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L ART KHMER

de vingt-quatre saillies inégales ayant chacune leur escalier gardé par des lions et des nagas à douze gueules rayonnant autour d’oiseaux krouts'. Cette esplanade supporte une spacieuse

ACKSÀS PORTANT LE CORPS d'üN NAGA HEPTACEPHALE

Reste d’un groupe de tête de la balustrade du pont oriental de Prea-Kan. — Grav. du Voy. an Cambodge ,

par L. Delaporte.

galerie avec péristyles angulaires très développés; la porte principale en est seule surmontée d’un Prohm à diadèmes, que coiffe une sorte de cône divisé en anneaux où sont sculptés : à

Garoudhas ou griffons

la base, une série de garoudhas en cariatides, au-dessus, trois rangs de saints les mains jointes, en haut deux corbeilles de lotus. Tous les pilastres et piliers du péristyle principal ont aussi leur décoration de personnages, et le fond entier de la galerie n’est qu'un festonnement de bas-reliefs peints et dorés.

«Cette première enceinte dépassée, ' nous voici dans une immense cour; ici la muraille de clôture, sans ornements et sévère d’aspect, semble destinée à faire ressortir d’autant la magnificence du tableau qui va s’offrir aux regards. Figurezvous, en effet, un édifice complet, dont la splendeur dépasse tout ce que j’ai pu encore vous décrire : c’est la seconde galerie ; elle a sur chacun de ses quatre côtés une longueur de cent mètres, et présente une colonnade que coupent seize entrées précédées de lions et surmontées de tours. Sur chaque façade, galerie et tours vont grandissant des extrémités jusqu’au centre.

« Tout à l’heure, du dehors du monument, l’œil était surtout frappé du beau développement de la colonnade extérieure encadrée par de grandes lignes horizontales; ici, au contraire, ce ne sont que pignons aigus, lignes rompues ou étagées, retraits, superpositions pittoresques, qui engendrent une décoration d’une richesse d’effets prodigieuse ; et si, après avoir contemplé les grands Brahmas qui nous dominent, nous abaissons nos regards vers les profondeurs plus obscures de la galerie, nous sommes derechef éblouis par les immenses sculptures dorées qui y étincellent, d’un bout à l’autre dans la pénombre.

« Quelques degrés à gravir, un péristyle à traverser, et nous pénétrons au cœur même du temple. Nous allons cheminant sous les voiites sombres de cloîtres sans fin. Ça et là, dans un demi-jour mystérieux, nous apparaissent de grandes statues de

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bronze ou de pierre revêtues d’or; nous avançons toujours, franchissant des portes, montant des marches ou en descendant, contournant de petites cours irrégulières; et si nous cherchons à nous orienter, à l’aide des échappées de vue que nous ménage l'immense labyrinthe, nous n’apercevons au-dessus de nos têtes qu'un pan de ciel où se profilent fantastiquement d’énormes têtes aux tiares brodées de griffons, d’oiseaux Krouts et de personnages hiératiques épuisant toutes les attitudes. »

« Enfin nous voilà sortis de ce gigantesque dédale. Au milieu de la cour carrée où nous nous trouvons s’élève une terrasse pleine de quatre mètres de hauteur, ayant la forme d’une croix dont les bras raccordés par une forte dentelure s’avancent tout près des portes d'entrée. >

« Prenez maintenant la peine de gravir un des escaliers à pic qui sont pratiqués aux bouts des bras de ce massif : vous débouchez en plein air sur une plate-forme bordée de petits nagas à hauteur d’appui. Des statues commandent de chaque côté les degrés ; sur les axes s’allongent une suite d’édifices surmontés de tours croissantes; dans les angles, des tourelles, un édicule, de grandes têtes se dressent au-dessus de la rampe. Chaque tour, je l’ai dit, est décorée d’une tête quadruple. »

« Promenons-nous un instant parmi ces immenses figures. Elles sont rondes, des yeux grands ouverts et légèrement obliques; la bouche large, aux lèvres épaisses; derrière leurs oreilles surchargées de bijoux descendent de splendides diadèmes, qui, encadrant ces masques placides, leur donnent une sorte de ressemblance avec les sphynx égyptiens. Il y a sur ces faces un peu étranges, mais néanmoins régulières en leur dessin caractéristique, un air de force et de sérénité à demi souriantes

qui a sa noblesse bien originale. De près comme de loin, elles s’enchâssent à souhait entre les pilastres qui les relient deux à deux; elles prennent naturellement la courbure delà construc-

RAMA EMPORTÉ PAR LE S'INGE HANOUMAN.

Bas-relief provenant du temple d'Angkor. — Gravure extraite du Voyage au Cambodge par L. Delaporte.

tion, et se marient sans efforts à un ensemble architectural qui, malgré la surabondance des accessoires décoratifs, demeure

Restauration et dessin de M. Delaporte d’après les relevés de M. Faraut.

