LES MONUMENTS FUNÉRAIRES
SCARABÉES. — FIGURINES EMAILLEES. — RITUEL FUNERAIRE. MONUMENTS DE LA RESURRECTION.
ne vitrine entière du Trocadéro était remplie par une multitude de colliers, de bagues, d’amulettes exclusivement composées de petites pierres taillées dans la forme imitative d’un insecte, le scarabée, étrange symbole, au rôle mystérieux et multiple, peut-être le plus sacré, le plus vénéré et le plus ancien de l’Egypte.
De la première dynastie jusqu’à l’époque chrétienne, les tombeaux, les momies, présentent une immense quantité de ces petits monuments. Une grande partie, primitivement, dut servir de cachet; mais peu à peu la valeur mystique de l’insecte s’étendit jusqu’à lui faire représenter l’immortalité et remplacer le cœur des momies.
Doreyle , est-il écrit souvent sur le plat des scarabées, et place\-le dans le cœur d'une momie. Faites un phylactère oint d’huile , prononce { par dessus les paroles magiques : Mon cœur que j'ai reçu de ma mère , celui que j'ai dans mes transformations.
Au nouvel empire, sous Ramsès II, le nom de l’Égypte s’écrira par deux scarabées. Mille ans plus tard, près de l’ère chrétienne, le scarabée signifiera le monde pour les habitants du Delta !
L'usage du scarabée devint général dans l’antiquité, même hors de l'Egypte. Le sol ancien en est couvert, car quoique l’Assyrie, la Phénicie, l’Etrurie, la Grèce, Rome n’aient pas adopté les croyances mystiques, les vertus symboliques attribuées à l’insecte sacré par les Égyptiens, tous ces peuples adopteront, imiteront à l’envi, la forme du scarabée comme principal motif des bijoux, comme type favori de la glyptique.
Presque toutes les matières ont été mises à contribution par l’Égypte pour former des scarabées : le bois, la craie, les schistes, la terre émaillée, bleue, blanche, verte et noire. Les plus grands sont en basalte et en serpentine; on en trouve en cornaline, en améthyste, prisme d’émeraude, porcelaine, lapislazuli, en verre et en écume de mer.
Les premières intailles exécutées sur le plat des scarabées les plus anciens portent seulement des spirales et des cercles concentriques, ensuite des hiéroglyphes.
Pendant l’ancien empire, nous n’en avons guère trouvé qu’en matières tendres; les scarabées sur pierres fines ornés de spirales, faciles à produire à l’aide d’une pointe diamantée, débutent dès la cinquième dynastie, mais ce n’est seulement que vers le moyen empire, à la douzième dynastie, que le graveur en pierres fines crée peu à peu la technique nécessaire à cet art.
Ainsi, l’Égypte présente en quantité des gravures en pierres fines mille ans avant les autres peuples.
Les scarabées en pierres fines étaient le plus souvent destinés
l’art égyptien
à former des colliers ou des bagues, un fil d’or était passé à travers l’insecte, et venait s’enrouler sur lui-même aux deux extrémités, de manière qu’il pouvait se tourner facilement sur son axe; le système, dit à tourniquet, était surtout commode, quand on voulait se servir de la gravure intaillée sur le plat du scarabée comme cachet. Aussi fut-il adopté et répandu même en Grèce dans toute l’antiquité.
Rien n’est plus intéressant que de suivre, dans une vitrine de la première salle du musée égyptien du Louvre, la magnifique collection de scarabées portant des cartouches royaux. Six mille ans de dynasties pharaoniques s’y trouvent déroulés à nos yeux, depuis le scarabée en or de Menés, le fondateur de Memphis
(scarabée malheureusement douteux), jusqu’à celui en marbre de l’empereur Adrien. C’est la ligne suivie, le livre d’histoire, le plus complet de l'humanité, que l’Egypte a confié à l’insecte sacré. Immense période de temps envolée dans l’espace, que le scarabée a renfermée dans ses élytres et enfouie dans la terre. Mais ces six mille ans ressuscitent avec lui et forment devant nous les longues et nombreuses rangées de cet étrange chapelet. Bientôt celui-ci n’offrira presque plus de lacunes, car tous les jours, grâce à la recherche du savant, comme à l’intérêt du curieux, un scarabée trouvé dans un tombeau nous restitue le nom, les œuvres d’un Pharaon, l’importance de toute une dynastie jusque-là ignorée, perdue !
Les scarabées du Trocadéro étaient presque tous en pierre fine, aucun ne remontait par conséquent jusqu’à l’ancien empire. Une grande quantité de bagues en faïence se trouvaient dans la même vitrine ; le Catalogue dit qu’elles ne servaient probablement qu’aux échanges entre parents et amis comme des souhaits
de bonne année. Mais, pourtant, nous nous rappelons avoir trouvé une de ces bagues sur une momie que nous avons déroulée, il y a trois ans, à la Société d'anthropologie; elle était passée au petit doigt de la main gauche.
