QUINZIÈME SIÈCLE. - VARIATIONS DES MODES
de la jupe. Autant qu'on en peut juger par les vignettes des manuscrits, elle était généralement portée par les jeunes gens. Le gipon, gilet rond à manches^ se plaçait sous la jaquette et s'attachait aux chausses, qu'il soutenait par un grand nombre d'aiguillettes. La robe, vêtement commun aux deux sexes, était à l'usage de toutes les classes et figurait dans les circonstances les plus diverses. On s'en habillait pour rester chez soi et pour sortir, et dans les cérémonies civiles et religieuses, mais elle était plus particulièrement adoptée par les gens sédentaires et les hommes d'étude. On en faisait avec des draps d'or el d'argent, de la soie, de la laine, de la serge et même du cuir. Les unes tombaient jusqu'aux pieds, les autres ne descendaient que jusqu'à mi-jambe, mais elles étaient fermées sur la poitrine et ne s'ouvraient qu'en dessous de la ceinture. Les manteaux à chevaucher ser^vaient, comme leur nom l'indique, aux personnes qui montaient à cheval, et rappelaient, par leur forme et la solidité de leur étoffe, les capes de voyage dont nous avons parlé dans les siècles précédents. Quant autabard, c'était un surtout en forme de dalmaiique.
Durant la période qui nous occupe, le costume passe sans cesse d'un excès à l'excès contraire, c'est-à-dire qu'il est étriqué et collant jusqu'à dessiner les formes du corps dans leurs parties les plus osseuses, ou large et flottant outre mesure. On ajoute aux vêtements de dessous les plus serrés des vêtements de dessus d'une ampleur extraordinaire; mais, dans tous les cas, les chausses sont collantes comme des maillots. Sous le règne de Charles VII, le vêtement est court et serré. En 1467, la date est fixée par Monstrelet, on exagère encore ces modes étriquées. « En ce temps, dit le chroniqueur que nous venons de citer, les hommes se prindrent à vestir plus (courts qu'ils n'eussent oncques fait, tellement que l'on
veoit la façon de leurs , ainsi comme l'on soûlait vestir les singes; qui estoit
chose très malhonnête et impudique, et si faisoient les manches fendre de leurs robes et de leurs pourpoints pour monstrer leurs chemises déliées et blanches. » A la fin du règne de Louis XI et sous Charles VIII, les vêtements longs reprirent faveur ; mais l'habitude que l'on avait prise, dès i 467, de faire voir le linge fut définitivement consacrée par les modes. Les toiles de Frise, avec lesquelles on confectionnait les chemises, coûtaient fort cher et, par cela même, chacun se fit un point d'honneur d'en porter. Le beau linge devint un des hochets favoris de la vanité , et , pour montrer sa chemise , on ouvrait dans les habits des trous ou fenêtres aux manches, à la taille, à l'estomac et même aux cuisses.
Dans le même temps, la toilette des hommes reçut deux appendices, dont l'un n'était que ridicule et dont l'autre était d'une singulière inconvenance. Nous avons
QUINZIÈME SIÈCLE. — ÉCHARPES, COLLIERS, CHAINES. m
nommé les mahoitres et les bimjiiettes. Les mahoitres étaient des espèces de bourrelets destinés à faire paraître les épaules plus larges et plus hautes. On commença à en porter dans les premières années du règne de Charles VII et la mode en fut maintenue jusqu'en 1480(1). A cette date, il fut encore de bon ton de paraître large des épaules, mais on employa un autre moyen. On serra la ceinture par dessus la robe, en faisant bouffer le corsage, et on donna à cette robe de larges revers renversés sur les épaules. Ce fut aussi sous. Charles VII que se propagea la mode des braguettes, espèces d'étuis qui resserraient l'entre-deux des chausses, et qu'on ornait de franges et de rubans. Les étoffes à ramages, les velours à feuillages verts et les broderies tiennent aussi une grande place dans la toilette du quinzième siècle. Il était de bon ton parmi les gentilshommes qui suivaient la mode d'avoir leurs collets ou d'autres parties de leurs habits brodés en lettres d'or. « Lors de l'arrivée à Paris des ducs d'Orléans, de Bourbon, et des autres princes, dit Lefebvre de Saint-Remi (1), le duc d'Orléans fît faire heuques italiennes de drap de couleur violet; et sur ce avait escript en lettres faites de boutons d'argent: Le droit chemin. » Outre les broderies, on ajoutait souvent par dessus la houppelande ou le pourpoint une bande d'étoffe brodée à l'aiguille. Cette bande, qui passait par dessus l'une des épaules et descendait jusqu'au dessous de la ceinture, où elle se rejoignait par les deux bouts, comme le grand cordon de la Légion-d'Honneur, était désignée sous le nom d'écharpe.
