes simplicités qui devront émouvoir au point de masquer les imperfections inévitables d’une composition engendrée dans la fièvre.

C’est durant les croquis qu’il prenait en vue d’une actualité, pendant le siège de Paris, que Daniel Vierge fut appréhendé... comme espion! Adrien Marie, encore, se laissait voler sa montre dans un quartier sordide de White Chapel, à Londres, si occupé qu’il était, à noter un groupe pittoresque; c’est Lix enregistrant froidement, lors de la Commune, le spectacle de l’explosion de la poudrière du Gros-Caillou, dont il venait d’être témoin, et c’est Emile Bayard enfin qui connut les rigueurs du poste de police pour avoir été trouvé

rôdant autour des victimes de Tropmann, avant que l’assassin n’eut été découvert!

Nous reviendrons maintenant sur les principaux points de la technique du dessinateur, et, chemin faisant, nous dirons d’autres souvenirs à l’appui de notre texte. Prenons l’artiste .dès son esquisse : il s’agit, par exemple, d’illustrer une scène d’un livre. Il faut camper les personnages caractéristiques dans un décor conforme à la pensée de l’auteur. Premièrement, l’artiste se recueille, et, tel un acteur cherchant à s’assimiler un rôle, il tâche de s’incarner ses types dans leur milieu : esquisse dans le brouillard des idées, elïbrt de formule, fixation satisfaisante, exécution.

Le dessin dit « de chic ». — Tout cela, naguère, se réalisait de chic, à force de mémoire de l’œil : c’est lé fait d’Horace Vernet, se rendant à plusieurs reprises chez le frère Philippe (dont le nom reste pieusement attaché à l’organisation des ambulances de la guerre de 1870) pour enregistrer « de chic » des traits qui se refusaient à poser devant son crayon ; c’est le cas de Gustave Doré oubliant, un jour, chez un éditeur, le document d’un paysage des Alpes dont il devait s’inspirer, et, malgré son oubli, rapportant le lendemain ce même paysage exactement reproduit, qu’il n’avait pourtant qu’entrevu.

Émile Bayard se faisait un jeu, aussi, de crayonner instantanément le portrait des personnages dont on évoquait le nom devant lui; quant à Riou, il eut une vision intuitive des paysages lointains dont l’exactitude satisfit tous les explorateurs de son époque : la photographie n’était point alors pratiquée avec tant

de zèle; le moindre croquis de Riou, par suggestion racontée, équivalait à un document exact.

Les nègres, les Indiens d’Émile Bayard et les paysages de Riou sont des tableaux historiques (voir le Tour du inonde), et pourtant les deux grands artistes furent des Parisiens endurcis, qui toujours curent la nostalgie des tours de Notre-Dame !

Au travail! — Reprenons donc le dessinateur où nous l’avons laissé. L’esquisse est faite, le dessin commence, naguère sur bois, h la mine de ploml), aujourd’hui au lavis (ou aquarelle en blanc et noir), ou à la plume sur papier, quelquefois même à l’huile sur toile, mais l’innovation est récente : c’est l’avènement du peintre sur les cendres du dessinateur, la mutation intellectuelle aussi, — une précision, un idéal autres...

L’esquisse est transportée sur le papier, soit à main levée, soit à l’aide d’un décalque, et, en deux, trois heures, le dessin est fait! C’est prodigieux. Les uns, après leur composition cherchée dans un décor, le meublent de personnages, à la façon d’A. de Neuville, les autres ne considèrent le décor que secondairement avec l’effet inspirateur initial ; bref, l’arrangement, décidé suivant l’artiste, est repris morceau par morceau avec l’aide de la nature ou laissé tel que conçu.

Toutefois, le croquis imaginatif de premier jet, le mouvement de chic subsiste; plus correct de dessin, il se fut refroidi, car jamais un mouvement copié d’après nature ne donne son intensité d’expression. Il lui faut cette flamme intime que seul l’artiste couve en soi.

U illustration et la photographie, — Actuellement,

les dessinateurs connaissent les ressources extraordinaires du document photographique, ils en meurent. Naguère, ce secours mécanique eut fait hausser les épaules des maîtres du crayon, il les eut tués!