Ce fut même avec une certaine difficulté que nous parvînmes à ouvrir les bras que cette momie tenait croisés sur sa poitrine pour y cacher et préserver une quantité d’objets mystiques analogues à ceux des vitrines du Trocadéro, tels que le Tat , autel à quatre degrés, symbole de durée; l'œil d’Osiris,œil mystique, qui doit faire parvenir fâme saine et sauve au séjour éternel ; la croix ansée; les sceaux, boucles de ceinture; le Naos , ou pectoral en forme de sarcophage, et autres emblèmes, symboles, fétiches ou amulettes, la plupart en faïence émaillée, lesquels auraient dû la protéger contre la violation dont nous nous rendions coupable.
On sait que, dès le moyen empire, les Égyptiens dans les cérémonies funèbres déposaient, dans des coffrets placés vers la tète des momies, des statuettes funéraires en faïence ou en terre cuite, rappelant les figurines de plâtre que l'on dépose encore aujourd'hui sur les tombes des cimetières catholiques.
Les plus grossières déposées naturellement par les plus pauvres', sortaient toutes du même moule et ne présentaient aucune forme intéressante. En revanche, les riches offraient des statues du défunt, chargées d’inscriptions glorieuses ou de maximes religieuses.
La vitrine K contenait toute une collection de moules en terre cuite recueillis à l’intérieur d’un tombeau à côté d’une momie. « Originairement, ces moules ne servaient pas à multiplier et à reproduire telle ou telle figure, « trouvons-nous dans le
jvy,
Catalogue, page 11 G, on les déposait à côté du mort comme un symbole de sa renaissance, de sa transfiguration, de la perpétuité de son être, de son retour, sous la forme qu'il a déjà possédée, dans un monde oui il ne connaîtra plus la mort. On ne comprendra jamais les monuments de l'archéologie égyptienne, si on ne tient compte de ce symbolisme profond qui les pénètre à peu près tous. »
Pourtant, nous ne sommes pas de cet avis, nous ne voyons dans cette vitrine que des moules en terre cuite, en partie usés, ayant par conséquent longtemps servi. Pour nous, ils formaient le matériel d'un fabricant estampeur de symboles et statuettes funéraires, car, pendant toute l'antiquité, les Égyptiens comme les autres peuples n'ont guère cessé de placer auprès du mort tous les ustensiles de sa profession, aux scribes leurs palettes, aux maçons leurs outils.
Les statuettes funéraires de l’Exposition, généralement émaillées, témoignaient de la supériorité avec laquelle l'Égypte a su découvrir et perfectionner cet art. C’étaient des terres émaillées, bleues, vertes, jaunes, blanches, violettes, sur lesquelles les détails étaient le plus souvent non gravés, mais grossièrement tracés par des lignes noires.
Citons : la tête du roi Nechao, remarquable par la vivacité des tons verts et bleus de la faïence dont elle est faite ; la statuette d’Abydos ; les colliers de momie ; l'hippopotame : sur le corps de cet animal, recouvert d’un admirable émail bleu, le peintre a naïvement dessiné des roseaux, au milieu desquels il est censé s’avancer. Citons enfin une magnifique statuette, d’un ton général blanc laiteux, au visage et aux mains bleu turquoise, à la coiffure jaune rayé de violet.
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Un seul rituel funéraire était exposé (le rituel funéraire ou livre des morts était un recueil de prières et de formules sacrées à l'usage du défunt dans l'autre monde). Les vignettes si soignées de ce rituel avaient une grandeur, un style, dont seule la reproduction aurait pu donner une idée. C’était un parchemin d’une conservation miraculeuse, écrit pour une reine de la vingt et unième dynastie. Elle s’appelait Hator-Taou-seent-ta-ui, et était fille de roi, épouse de roi, mère de roi. « Ce papyrus appartient à l'histoire, dit le Catalogue, page 108. Il en est une des pages, sinon les plus lumineuses, au moins les plus intéressantes. Quelques années plus tard, Salomon épousera une des filles de ces Ramsès relégués dans la Basse-Égypte par la toutepuissance des grands-prêtres d’Ammon à Thèbes. »
Quoique la foi dans la résurrection fut une des croyances les plus vives de l'Égypte, il ressort pourtant de l’une des traductions données parM. Maspero1 de quelques-uns de ces papyrus, que dans les dernières époques de l’Égypte, il se trouvait des Égyptiens qui regrettaient parfois la vie terrestre.
