QUATORZIÈME SIÈCLE. — VARIATIONS DES MODES
pouces pour les paysans, à douze pouces pour les bourgeois, à vingt-quatre pour les nobles, mais il y en eut qui dépassèrent encore cette dernière mesure et qui se mirent presque dans l'impossibilité de marcher (1). Ce fut là pour l'église un nouveau sujet de scandale; les prédicateurs tonnèrent dans leurs chaii'es contre cette chaussure « de Dieu maudite. » L'autorité civile prit parti pour l'église ; et le 9 oct. 1368, intervint une décision de Charles V faisant défense sous jjeine d'amende à toutes personnes, de quelque condition qu'elles fussent, de porter des souliers à la poulaine , attendu que cette chaussure était contre les bonnes mœurs, « en dérision de Dieu et de l'éghse. » La mode n'en persista pas moins pendant quelque temps, mais enfin sous le règne de Charles VI les poulaines firent place aux souliers en bec de canne, lesquels ne tardèrent point à être remplacés eux-mêmes par des chaussures qui n'avaient pas moins de douze pouces de large. C'est cette dernière mode, qui suivant quelques étymologistes a donné lieu au dicton : être sur un grand pied (2).
On voit par les détails qu'on vient de lire que dans ce xiv^ siècle, où les invasions anglaises mirent souvent le pays à deux doigts de sa perte, la mode, en France, fut aussi tyrannique, aussi capricieuse qu'aux époques les plus calmes et les plus prospères. Ce fut en vain que, pendant la captivité du roi Jean, les états de la langue d'Oc tentèrent de ramener les populations du midi à des habitudes moins dispendieuses, en ordonnant « que homme ni femme pendant l'année, si le roi n'était pas délivré, ne porteraient sur leurs habits, or, argent, ni perles, ni fourrures de vair ou de gris, ni robes, ni chaperons découpés. » Ce fut en vain que Charles V afiicha toujours dans sa tenue la plus grande simplicité, et qu'il se servit toujom-s pour lui-même, comme le dit Christine de Pisan, de vêtements honnêtes et chastes, ne souffrant point que nul homme de la cour, quelque noble et puissant qu'il fût, portât des habits trop courts, des poulaines ou des chaussures trop longues, ou que les femmes, serrées dans des robes étroites, portassent des collets trop grands. Malgré ce royal exemple, les nobles et les bourgeois eux-mêmes rivalisaient de luxe et de magnificence. Non seulement on changeait sans cesse de modes, mais encore on ornait les habits de riches doublures , de galons , et de fourrures précieuses. On voit par les statuts des teinturiers des Paris, en 1359, que les pelleteries ne gardaient point toujours leur nuance naturelle, et qu'on les teignait de diverses couleurs, principalement en rouge (3). La consommation des peaux dites ventres
(i) Voir Du Cangc, Gloss. \" Pigacia, et v» Poulaine.
(2; CoUect. Leber., 1. X, p. Z|27.
{'6) hecueil des vr donnantes, l. HI, p. 3G9 et suiv.
Mh QUATORZIÈME SIÈCLK. - HABITS DES ROIS.
de menu vair, avait atteint des proportions étonnantes. Vers 1374, le duc de Berri, en acheta 9,870 pour garnir cinq manteaux et cinq surcots, et dix ans plus tard le duc d'Orléans employa 2,797 peaux de la même fourrure pour une seule robe de chambre.
En parcourant les inventaires de la maison royale de France, ou des grandes maisons féodales, on est frappé des richesses qui se trouvaient immobilisées dans les toilettes d'apparat des rois et des princes. Ce sont des draps d'or massif d'oatremer ; des draps de soie verts et vermeils à vignettes ; des draps d'or de Lucques à rosettes; des draps d'or et de soie diaprés, etc. Cette profusion d'habits et d'étoffes n'empêchait pas nos rois de faire faire des reprises à leurs manches, comme le témoignent plusieurs passages des inventaires, où sont portées en compte diverses sommes payées pour cette besongne à des cousturiers, c'està-dire à des tailleurs; mais dans les circonstances solennelles, ils se montraient rarement sans avoir revêtu les appareils de la grandeur, sans exhiber au grand jour, par eux-mêmes ou par leurs officiers, tous les trésors de leur vestiaire.
Christine de Pisan, que nous avons entendue tout à l'heure vanter la simpUcité qui régnait à la cour de Charles V, après avoir également vanté la simplicité que la femme de ce grand roi maintenait dans son intérieur, Christine de Pisan ne peut s'empêcher d'admirer le luxe et l'élégance que cette princesse savait déployer les jours d'apparat : «Quelle était, dit-elle, la majesté de cette reine, lorsque couronnée ou parée de ses riches bijoux, elle était couverte de ses habits royaux, amples , longs et flottants, rehaussés de ce noble surcot que l'on appelle chappe ou manteau royal, du plus précieux drap d'or ou de soie, orné, ainsi que les cordons, les boutons et les ceintures, de pierres resplendissantes et de perles précieuses ! Selon la coutume de la cour, elle changeait plusieurs fois d'habits aux diverses heures de la journée (1). »
Les récits des entrées solennelles abondent en renseignements curieux sur le luxe que les rois, les princes, les seigneurs de leur suite, ainsi que les bourgeois déployaient en ces occasions. Nous nous bornerons, parmi les nombreux documents du même genre, à citer ceux qui nous paraissent le plus intéressants pour notre sujet.
. 1380. — Charles VI fait son entrée solennelle à Paris. Il se revêt en approchant de cette ville, d'une robe semée de fleurs de lis d'or. Les bourgeois se portent à sa rencontre jusqu'à La Chapelle en habits mi-partis blanc et vert.
(1) Christine de Pisan, chap. xx ; — Colleclion Michaud, 1'» série, l. I, p. 6I/1.