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pourtant correct de trait, harmonieux dans les proportions, et somme toute, grandiose par l’effet. »

Plus loin M. Delaporte nous apprend que Baïon est le seul temple qui présente un double entourage de galeries sculptées ? « Mises à la suite les unes des autres, ses grandes compositions en bas-relief s’allongeraient sur une ligne de plus de douze cents mètres, et l’on y pourrait dénombrer jusqu’à onze mille personnages ou figures d’animaux divers. »

M. Delaporte entre dans la description de quelques-uns des sujets qui l’ont frappé particulièrement. Exemple : le défilé d’une armée khmer au milieu de laquelle douze hommes portent, comme un palladium, un mystérieux coffret, entouré de bayadères, de chefs montés sur des éléphants coiffés de tiares, de troupes d’esclaves portant les vivres, et précédé de soldats sonnant de la trompe ou battant du gong. D’autres fois ce sont des scènes intimes, telles que des femmes occupées à masser une divinité, « opération encore aujourd'hui fort en honneur au Cambodge; » une statue que l’on renverse à l'aide de deux éléphants, pendant que les hommes préparent le brasier qui doit l’anéantir. Enfin, de petits paysages, des jardins où des femmes cueillent des fleurs, des édifices dont les bases plongent dans un lac, figurent dans les bas-reliefs qui ornent les galeries du temple de Baïon.

Comme on conçoit bien maintenant, grâce aux fragments du Musée, l’extase, l’admiration enthousiaste de Mouhot, quand, le premier, il découvrit au milieu des forêts et des misérables descendants de cette race puissante, les ruines d’Angkor-Vaht

1. Nous donnons plus loin une vue restaurée par M. Delaporte, qui permet de s’assurer qu’il ne le cédait en rien à celui de Baïon.

qu’il déclare l’emporter en grandeur « sur tout ce que l’art des Grecs et des Romains a jamais édifié. »

« Subitement et comme par enchantement, écrit Mouhot ', « on se croit transporté de la barbarie à la civilisation, des pro- « fondes ténèbres à la lumière.... Sur l’azur profond du ciel, « sur la verdure intense des forêts de barrière plan de cette « solitude, ces grandes lignes, d’une architecture à la fois élé- « gante et majestueuse, me semblèrent, au premier abord, « dessiner les contours gigantesques des tombeaux de toute une « race morte ! Il faut s’imaginer tout ce que l'art architectural « a peut-être édifié de plus beau, transporté dans la profondeur « de ces forêts, dans un des pays les plus reculés du monde, « sauvage, inconnu, désert, où les traces des animaux sauvages « ont effacé celle de l’homme, où ne retentissent guère que le « rugissement des tigres, le cri rauque de l’éléphant et le brame « des cerfs . . .

« De près, la beauté, le fini et la grandeur des détails l’em- « portent de beaucoup encore sur l’effet gracieux du tableau vu «de loin et sur celui de ses lignes imposantes. Au lieu d’une « déception, à mesure que l’on approche, on éprouve une « admiration et un plaisir plus profonds. A la vue de ce « temple d’Angkor-Vaht, l’esprit se sent écrasé, l’imagination « surpassée; on regarde, on admire, et, saisi de respect, on reste « silencieux, car où trouver des paroles pour louer une œuvre « qui n’a peut-être pas son équivalent sur le globe, et qui « n’aurait pu avoir sa rivale que dans le temple de Salomon !

« L’or, les couleurs ont presque totalement disparu de

i. Henri Mouhot. Voyage en Sium et dans le Cambodge. Hachette, édit, page 193.

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« l’édifice, il est vrai ; il n'y reste que des pierres; mais que ces « pierres parlent éloquemment ! Comme elles proclament haut « le génie, la force et la patience, le talent, la richesse et la puis- « sance des « Khmer-Dôm » ou Cambodgiens d’autrefois !

« Qui nous dira le nom de ce Michel-Ange de l’Orient qui « a conçu une pareille œuvre, en a coordonné toutes les parties « avec l’art le plus admirable, en a surveillé l’exécution de la « base au faite, harmonisant l’infini et la variété des détails avec la « grandeur de l’ensemble, et qui, non content encore, a semblé

ARMÉE EN MARCHE. — BAS-RELIEF DE LA GALERIE D'aNGKOR.

Grav. extr. du Voy. au Cambodge , par L. Delaporte.

