QUATORZIÈME SIÈCLE. — CHAUSSURES
en les détrônant bientôt, fit ce que les poètes et les prédicateurs n'avaient pu faire, mais ce fut pour les remplacer par des bizarreries nouvelles .
Les chaussures changèrent aussi souvent que les atours. Il y en eut de toutes les formes et de toutes les couleurs, soulers tranchiés, c'est-à-dire ouverts sar la partie antérieure du pied, soupers eschichiés, souliers brodés, ou dorés, souliers à boutons ou à lacets, souliers de brocard, nommés estivaux, parce qu'on s'en servait pendant l'été, souliers décolletés avec deux oreilles bouclées sur la cheville ; bottines rouges, noires, blanches ou bleues ; bottes fourrées d'agneau ou de menu vair ; bottes à relever de nuit pour les femmes ; etc. On y employait le feutre, le drap, le velours, la basane, le cordouan, ou cuir d'Espagne, qui a donné son nom au métier des cordouanniers, qui sont devenus les cordonniers modernes. Une ordonnance du roi Jean datée de 1 350, règle dans les plus grands détails tout ce qui se rattache à l'industrie de la chaussure. L'emploi des différents cuirs est spécifié pour les diff'érentes espèces de marchandises; il est toujours sévèrement interdit d'employer dans la même paire de bottes ou de souliers du vieux cuir et du cuir neuf, et par suite de cette distinction, les savetiers, qui ne faisaient que les raccommodages, formèrent toujours des corporations séparées. Le prix des souliers ordinaires à l'usage des femmes variait de vingt deniers à deux sols . Le prix des souliers d'homme était de trois sols six deniers à quatre sols . C'était là du reste le prix des chaussures les plus ordinaires^ car la mode des poulaines occasionna nécessairement des dépenses beaucoup plus considérables. Ces poulaines, on le sait déjà, étaient des souliers dont la pointe démesurément allongée, se recourbait comme le fer d'un patin de Hollande. Depuis longtemps l'usage s'en était répandu en Europe, mais l'église l'avait toujours combattu avec une obstination singulière, soit qu'elle y vît un luxe condamnable, soit plutôt que la forme des pointes lui rappelât ces longues griffes dont les pieds du diable étaient armés dans les monuments de la sculpture, ou les enluminures des livres ystoriés. Suivant quelques érudits cette mode aurait été introduite au xii^ siècle par Foulques, comte d'Anjou (1). Suivant d'autres les poulaines auraient été inventées par Henri, fils de Geoffroy Plantagenet, qui passait pour le prince le plus accompli de son temps, mais dont l'un des pieds était déformé par une excroissance de chaiï, et qui voulut à l'aide de cette étrange chaussure déguiser son infirmité. Quoi qu'il en soit, cette forme nouvelle, toute gênante qu'elle fût, obtint le plus grand succès. Sous le règne de Philippe le Bel, la pointe des souliers prit des proportions plus considérables encore. La longueur en fut fixée à six
(1) Hist littéraire de ta France, t. XII, p. 199.