Eimène Delacroix aimait à s’extasier sur la manière charmante dont Edmond Morin reproduisait ses tableaux du Salon (à cette époque, Niepce et Daguerre n’avaient point encore enfanté), et maintenant la photographie se rit des interprètes. C’est le triomphe de la mécanique !

L'atelier de V illustrateur . — Quant à l’atelier de l’illustrateur, presque toujours doublé d’un peintre, il est le même que celui du peintre; pourtant il est plus capricieux et dépend des dispositions de son esprit ainsi que des exigences de ses travaux, puisqu’il lui subit de penser pour évoquer; cave, grenier, salon, tout est bon à son document cérébral, à sa fantaisie spontanée.

Emile Bayard dessinait sur la nappe, durant le repas, sans s’en apercevoir. Gustave Doré, dont les poches étaient remplies de « bois », faisait des dessins jusqu’en chemin de fer. Adrien Marie, tout en mangeant, modelait, sans s’en douter, des animaux avec de la mie de pain; un tel illustrait d’une aquarelle la marge d’un livre dans une fête de charité, à l’aide de pétales de fleurs écrasés ; tel autre métamorphosait de fâcheuses taches de graisse sur le plastron d’une chemise en dessins si agréables, que vraiment le dommaoe devenait une aubaine !

Qu’importe l’atelier à de tels artistes, sans souci du procédé, producteurs féconds en tout lieu et sur n’importe quoi!

les AHTS et EEUn TECHNIQUE !

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par une synthèse d’expression originair'et ZeT'l

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Au fur et à mesure de la parole de Gor

■guet, le lec-

leur établira la nuance entre la décoration du livre naguère et aujourd’hui, d’autant que noire syinpatlii- <|ue interviewé ne se lera pas faute, peut-être par inégarde, de déclarer supérieure la manière actuelle, dont il est une des meilleures preuves.

Gorguet débute par cet aveu, que la porte d’abord entre-baillée aux peintres par mon père et G. Doré notamment, fut décidément ouverte toute grande par J. -P. Laurens, dessinateur occasionnel des Récits mèroci/u^'iens. Au surplus, notre hôte déclare sans ambages qu’il vise, en son mode d’illustration, à ressembler au tableau. « Ce qui me séduit dans cet art, c’est qu’il se rapproche du tableau. »

Nous y voici, et, dès cette appréciation, voilà que s’envole, effrayée, la vignette d’antan! D’ailleurs, avec des formes de courtoisie amicale, Gorguet nous fait entendre que, les peintres L.-O. Merson, Lynch, Castaigne entre autres, étant parmi ses admirations d’illustrateur, la manifestation délicatement intuitive, moins exacte certes, mais sensiblement plus imaginative et personnelle, en tête de laquelle, après les Raffet, les Charlet, les Dévéria, les Johannot, marchent G. Doré, D. Vierge et mon père entre autres, lui apparaît plutôt désagréablement empreinte de a chic »...

Mais le « chic » n’est-il point ici une des formes géniales de la fantaisie et de l’esprit? Et, à ce moment, nous évoquons la flamme d’un Boucher, d’un Fragonard, d’un Willette, immortels « chiqueurs ».

Aussi bien, Gorguet accentue son opinion en déclarant que les tableaux de Meissonier sont des illustrations, à cause de leur mouvement...

N’est-il pas permis, en effet, au peintre du 1807, de se ressouvenir du dessinateur des Contes rémois?

scènes les plus int ï

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peintre-illastrateur laisse percer ses préférences pour l’idéal antique dans les têtes, du moins, de ses personnages, bien que ce penchant ne soit point une formule.

(( Au surplus, je ne dessine jamais « de chic », mais toujours d’après des croquis sur nature; cette note de nature m’est souvent offerte par un rien, et c’est une nécessité, à mon sens, de se rattacher par un moindre bibelot à la vérité essentielle. »

Nous causons ensuite du dessin à la plume, dont Gorguet est un des maîtres actuels. Ici, le dessinateur s’affirme plus spécialement; grâce h une désinvolture plus essentiellement instinctive, la tradition des Menzel, des Abbey, a laissé la facture originale de notre hôte, indifférente.

