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LES PIERRES FINES

i l’on étudie les sculptures péruviennes rapportées par M. Wiener, aussi bien que les sculptures mexicaines de la collection de M. Pinart, on s'aperçoit que, dans les deux premières séries dénommées plus haut, la sculpture américaine est impuissante à se manifester, et au fur et à mesure que l'on examine les dernières, on trouve que l’artiste, en suivant l’ordre de ses séries, se rend maître de matières de plus en plus malléables, et que, par conséquent, il peut d’autant mieux exprimer sa pensée et rendre ses impressions.

Le même artiste, complètement barbare, impuissant à produire des œuvres en pierres fines et en pierres dures, fera des œuvres charmantes et délicates en terre cuite et en stuc.

D’où il résulte qu’aucune déduction chronologique, histo-

rique ou morale, ne doit être tirée des sculptures exécutées par l’indigène, dans les deux premières séries, celles des monuments en pierre line et en pierre dure, et que la pensée et la date relative de l’œuvre d'art ne peuvent être étudiées que dans les dernières.

Le point le plus important à rappeler en face des sculptures de l’Amérique, c’est qu’elles sont l’œuvre de sociétés qui ne connaissaient pas les outils en fer. Les peuples de l’Anahuac, comme ceux du Pérou, le remplaçait par le cuivre et l’étain, c'est-à-dire par le bronze. On n’a pas manqué de prétendre, pour eux comme pour tous les peuples de l’antiquité, qu’ils possédaient une façon particulière de tremper le cuivre (B. de Bourbourg, Mon. anciens du Mexique, p. n), mais nous avons déjà démontré combien sont gratuites de telles assertions, et rien n’empêche d’en res er à la croyance ordinaire, c’est-à-dire de penser qu’ils se servaient d’instruments en pierre plus ou moins dure, suivant la nature de la matière qu’ils travaillaient1.

i. Montésinos parle pourtant (chapitre v, page y5) d’armes et outils en fer, apportés par les géants ou Chimus arrivés par mer sur les côtes de l’Equateur et du Pérou, sous le règne de Ayartarco Cupo, douzième souverain de Cuzco, fin du deuxième cycle millénaire.

Mais pour qu’une civilisation ait oublié le fer, il faut admettre un immense désastre, et nous savons que les Mexicains, avec leurs pierres, faisaient de très bons travaux.

Les autres historiens nient l’emploi du fer. « Les statues étaient généralement de pierres et de bois, dit Espinosa; ils travaillaient les premières sans fer, ni acier, ni autres instruments que des pierres dures. Toute leur incomparable patience et cons-r tance était necessaire pour arriver à vaincre tant de difficultés, et surtout l’imperfection des moyens qu’ils employaient. Ils savaient donner à leurs statues toutes les postures que le corps humain est capable de prendre, observant exactement les proportions, et faisant avec précision les travaux les plus fins et les plus délicats. » (Vast de Mexico, page 6by. par F. Carfayal Espinosa, 1862, Mexico.) Voir la même affirmation dans Torquemada, livre XI II, page 486, tome II, et Gain, p. 1 13, et par Garci-

l’art a m é r r c a i n 3 5 1

Les habitants successifs de l’ancien Mexique et du Pérou se sont attaqués à toutes les pierres connues pour les sculpter.

Les pierres fines les plus rebelles au travail, et parmi celles-ci l’obsidienne, l'émeraude, la chalchinite, ont été généralement sculptées et non gravées par les Américains. Ce fait est d’autant plus curieux que, chez les peuples classiques de l’antiquité comme chez les modernes, qui ont possédé ou possèdent encore une facilité relative pour obtenir les formes les plus diverses dans ces matériaux, on ne s’est guère attaqué à ces matières qu’en les gravant, c’est-à-dire après les avoir dressées dans un plan droit, en y traçant plus ou moins profondément de petites figures, mais non en donnant à la pierre elle-même des mouvements et des formes : en un mot en faisant de la sculpture.

Les Américains, au contraire, ont fait des sculptures sur pierres fines, et n’ont presque pas fait de gravures.

11 n’existe guère d’intailles péruviennes; il existe des médaillons et des figurines sculptés, en chalchinite, en obsidienne. De cette hardiesse unique et incroyable chez un peuple à l’âge de pierre est née une sculpture particulière, ingénieuse dans ses procédés, barbare dans ses résultats., c’est-à-dire que, suivant le

lasso, livre III, chapitre xvi, sur les pêcheurs qui n’avaient pas d’hameçon d’acier quoiqu’ils possédassent des mines de fer.