« chercher partout des difficultés pour avoir la gloire de les sur- « monter et de confondre l’entendement des générations à venir! » 11 ne nous reste qu’une seule relation de ceux qui ont pu admirer ces villes et ces merveilleux monuments au moment de leur splendeur, c’est celle d’un officier chinois, qui fut chargé, au XIIIe siècle^ d'une mission diplomatique dans ces pays. La

description qu’il nous a laissée de ces contrées parut tant soit peu fantastique, lorsqu’il y a peu d’années, l’illustre Abel Rémusat en donna la première traduction. Aujourd’hui les ruines ont été retrouvées, des exemples nous ont été rapportés et le récit de l’officier chinois peut être regardé comme exact, même quand il nous parle de l’emploi de l'or (probablement par plaques suivant l’usage ancien, adopté en Asie, dans les constructions de luxe1). Ainsi il dit :

« Dans un endroit du royaume, il y a une tour en or, en- « tourée de vingt autres tours de pierre et, de plus, cent maisons « également en pierre, toutes tournées vers l'Orient. Il y a aussi « un pont en or, et deux figures de lion, faites de même métal, « à droite et à gauche du pont; on y voit aussi une statue de « Bouddha en or, à huit corps, placée au bas des maisons du « côté droit. Au nord de la tour d’or, à environ un li, est une « tour en cuivre beaucoup plus haute que la première, et qu’on « ne peut regarder sans étonnement; au pied sont une dizaine de « monuments de pierre; à un li plus loin, vers le nord, est la « résidence du roi du pays. Dans l’intérieur du palais, il y a « encore une tour d'or 2.

« Le lac oriental est à l’est de la ville, à dix li, et il peut avoir « cent li détour; au milieu est une tour de pierre et un autre « édifice de pierre. On voit dans la cour une statue en cuivre « de Bouddha couché ; une fontaine, dont l’eau ne s’arrête « jamais, jaillit de son nombril.

« Le lac septentrional est au nord de la ville, à cinq lh

1. Lire dan9 Place, N imite et l’Assyrie , la description des palmiers d’or placés aux portes de Ninive.

2. Un proverbe répandu dans toute l’Asie orientale disait : Riche comnie le Tchin-la (Voir le Traité sur les ‘Barbares) . Tchin-la est le nom ancien du Cambodge*

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« Dans ce lac est une tour d'or carrée, avec plusieurs édifices « en pierre, un lion d’or, une statue de Bouddha du même métal, « un éléphant, un bœuf et un cheval, tous trois en cuivre, et « quelques objets du meme genre.

« Le palais du roi, les maisons des officiers, et d’autres « édifices principaux, sont tous tournés vers l’Orient. Le palais « du roi est au nord de la tour et du pont d’or ; près de la porte « est une enceinte ou un fort de cinq ou six li de tour, les tuiles « qui recouvrent la façade du palais sont en plomb ; celles des « autres parties de l’édifice sont en terre cuite de couleur jaune ; « les colonnes et les parties de traverse sont très grandes, et toutes « couvertes.de peintures qui représentent Bouddha; le sommet « se termine par un magnifique donjon ; sur les ailes, on a « ménagé de doubles galeries avec une esplanade qui se termine « par un rebord en talus. Dans le lieu où se tient le conseil, il « y a une fenêtre en treillis d’or : à gauche et à droite sont deux « piliers carrés, au haut desquels on a placé quarante ou « cinquante miroirs, qui font que les objets sont représentés « aux côtés de la fenêtre, de manière à apercevoir ceux qui sont « en bas.

«c Après le palais, les maisons des princes de la famille royale « et des grands officiers ont des dimensions et une hauteur plus « considérables que celles des particuliers; du reste, toutes sont « couvertes en chaume ; il n’y a que les temples dont la façade « et les corps de logis intérieurs peuvent être recouverts en « tuiles. Les maisons des magistrats ont aussi des dimensions « particulières, réglées d’après le rang des possesseurs ; celles « des moins considérables sont, comme celles des simples par- « ticuliers, recouvertes en chaume ; car ceux-ci n’oseraient faire

« usage de tuiles. Les maisons des bourgeois varient de gran- « deur suivant la richesse ou la pauvreté des propriétaires ; « mais les plus riches ne se hasardent pas à construire une « maison semblable à celles des officiers de l’État.

« La plupart de leurs temples (ceux des Tchou-Kou)' sont « couvertes en tuiles, et il n’y a dans l’intérieur qu’une seule « statue qui représente Chakia Bouddha 1 2 ; ils la nomment « Phou-laï ; elle est vêtue de rouge et faite d’argile peinte avec « du vermillon et de la couleur bleue. Excepté cette statue, on « n’en voit pas d’autre dans leurs temples. Les représentations « de Bouddha, qui sont dans les tours, sont faites de cuivre « coulé. Ils n’ont ni cloches, ni cymbales, ni drapeaux, ni dais « précieux. »

La destruction des monuments de l’ancien Cambodge s’accomplit avec une rapidité d’autant plus déplorable que malgré les efforts des deux expéditions qui se sont succédé sur ces ruines, bien des temples n’ont été ni dessinés, ni photographiés, bien des sculptures n’ont pas été rapportées. 11 serait vivement à désirer qu’une nouvelle expédition, conduite par ceux qui ont su mener déjà à si bonne fin les premières, soit chargée de terminer l’œuvre à peine ébauchée de la résurrection de l’ancien Cambodge3. A notre avis, il serait utile que les explorateurs lissent aussi le voyage de

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