D’ailleurs, nous dit-11, rien d’intéressant ne naît d’une copie ou d’une influence trop directe : « Une moindre idée à soi vaut mieux qu’une grande idée empruntée au voisin, et l’originalité seule a servi la cause du don et de la volonté. »

Cela nous amène h parler de l’interprétation du graveur, qui devrait être un décalque sincère, et non une fantaisie jouée sur un thème; et, après avoir constaté d’accord que la gravure sur bois serait un mode idéal de traduction si elle était parfaite, force nous est de nous rabattre à l’unisson sur la gravure photo-mécanique et la photographie, pour leur textuelle fidélité.

Bref, Gorguet, aussi fier de son talent d’illustrateur que de son talent de peintre, ne peut s’empêcher de nous laisser dire que sa première qualité le distingue, en tout cas, de tant de ses peintres confrères, qui seraient bien embarrassés s’il leur fallait illustrer un livre. La formule de naguère : « Qui peut le plus peut le moins, » est ainsi renversée, bien qu’il soit

permis de reconnaître que cette Inversion di'it plnlùl s’adresser à rilliistration de naguère qu’à celle d'aujourd’hui, et nous en avons dit les raisons.

« Combien d’amis sont venus à moi pour me demander comment on fait de l’illustralion ! « Pomapioi « n’ouvrez-vous pas un cours de cet ai’t? » A (juol je répondis que l’ornementation d’un livre ne s’apprenait guère, et que mes amis n’avaient ([u à lairc comme moi. Je vous dirai enfin que l’illustration a parla itement servi ma cause de peintre. Grâce à la gymnaslicpic cérébrale développée par cette vision instantanée de l’image, la composition de mes toiles Int plus rapide et plus suggestionnante; mon imagination encore, il me semble, eut crainte davantage de la banalité. »

En résumé, si l’art de l’illustration s’est transformé tributaire de la photographie, il n’en demeure pas moins acquis qu’il est une exception admirable dans l’art des peintres. Ainsi se venge — môme au mépris injuste de la fantaisie purement idéale d’autrefois — l’art de l’illustration, en faisant la nique à la morgue impuissante de certains peintres.

Chez A. Willette. — En arrivant chez AVillelle, un chat noir nous salue tout d’abord. « Le chat, c’est le diable, » dans l’esprit du maître de céans, chacun sait cela, tant il hante malicieusement les dessins du charmant artiste.

Il nous faut maintenant traverser un jardinet pour arriver à l’atelier de notre hôte : nouvelle rencontre, celle d’une tortue, animal naïf qui achève de définir, avec le chat diabolique, le symbole de l’àme même de

Nous trouvons le spirituel dessinateur en train... de

Willette.

loi

peindre!... Ce n’est pas sans quelque amertume que Willette se plaint à nous d’être étiqueté humoriste. « Je me fais à ce mot, nous dit-il, l’effet d’un coléoptère épinglé par le corselet au-dessus d’un bouchon, par quelque collectionneur féroce ! Tenez ! Jugez par vousmême : en ce moment, je fais des dessins sur les murs, je les peindrai ensuite ; d’aucuns diront que c’est de l’enluminure, parce qu’ils ne savent pas; en outre, on m’a demandé une frise gaie. A quoi bon contrarier la commande par une élucubration macabre? Ah çà! il n’y a donc que les larmes qui comptent en art?

« A ce propos, tenez, un de mes confrères, un Peintre [avec un grand P) me dit un jour, faisant allusion à ma facture de peintre [avec un petit p) qui consiste seulement à couvrir ma toile avec des frottis : « Toi, (( tu ne nourris pas ta toile, tu ne l’empâtes pas, en « un mot.

(( — Non, maison a déjà assez de se iiourrir soi-même ; (( que serait-ce s’il fallait encore nourrir sa toile? »

(( Je ne rentre dans aucune famille, chacun son genre; en cet instant je ne fais plus de dessins, j’ai même une commande officielle pour l’Hôtel de ville, et cela n’a pas été aisé à décrocher, je vous l’affirme, grâce h mon étiquette, h mon bouchon, à mon épingle!