C'était un présent que faisaient les dames aux chevaliers qui soupiraient pour elles ; et comme le moyen-âge se montra toujours fort disposé à allier sans aucun scrupule la dévotion et la galanterie, en même temps que l'on portait l'écharpe, on attachait à la ceinture des chapelets richement travaillés. Ces chapelets se nommaient Pater noster, comme le témoigne le passage sidvant d'un sermon du frère Olivier Maillard : « Êtes-vous corrigés ? dit le prédicateur en s'adressant aux Parisiens ; avez-vous renoncé à votre luxe , à vos concubines , à vos anneaux , à vos Pater noster, qui sont en or et que vous portez, non par dévotion, mais par vanité ? Si vous ne changez de conduite, je vous enverrai à tous les diables. » A coté des écharpes et des chapelets, nous trouvons encore parmi les accessoires les plus importants de la toilette les colliers, qui furent adoptés comme marque distinctive
(1) La mode des mahoitres ayant été très répandue parmi les gens de guerre, on doima aux soldats le nom de maheulre, qui fut adopté par l'usage. On connaît le pamphlet publié pendant la l igue sous ce titre : le Maheutre et le Manant , c'est-à-dire le Soldat et le Bourgeois , ou mieux encore, si l'on voulait conserver aux mots leur cachet populaire et trivial : le Troupier et le Pékin.
(1) Mémoires de Lefebvre de Saint-Remi , à la suite de Monstrelet, édition Buchon , t. vu, p. 376.
des différents ordres de chevalerie, en même temps que les rois et les grands seigneurs les donnaient comme témoignages d'estime et de considération aux personnes dont ils voulaient gagner les bonnes grâces ou honorer le mérite. Les colliers prenaient alors le nom de chaînes. Louis XI en fit présent aux ambassadeurs suisses qui lui apportèrent le premier traité d'alliance que la France ait conclu avec la Confédération helvétique. Au siège du Quesnoy, ce même prince, ayant vu l'un des officiers les plus braves de son armée, Raoul de Lannoy, monter à l'assaut avec une intrépidité sans égale, lui passa autour du cou, une chaîne de la valeur de cinq cents écus, en disant : « Par la Pasques-Dieu, mon ami, vous êtes trop furieux en un combat ; il faut vous enchaîner; or, je ne veux point vous perdre, désirant me servir de vous encore plus d'une fois. »
Le costume des femmes suivit les mêmes variations que celui des hommes, et , comme ce dernier, il fut tantôt long et tantôt éh^iqué outre mesure. Le surcot porté du temps de Charles V continue, pendant le quinzième siècle, à servir d'habit de cérémonie aux dames de qualité, mais seulement dans les occasions les plus solennelles, le jour de leur mariage, par exemple. C'est avec cet ancien habit, (ht M. Quicherat, qu'elles sont représentées sur les tombeaux. Les surcots se transmettaient de génération en génération dans les familles, et l'usage s'en conserva jusqu'au seizième siècle. Mais à côté de ces vêtements traditionnels, il y eut une foule de modes diverses dont voici les principales :
Sous Charles VI , la robe et la houppelande sont les pièces les plus usuelles de la toilette féminine. Contrairement à la houppelande des hommes, celle des femmes était fermée par devant. On plaça par dessus, la ceinture que l'on avait mise précédemment sous le surcot. On la releva jusqu'au dessous des seins, et l'on eut de la sorte des tailles très courtes, exactement comme sous le règne de Napoléon I*"". Par opposition à l'exiguïté du corsage, on allongea démesurément les queues des robes. « Ces longues queues, dit le père Ménestricr, furent si multipliées et si extraordinairement longues, que cela devint scandaleux et obligea les papes, non seulement à les défendre universellement à toutes sortes de personnes, mais même à ordonner qu'on refusât l'absolution aux personnes qui en porteraient. L'annaliste de l'ordre de Saint-François a remarqué qu'environ l'an 1435, le pape Eugène IV permit aux religieux de son ordre d'absoudre les femmes qui portaient de longues queues, pourvu qu'elles portassent ces queues plutôt pour s'accommoder aux usages du pays où elles vivaient que pour aucune mauvaise fin, et d'absoudre aussi les tailleurs et couturières qui auraient fait de ces habits à longues queues. »