« O mon frère, ô mon ami, dit une Egyptienne défunte Tahuhatep, prêtresse de Memphis, à son frère et époux, ô mon mari, ne cesse pas de vider la coupe de joie, d’aimer et de célébrer des fêtes; suis toujours ton désir et ne laisse jamais entrer le chagrin en ton cœur, si longtemps que tu es sur la terre! Car l’Ament est le pays du lourd sommeil et des ténèbres, une demeure de deuil pour ceux qui y restent. Ils dorment dans leurs formes incorporelles; ils ne s’éveillent pas pour voir leurs frères, ils ne reconnaissent plus père et mère, leur cœur ne s’émeut
1. Histoire ancienne des peuples de l’Orient , par G. Maspero, professeur de langue et d’archéologie égyptienne au Collège de France.
plus vers leur femme ou vers leurs enfants. Un chacun se rassasie de l'eau de vie, moi seul ai soif. L’eau vient à qui demeure sur la terre; où je suis, l’eau même me donne soif. Je ne sais plus où je suis depuis que j'entrai dans ce pays ; je pleure après l’eau qui a jailli de là-haut. Je pleure après la brise, au bord du courant (du Nil), afin qu'elle rafraîchisse mon cœur en son chagrin. Car ici demeure le Dieu dont le nom est Toute mort. Il appelle tout le monde à lui et tout le monde vient se soumettre, tremblant devant sa colère. Peu lui importent et les dieux et les hommes ; grands et petits sont égaux pour lui. Un chacun tremble de le prier, car il n'écoute pas. Personne ne vient le louer, car il n'est pas bienveillant pour qui l’adore: il ne regarde aucune offrande qu'on lui tend. »
Cette plainte d’une expression si harmonieuse, si mélancolique, si touchante, nous paraît utile pour faire apprécier non seulement le sentiment de l'Egypte du nouvel empire, mais aussi la différence qui existe dans son esprit avec celui de l’ancien empire. La pensée d’un peuple s’exprime dans son art; combien celui qui date de ce chant funèbre devait avoir moins de force, moins d’ampleur, de jeunesse, être plus sévère, moins réel et moins pittoresque ! L’art du nouvel empire est empreint de sa philosophie.
Mais d’après les rituels, le corps et l’âme devaient ressusciter. Après les fêtes « tristes » de la mort, l’Égypte célébrait au printemps les fêtes « gaies» de la résurrection. «On élevait dans chaque temple un cénotaphe, dit M. Mariette, page 62, dans lequel le dieu mort était censé couché. Les prêtres représentaient les mystères de la passion. Puis, au jour dit, le dieu s’élançait du sein de la mort pour ressusciter à la vie divine. » Ainsi cette
VASES SACRÉS EN ARGENT. XXVIe DYNASTIE.
Exposés en 1878 au Trocadéro, actuellement au musée de Boulaq. Gravure extraite de la Galette des Beaux-Arts.
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larve humaine, ce corps rampant, encore emmaillotté mais revenant à la vie, c’est le cénotaphe de Dendérah, c’est Osiris ressuscitant, levant la tète « comme pour chercher l’air nouveau qui doit vivifier ses poumons » après de longs voyages et de cruelles épreuves; idée complétée d’une façon encore plus touchante par les petits groupes représentant sur le tombeau la momie ou le corps inanimé, près duquel l’àme, sous la forme d’un oiseau à tète humaine, vient chercher la place du cœur. L’art n’a jamais donné une image plus sensible, plus délicate, même au moyen âge, de la résurrection’ de l’être.
Combien l’apparition, l'étude de tous ces monuments chaque jour découverts, démontrent peu à peu l’erreur des historiens grecs qui pétrifiaient l’Égypte en s’appuyant sur de fausses traditions! Ils étaient plus forts en cela que tous les voiles et toutes les boîtes qui recouvraient les momies, car celles-ci au contraire nous conservaient la vérité1.
L’histoire apparaît aujourd’hui d’autant plus éclatante et d’autant plus intéressante à travers les longs âges de l’antique Égypte, que les reflets de son suaire illuminent. Isis, la déesse lune, éclaire encore la nuit. Pendant toute l’antiquité, Nout la déesse céleste enveloppe de ses longues ailes et protège dans le tombeau chaque défunt qui doit revenir intact à la vie.
Oui ! les Égyptiens avaient raison de ne pas croire à la mort et de conserver avec tant de soin leurs dépouilles ! Elle ressuscite en effet tous les jours, cette jeune civilisation de soixantedix siècles passés ! Chaque mort se lève de son tombeau,
1 . La France, heureusement, a une grande part dans toutes les découvertes nouvelles, grâce aux travaux des Chabas, des Longpérier, des Mariette et des Saulcy, que continuent encore R1M. Lenormant, Maspero, Pierret, Revillout de Rochemontex, et à l’étranger MM. Birch, Lepsius, Brugsch, Ebers, etc.
déroule ses bandelettes, nous montre ses traits, nous raconte l'histoire de sa vie, nous présente les objets dont il s’est servi, les animaux qu’il a aimés, les dieux qu’il a adorés. Il semble que l'écho répète leurs paroles, et même nous entendons l'immense théorie des prêtres de Memphis vêtus de leurs peaux de panthères, debout, superbes et majestueux, rangés sur tous les degrés des pyramides, dire du sommet de dix mille années au monde moderne qui la contemple et s'incline : « O peuples, vous n'ètes que des enfants ! »