« Entre nous, j’ai été le bouc émissaire de Montmartre, aussi ai-je émigré h Batignolles ; nous avons, mes collègues du « Chat noir » et moi, passé notre jeunesse à accorder la lyre des chansonniers, qui nous doivent leur succès ! »

Tandis que nous regardons la frise endiablée, si délicate, si jeune et si française, qui court sur le mur, tendue à la façon d’une feuille de papier, veloutée de fusain, l’artiste poursuit :

« Dès mon jeune âge, j’avais la manie de crayonner. Ma mère, un jour, m’ayant enfermé dans un rellier pour me punir, j’accomplis la sentence avec joie, et, armé d’un bout de charbon, j’alignai sur le mur des bonshommes et des symboles qui résumalenl gaiement les motifs de ma condamnation.

« Que voulez-vous ! J’ai toujours été journaliste dans l’àme, combatif sans aigreur; je n’ai pu laisser passer avec mon crayon les ridicules ou les bvpocrlsies de mon temps : c’est ainsi que je me suis révélé dessinateur humoriste, si vous y tenez.

« Quand je pense qu’il n’y a jamais eu de dessinateurs à l’Institut et qu’il y a des graveurs! Crovez-vous qu’un Raffet, qu’un Célestin Xanteull, par cxcmj)lc, eussent été déplacés sous la coupole? »

Et nous pensons h part nous, que s’il y a des graveurs à l’Institut, c’est-à-dire des interprètes de la peinture, il n’y a point de raisons pour que les compositeurs de musique et les auteurs dramatiques ne voisinent point sous la coupole avec des virtuoses instrumentistes et des acteurs célèbres, autres interprètes. A quand des entrepreneurs siégeant à l’Institut avec les architectes ?

(( ... A quelle intensité de couleur ils atteignirent, ces maîtres, par de simples oppositions de blanc et de noir! Ne valaient-ils pas tant de peintres qui portèrent l’habit vert ! — Non, mais vous savez bien qu’il y a une différence, vous qui tenez aussi volontiers le crayon que la plume, entre l’artiste qui enfante laborieusement son petit tableau annuel, celui qui interprète la tache d’autrui, et nous autres dont l’imagination se dépense sans compter, en mille et mille manières. Nous sautons du crayon à la plume, de la plume au

pinceau, du pinceau au pastel, pour toucher à tous les sujets !

« Mais, je vous le répète, insiste Willette avec une gravité malicieuse, je fais de la peinture eu ce moment, je suis un peintre... humoriste pour vous faire plaisir, j’apprends la décoration... faute de la porter, — et au surplus, aidez-moi à détruire des légendes dont je suis las. Voiei la dernière : il paraîtrait que je « rase » le public avec mes pierrots!... Où en voyez-vous des pierrots dans ma toile, par exemple? » Et de fait, les pierrots se sont envolés, effrayés sans doute par l’index redoutable du maître.

« Autre déboire : mes originaux commençaient à se vendre : voilà que le faussaire se dresse. Et ce monsieur, encore, invoque des droits à la reconnaissance des artistes que la veine n’avait pas favorisés. On ne peut plus agréablement plaisanter à l’ombre de la potence! Car il n’est jamais venu à l’idée de ce paradoxal fabricant de faux tableaux, que son industrie condamnait à la gêne les artistes qui passent pour avoir eu de la chance, démonétisés et calomniés en leur œuvre.

« Et pourtant ces artistes sont bien aussi intéressants que la formidable légion des fruits secs.

« Être célèbre et vivre péniblement de son art est un supplice peut-être plus douloureux que la souffrance d’être complètement méconnu. Expliquez-moi donc pourquoi un artiste (?) faisant un faux, est à l’abri d’une répression sévère, alors que moi, si je fais une fausse traite en la signant du nom de Rothschild (un veinard c li-là), je suis condamné au bagne? Moi aussi je suis un fruit sec... de la finance!

« Comment! pendant plus de quinze ans j’ai fait

partie des artistes purée, j’ai méprisé l’art commercial, j’ai lutté et lutte encore contre le sort et la malveillante bêtise, et au moment de recueillir la récompense de mes travaux elle me serait dérobée par de lâches barbouilleurs au profit de ceux cpii ont si longtemps dédaigné mes productions?

(( Hélas! que d’inconscience, que penser, que dire quand on voit, pour l’élection du jurv de peinture, les artistes accorder plus de six cents voix à un peintre convaincu d’avoir fabriqué des tableaux qu’un millionnaire de fantaisie devait signer de son nom, et dont l’im devait obtenir une deuxième médaille au Salon !

