QUATORZIÈME SIÈCLE. — LIVRÉES DE LA NOBLESSE
aux plus grands désordres, et en les obligeant à porter une sorte d'uniforme, on les reconnaissait partout et on pouvait exercer sur eux une surveillance plus active.
Par cela même qu'elles avaient un blason , les villes avaient aussi chacune une couleur particulière ; c'était ordinairement la couleur dominante de leurs armoiries ; elle reparaissait dans les habits des magistrats municipaux ; et telle fat la persistance des traditions communales, qu'au xviii^ siècle les officiers d'un grand nombre d'échevinages gardaient encore, dans leur vêtement officiel, les couleurs ou les insignes de la fin du xiV. C'est ainsi que le maire et les échevins de Poitiers portaient encore, sous le règne de Louis XV, des vêtements mi-partis, comme sous le règne de Charles VI. Dans d'autres localités ils conservèrent l'habitude de porter à leur ceinture une large bourse de velours à fermoirs, nommée tasse, dans laquelle ils déposaient leurs papiers et les placets. Les femmes des familles ^municipales elles-mêmes portèrent longtemps, en certaines parties de leur toilette , des marques distinctives de leur rang, et dans plusieurs villes de commune, les filles des échevins avaient des chaperons rouges ou noirs.
La noblesse des diverses provinces se distinguait, comme les magistrats des villes, par des couleurs différentes ; et c'étaient les écharpes qui indiquaient l'origine. « Les comtes de Flandres avaient pour couleur le vert foncé ; les comtes d'Anjou, le vert naissant; les ducs de Bourgogne, le rouge ; les comtes de Blois et de Champagne, l'aurore et le bleu ; les ducs de Lorraine, le jaune ; les ducs de Bretagne, le noir et le blanc ; ainsi les vassaux de ces différents princes avaient des écharpes différentes, et ceux de ces vassaux qui leur étaient alliés ou qui possédaient auprès d'eux quelque charge considérable, affectaient de joindre aux couleurs de leurs livrées particulières, une petite bande ou petit galon, plus ou moins large de la livrée de leur seigneur. Voilà pourquoi l'on remarque communément du vert foncé dans les livrées de la noblesse de Flandre et de la moitié de la Picardie ; du vert naissant dans les livrées de la noblesse d'Anjou; du rouge dans les livrées de la noblesse de Bourgogne ; de l'aurore et du bleu dans les livrées de la noblesse du Blésois et de la Champagne ; du jaune dans les livrées de la noblesse de Lorraine et du duché de Bar ; du noir dans les livrées de la noblesse de Bretagne (1). »
Ces marques distinctives qui séparaient entre elles les villes et les provinces,
(1) Saint-Foix, Œuvra complètes; Paris, 1778, iii-12, t. IV. p. 110.
m • QUATORZIÈME SIÈCLE. — COSTUME CRIMINEL.
séparaient également les nobles des bourgeois et les classes honorables de la société des classes vouées au mépris public.
Nous avons eu déjà l'occasion de dire que les femmes galantes portaient, ainsi que les juifs, bohémiens ou cagots, un costume particulier et des couleurs symboles de leur dégradation. Cette flétrissure les exposait souvent à de cruels outrages , et l'histoire de Toulouse présente à cet égard un fait curieux. Les consuls de cette ville avaient astreint, sans être autorisés par les rois de France, les filles soumises à leur juridiction, à porter des chaperons et des cordons blancs, et ces malheureuses ne pouvaient paraître en public sans être l'objet des insultes et des mauvais traitements de la foule. Lors de l'avènement du roi Charles VI, elles lui adressèrent une supplique, afin qu'il voulût bien les mettre « hors de cette servitude. » Charles accueillit favorablement leur demande, et voulant « à chacun faire grâce, » il les autorisa à prendre tel habit qu'elles jugeraient convenable, à la condition toutefois qu'elles porteraient sur l'une de leurs manches ime lizière d'ime autre couleur que celle de leurs robes. La flétrissure subsistait toujours, mais en la rendant moins apparente, le roi les garantissait jusqu'à un certain point contre les violences et les insultes.
Le droit criminel, comme les usages de la vie civile, consacrait également la distinction du costume ; les condamnés étaient vêtus d'un vêtement particulier qui indiquait la nature de leur délit. Les faussaires restaient tout un jour exposés avec une robe blanche, sur laquelle étaient figurées des têtes d'où sortaient des langues de feu. La couronne de parchemin était l'emblème de la trahison, et le 12 octobre de l'année 1344, Henri de Malestroit, maître des requêtes de l'hôtel et chapelain du pape, qui s'était rendu coupable de ce crime, fut promené dans les rues de Paris avec une couronne de cette espèce sur la tête. Les banqueroutiers étaient coiffés d'un bonnet vert ; et l'on voit par la première satire de Boileau, que dans le xvii^ siècle, cet emblème était encore affecté à ceux qui ne payaient point leurs dettes (1). Quant aux condamnés qui appartenaient à la noblesse on peut croire, par divers exemples, qu'on les habillait, en les conduisant au supplice, de la livrée de leur maison; c'est ainsi que le 17 octobre 1409, le sire de Montague, grand maître de la maison du roi et surintendant de ses finances, fut mené du petit
(1) Sans attendre qu'ici la justice ennemie L'enferme en un cachot le reste de sa vie, Ou que d'un bonnet vert, le salutaire affront Flétrisse les lauriers qui lui couvrent le front.