Ce ridicule ornement, qui devait du reste se montrer encore bien des fois, disparut un moment vers les premières années du règne de Louis XI ; on supprima en même temps les longs bouts de manche ornés de franges et de bordures ; mais, comme compensation, on exagéra les broderies. La révolution qui s'accomplit, en 1467, dans le costume des hommes, s'étendit également à celui des femmes, et Monstreletnous donne encore à cet égard des détails précis. « En cette année, dit-il , délaissèrent les dames et damoiselles, les queues à porter leurs robes; en échange, mirent bordures de guis et lestices (1) de martre, de velours et d'autres choses si larges, comme d'un veloux de haut d'un quart ou plus. . . . elles autres se prendrent aussi à porter leurs ceintures de soye plus larges beaucoup qu'elles n'avoient accoustumé, et les femmes plus somptueuses assez, et colliers d'or, autrement et plus cointement beaucoup qu'elles n'avoient accoustumé et de diverses façons. » Sous Charles VIII, et à la suite des campagnes de ce prince en Italie, la toilette des dames françaises reçut, par le contact des modes italiennes, d'importantes modifications. On se rapprocha davantage des formes naturelles. Le corsage fut exactement ajusté sur les proportions du buste. On raccourcit les jupes pour faire valoir le bas des jambes et les pieds; les colliers de perles et de diamants, les pendants d'oreilles, et l'usage du fard se popularisèrent de plus en plus; et ce fut là pour l'Eglise une nouvelle occasion de scandale. Ici encore, nous retrouvons frère Obvier Maillard qui s'indigne et qui tonne du haut de sa chaire : « Vous peignez votre visage, dit-il aux Parisiennes, et le chargez de couleurs, ce qu'une honnête femme ne doit jamais faire; mais vous dites : bach! bach! il ne faut pas croire le prêcheur. Allez à tous les diables. » C'était là le refrain ordinaire du frère Olivier; mais l'amour des diamants et la coquetterie l'emportèrent sur la peur du diable, et trois siècles plus tard , Boileau reprochait encore aux Parisiennes d'étaler le soir leur teint sur leur toilette , et d'envoyer au blanchisseur les roses et les Us de leur beauté.
Les changements de la coiffure, à l'époque qui nous occupe, furent, nous le pensons, beaucoup plus nombreux que ceux qui s'opérèrent dans les vêtements, et en commençant par la coiffure des hommes, nous avons tout d'abord à signaler une importante innovation; nous voulons parler de l'apparition des perruques. Un théologien fort savant, qui a publié de curieux écrits sur les antiquités ecclésiastiques et sur nos anciens usages considérés dans leurs rapports avec la morale religieuse, Jean-Baptiste Thiers, s'appuie, dans son Histoire des perruques, sur un
(1) Des garnitures, des laies.
passage deMézerai, pour dire que ce ne fut que sous le règne de Louis XIII, et vers 1629, que s'introduisit en France l'usage de se couvrir la tète d'une chevelure empruntée. Mais cette assertion est formellement démentie par un poète du xv^ siècle, Guillaume Coquillart, auteur d'un Monologue des perruques . On peut conclure de cette pièce satirique que la mode des cheveux postiches fut la conséquence nécessaire de l'usage où l'on était alors de porter les cheveux naturels très longs ; la couleur blonde étant très en vogue , on en teignit les premières perruques ; et comme il était souvent difficile de se procurer de vrais cheveux, on employait quelquefois des crins de chevaux, auxquels on donnait une teinte artificielle. Voici quelques vers de Coquillart qui ne laissent aucun doute sur l'erreur de date commise par Thiers, et répétée par plusieurs érudits :
A Paris, un tas de béjaunes (1) Lavent, trois fois le jour, leur teste, Afin qu'ils aient les cheveux jaunes.
Heclor se promène au soleil Pour faire sécher sa perruque.
De la queue d'un cheval peinte Quand leurs cheveux sont trop petits , Us ont une perruque feinte.