« Oui, il y a des. . . mettons artistes, si vous le voulez bien, qui ont de la chance; il y en a qui ont trouvé une dot de plusieurs millions; il y en a qui sont bien avec des hommes d’Etat; il y en a d’autres plus malins qui exploitent la sotte vanité des gens du monde; oui, ceux-là ont de la chance, ils ont même celle de ne jamais voir leurs œuvres contrefaites...

— Quelle est votre manière de travailler? » demandons-nous à l’artiste, qui s’éponge le front après avoir exhalé son juste ressentiment.

Cette question l’interloque de la part d’un confrère.

(( Vous le savez bien : je crayonne d’abord mon sujet au crayon bleu, dont vous n’ignorez point les facultés antiphotogéniques. Comme ce trait ne « vient pas )) à la gravure, il me sert de brouillon, d’esquisse; mon mouvement est pensé d’abord. Et puis, je dessine à la plume sur cette indication jusqu’à ce que, ne prenant plus aucun plaisir à continuer, le dessin m’annonce, ainsi, qu’il est terminé.

— Vous dessinez de chic?

— De chic, oui, peut-être, c’est-à-dire que j’em-

magasine de <eisu des formes, des lignes, des mouvements, et que je puis ainsi me passer de modèles.

(( Tenez, par exemple, dans ma frise, pour représenter les enfants qui y figurent, je me suis tout simplement promené dans l’avenue de Clichy, j’ai noté leurs restes. Jamais les modèles ne m’eussent donné

cette vie, cette instantanéité, cette harmonie de l’allure. C’est une joie de s’oublier, voyez-vous , de se sentir libre hors de la cage des catégories; voilà pourquoi je fais de la peinture. . . humoristique, pour n’en pas démordre, puisque cela est mon genre et consacré par l’habitude, et au surplus réclamé par mon sujet. J’ai été triste étant jeune, je suis gai maintenant. »

Chez Ch. Lèandre. — En sortant de chez Willette, nous allons frapper à la porte de Léandre. Le contraste est vif de ce tranquille bourgeois' avec le trépidant et juvénile tempérament de notre dernier interlocuteur.

Léandre, après avoir déposé le bavolet vert qui lui tamise l’intensité de la lumière et la blancheur du papier sur lequel il travaille, nous écoute lui poser des questions.

C’est au célèbre dessinateur humoriste que nous nous adressons, non au peintre ni au pastelliste.

Léandre ne se défend point de notre classification, puisque c’est de celle-ci que date son succès auprès du public.

(( Vous tombez bien, nous dit-il à brule-pourpoint. Savez-vous que l’on a écrit que je me servais de verres déformateurs pour dessiner mes caricatures »?

Et comme nous sourions de cette « énormité », l’artiste précise.

(( Oui, il paraîtrait que je place mon modèle devant une de ces glaces et que je copie par réfraction l’image ainsi déformée. On avait déjà prétendu, vous savez, que mes charges n’étaient que de mathématiques étirements de la forme, un vulgaire grossissement aboutissant à un comique, toujours le meme.

- « Et je ne vous répéterai pas combien cette appréciation de ma manière est fausse, puisque je ne m’adresse pas cette fois au littérateur, mais au conirère.

« D’ailleurs, vous vous êtes étendu d’autre part* sur la recherche variée des tares physiques de mes modèles, sur la vision immédiate du trait défectueux, de la ligne défaillante dont j’extrais un comique renouvelé à chaque type.

« Quant à mon procédé, il est des plus courants : c’est sur cette vaste table formant chevalet que je dessine avec un crayon Conté, ou un pastel, voire h la plume.

« Vous avez dit, fort justement, que ma simplicité d’expression était en rapport avec le calme de mes goûts, et vous soulignâtes, sans que je vous en veuille, l’esprit dominant davantage dans mon dessin que dans ma légende. Cela parce que, sans doute, je subordonnai l’un à l’autre.

« Au surplus, vous savez que je dessine et peins même presque entièrement de chic aussi aisément que si je copiais d’après nature. Cela tient, n’est-ce pas, à la multitude de croquis qui fortifièrent ma mémoire et la documentèrent, encombrant parallèlement mon armoire et mon cerveau. »

Cette étonnante mémoire de l’œil nous est prouvée

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