M. de Saussure (le descendant du célèbre géologue) a été assez heureux pour retrouver dans les roches du Mexique, situées à la Sierra de las Mabagas ( la Montagne des cailloux), l’antique carrière d’obsidienne exploitée par les anciens naturels. Il y a ramassé quantité de pierres diverses, les unes ébauchées servant à l’ablation d’une série de lames à deux tranchants, obtenues par le choc appliqué habilement. Suivant M. de Saussure, la façon première se réduisait à produire un gros prisme à six côtés, dont les arêtes verticales, successivement et régulièrement abattues, laissaient encore un prisme à six pans que l’on débitait de la même manière jusqu’à ce que le résidu ou noyau fût trop aminci pour continuer l’opération. L’historien espagnol Hernandez dit avoir ainsi fabriqué cent lances par heure.

plus ou moins d’industries employées, les œuvres en sont variées , délicates ou insensées , mais toujours étranges et bizarres.

Les sculptures américaines sur pierres fines peuvent se diviser, au point de vue de l'art ou de l'exécution, en trois systèmes, que nous nommerons: i° le système cylindrique ; 2° le système mixte ; 3° le système linéaire. Dans le premier, tout est fait par des cercles et parties de cercles ; dans le deuxième, les cercles se mélangent de lignes droites ; dans le troisième, il n’y a que des lignes droites. Les tètes et les médaillons sont le plus souvent faits d'après le premier système ; les petites statuettes d’après le dernier. Dans les trois procédés, les Américains montrent qu’ils n'ont jamais pu donner à une pierre toutes les sinuosités ou délicatesses de formes qu’on eût pu désirer, et qu’ils n’ont jamais su rendre que des lignes droites ou complètement rondes ; les lignes courbes intérieures non régulières leur étaient interdites.

L’année dernière, nous avons visité à Londres la collection ethnographique trop peu connue qui porte le nom de Musée Christ 'y '. Ce musée renferme les dessins gravés sur des os d’animaux par les habitants des cavernes de la Dordogne à l’âge du renne, reliques nationales auxquelles on n’aurait jamais dû laisser passer le détroit. Je fus surpris devant la vitrine placée au centre de la salle américaine, non seulement par le caractère riche et par l’éclat sinistre des fameux masques en mosaïques connus par l’ouvrage de Waldeck, mais aussi par quelques petits, mais magnifiques échantillons de la sculpture aztèque, qui me sem-

i. Cette collection développée, par M. Franks, le neveu de Christy, doit être prochainement transportée au British Muséum.

blèrent à première vue avoir exigé un art et un outillage beaucoup plus complets que celui que possédaient les populations de l’Amérique, avant l’arrivée des Espagnols.

La pièce la plus parfaite de la vitrine est sculptée sur une pierre très dure, qui nous a paru, autant que nous avons pu en juger par l’examen extérieur, être cette pierre verte, si estimée à juste titre par les anciens Indiens sous le nom de chaichinite. La sculpture, polie avec soin, donne à cette substance la belle apparence d’émail vert, qui caractérise cette espèce de jade.

La beauté de la pierre, l'arrangement artistique de la tête qu’elle représente trompent au premier abord, et ne permettent guère de constater l'imperfection de son exécution. Un examen minutieux démontre la faiblesse des procédés comme celle du résultat, dissimulés d’ailleurs d’une manière très habile. D’abord l’artiste mexicain a souvent conformé la composition, les plans et l’arrangement de son sujet d’après les accidents naturels ou la forme de sa pierre, et, malgré l’art extrême qu’il y a mis, il n’a pas toujours su déguiser ces accidents, comme on peut le voir à l'angle supérieur de gauche, où la plume de la coiffure manque de saillie et suit toutes les anfractuosités de la matière. Tous les traits de cette sculpture sont produits, tant bien que mal, par des rayures droites ou circulaires les plus simples à obtenir, les premières avec une pierre, les secondes avec l’extrémité du tube que forme un roseau ou un os. L’artiste était, du reste, si peu maître de la matière, qu’il n’a même pas essayé de rendre l’œil ouvert et que la simple raie qui sépare les deux paupières s’éloigne trop et coupe ainsi les tempes. Ce défaut est encore plus visible au nez qui , à la base, est séparé de la bouche par une rayure

l’art américain

longitudinale que le va-et-vient de la pierre anguleuse, lave volcanique ou obsidienne, a prolongé sur les joues. Enfin, à toutes les extrémités de la coiffure, à tous les points que l’ar-

Fig. i. Tête en chalcliinite (Musée Christy, à Londres). — Fig. 2. La même tête, gravée seulement à laide d’un roseau pris dans la partie la plus large. — Fig. 3. La même tête, gravée seulement à l’aide de la partie la plus étroite du roseau. — Fig. 4. La même tête, les lignes droites obtenues avec difficulté à l'aide d’une pierre et de l'émeri.

tiste a voulu accentuer, il a foré une série de trous de la meme grandeur, très facilement obtenus, car ils sont trop accentués. En

dernier lieu, le frottement avec des poudres siliceuses a donné un beau poli à la pierre, régularisé les grandes formes de la tète, obtenues par un petit éclatement, et enlevé, autant que cela était possible, les rayures trop accentuées.

