QUINZIÈME SIÈCLE. — DRAPERIE
populaire; et c'est à la même époque que remonte chez nous la fabrication du linge damassé, fabrication qui fut plus tard grandement perfectionnée par un tisserand de Caen , nommé André Graindorge , qui passe même pour en être l'inventeur; mais on sait d'autre part que la ville de Reims offrit à Charles VII des serviettes à ramages, et comme le remarque avec raison Legrand d'Aussy, les ramages que portaient ces serviettes ne permettent pas de douter que le linge ouvré ne fût connu avant Graindorge.
Les tentures et les tapisseries devinrent, comme le linge, d'un usage plus général. Quand on remeubla le château d'Amboise, à l'occasion du mariage de Charles VIII, le nombre des tentures d'or et de soie qui y furent employées dépassa plusieurs milliers d'aunes. Rien que pour tendre la cour, on employa 4,000 crochets, et dans une seule chambre, 347 aunes de tapisserie de soie représentant l'histoire de Moïse. Tous les souvenirs de la fable, de l'histoire ancienne et moderne, s'étalaient aux yeux sur ces étoffes magnifiques. C'étaient les Travaux d'Hercule, le Siégé de Troijes, la Destruction de Jérusalem, le lloman de la Rose, Vllystoire des Sijbilles , le Triomphe des neuf preux et la Bataille de Formignij , dans laquelle Charles VII avait défait les Anglais en 1450. On peut dire sans exagération que les tapisseries, à cette époque, devinrent le commentaire illustré de la littérature profane, comme dans les âges de foi vive, elles avaient été le commentaire des livres saints.
Au quinzième siècle, ainsi que dans les âges précédents, l'industrie des draps conservait une grande importance ; on vantait surtout les fabriques d'Ëvreux, de Saint-Omer, des Andelys, de Saint-Lô, de Carcassone, de Rouen. Les draps de cette dernière ville avaient une grande réputation, et il était défendu, sous les peines les plus graves d'en imiter la lisière. Un célèbre prédicateur, Olivier Maillard, s'écriait dans l'un de ses sermons, en reprochant aux drapiers les fraudes dont ils se rendaient coupables : « Vous vendez pour drap de Rouen celui qui n'est que de Reauvais. » C'est qu'en effet les draps de Rouen étaient forts comme du cuir d'Espagne, et que les habits qui en étaient faits pouvaient se transmettre d'une génération à l'autre. Du reste, le prix des étoffes de laine, à l'époque qui nous occupe , était assez élevé pour que les acheteurs eussent le droit de se montrer exigeants. Ainsi, les draps élégants pour dames valaient jusqu'à cinquante sous l'aune, ce qui équivaut à cent francs environ de notre monnaie. Pour les bons draps ordinaires, le prix était de quarante à quarante-huit francs, et pour les qualités inférieures, de vingt francs. Outre les frais de main-d'œuvre, qui étaient considérables à cause de l'imperfection des procédés de filage et de tissage, les