Ce rapide examen nous montre les difficultés éprouvées par les Américains, excellents lapidaires, mais ne possédant pas les outils nécessaires à exécuter de telles sculptures avec toute la perfection désirable. Ainsi, ils ne peuvent pas modeler les saillies de cette pierre à leur gré, ni tracer des lignes flexibles ou à courbes variées ni percer des trous en leur donnant des profondeurs et des largeurs différentes. On peut remarquer tout de suite que les sculptures sur pierres fines sont très bas-reliefs ou méplates, ce qui prouve un premier dressage de la pierre, en la frottant à la main, par un mouvement de va-et-vient, sur une plaque de pierre dure ou polissoir, chargé d'un grès quelconque continuellement arrosé. Ils éprouvent une grande difficulté à creuser des traits courbes ; au contraire, les petits trous sont prodigués et traversent généralement la matière au delà du nécessaire.

Tous les voyageurs se sont longuement étendus sur les outils fort différents et très nombreux pouvant servir ou ayant servi aux Indiens à percer les pierres fines; mais, que la tarière soit faite avec la tige du bananier ou le rejeton du grand plantin sauvage, comme le prétend Vallace ( Ama\on , page 278), qu’elle soit composée d’un éclat de quartz serti au bout d’une baguette ou même d’une pointe de diamant, qu’on admette l’usage d'un cylindre en os ou en corne, et même si l’on veut supposer

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l'emploi d’une pointe d'acier trempé, un mouvement vif, accéléré, sera toujours nécessaire, et celui-ci sera plus facile à obtenir à l'aide d'un archet.

La vignette que nous donnons en tête du chapitre, tirée du manuscrit Troano, et que M. Boban nous a signalée, montre deux Mexicains en train de percer les trous des yeux dans un de ces masques en pierres dures et pierres fines si communs dans nos collections.*

Le procédé qu’ils emploient est le plus primitif, il consiste à rouler l’outil dans la paume de la main, mais on peut se demander s'ils ne polissent pas seulement la pierre déjà percée avec de l’os ou du bois, ou au contraire s’ils roulent des tubes contenant de l’émeri, système simple, mais le meilleur encore actuellement pour les pierres dures.

Il nous parait fort probable que le perçoir américain devait être semblable au drille , dont se servaient encore, il y a peu de temps, les bijoutiers européens, et dont le mouvement vibratoire de la tarière est dû à l’évolution et à l’enroulement de la corde de peau d’anguille, fixée aux deux bouts d’une tige transversale.

Les sauvages et tous les peuples primitifs se sont procuré du feu en tournant avec rapidité un pieu aiguisé dans un trou creusé à l'intérieur d’un tronc d’arbre bien sec. Mais la

difficulté pour l’obtenir par le simple mouvement que donne la main les a rendus particulièrement inventifs et leur a

manière, d'après sir John Lubbock (1 Homme préhistorique, page 478). Le premier, qui servait aux Dacotahs, a déjà beaucoup de rapport avec l’archet moderne employé chez les orfèvres. Le second, plus perfectionné, était en usage chez les Iroquois. Il ressemble beaucoup, dit sir John Lubbock, à l’instrument dont on se sert dans toute l'Europe occidentale et aussi à Ceylan (Davy, Ceylan, page 263), pour percer des trous dans la poterie et dans le métal.

Le peu de différence que nous trouvons entre ces instruments antiques (surtout le dernier) et le drille moderne peut nous permettre de placer l'origine de celui-ci dans le tourniquet des sauvages pour se procurer le feu. Il est évident que les Indiens ont pu arriver à percer des pierres dures en tournant le foret à la main, sans archet ; mais alors nous sommes obligés d’admettre, non des existences entières d'hommes employées à percer quelquefois une seule pierre, comme le racontent les voyageurs, mais de longues années. Ceci nous paraît difficile à accepter, en présence de la régularité avec laquelle les trous tra-

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