Coquillart nous apprend encore que, de son temps, les Lombards et les Romains se servaient de perruques de laine, et nous savons, par Olivier Maillard, que l'usage en était répandu parmi les femmes de Paris. Quant aux cheveux naturels, on les portait longs , comme nous l'avons indiqué plus haut: « tellement, dit Monstrelet, qu'ils empeschoient le visage et mesmement les yeux. » Ils tombaient sur les côtés en longues oreilles de chien ; et quelquefois ils étaient crêpés ou roulés dans la partie qui encadrait le visage. C'était là, du reste, la vieille mode du moyen-âge; le respect qui, sous les Mérovingiens, s'attachait aux longues chevelures, semblait s'être perpétué à travers les siècles : les moines portaient seuls les cheveux courts par esprit d'humilité chrétienne et comme symbole de renoncement ; et quand le duc de Bourgogne, Philippe-le-Bon , eut perdu ses cheveux à la suite d'une maladie grave, il fut obligé de recourir à la sévérité la plus grande pour contraindre les
(1) Ce mot de béjaunes, qui s'est conservé dans l'usage jusqu'au xvii« siècle, et qui se trouve dans Molière, peut se traduire par l'équivalent de blanc-bec, dont on se sert dans le langage familier.
nobles de ses états à se faire raser la tête , car il voulait, par un singulier caprice, que personne ne gardât ses cheveux depuis qu'il avait été privé des siens.
En ce qui concerne la coiffure, nous trouvons, pour les hommes, au xv^ siècle, le chaperon, le chapeau, le bonnet, la barrette ou béret, la calotte et le mortier.
Le chaperon, que nous avons rencontré plusieurs fois déjà, et qui disparaît sans retour à la fin du règne de Louis XI, garde, à l'époque à laquelle nous sommes parvenus, cette longue bande d'étoffe qui, dans le siècle précédent, retombait sur l'épaule et se nommait cornette. Cette espèce de coiffure, dont le sommet était surmonté d'une crête, servit de signe de ralUement pendant les guerres civiles du règne de Charles VI. Les Bourguignons portaient la cornette à droite, et les Armagnacs la portaient à gauche.
Le chapeau était de diverses formes ; tantôt légèrement conique, tantôt tout-àfait pointu, comme celui dont on est convenu de coiffer les magiciens. Un grand nombre avaient les bords retroussés par derrière la tète et sur les côtés, tandis que sur le devant se trouvait une espèce de visière qui se terminait en pointe, et à laquelle on donnait le nom de bec. Une pièce d'étoffe, appelée tonaille, était rabattue sur la forme, et on y plaçait une foule d'ornements, des franges de soie, des crêtes de diverses couleurs, des torsades de métal, des pièces de bijouterie et d'orfévrerie, des figurines de saints, des chaînettes. Quelques-uns de ces chapeaux n'avaient pas moins de quarante-cinq centimètres de haut. Cette fois encore, il y eût là un nouveau sujet de scandale pour l'Eglise, qui s'effrayait toujours, et souvent bien à tort , il faut en convenir, de ces exagérations de la mode ; on vit même un évêque de Dôle ordonner aux prêtres de son diocèse de suspendre l'office divin si quelque fidèle se présentait à l'église avec cette coiffure réprouvée.
De 1400 à 1420 environ, le bonnet affecta la forme du bonnet phrygien. Plus tard il s'élevu. en pointe, et varia très souvent dans sa forme. Il était ordinairement en tricot ou en étoffe, tandis que le chapeau était en fourrure ou en feutre. Le mortier était une espèce de bonnet, mais en velours. Il servait de coiffure distinctive aux personnages considérables delà magistrature, aux grands seigneurs, aux bourgeois qui avaient rempli de hautes fonctions municipales. Les magistrats des rangs inférieurs, les avocats, les ecclésiastiques, qui n'avaient point le droit de porter le mortier, mais qui voulaient cependant se distinguer de la foule, adoptèrent, comme intermédiaire entre le mortier et le bonnet, des coiffures de carton, revêtues de draps, qu'on appela bonnets carrés. Les ecclésiastiques y ajoutèrent une houppe pour ornement. La barrette ou béret, plus plate que le bonnet et les mortiers, était à l'usage des jeunes gens et des fashionnables. On l'ornait de perles, de pièces
d'orfèvrerie, et on la portait légèrement inclinée d'un côté sur l'oreille ; car il est à remarquer que ceux qui, chez nous , à toutes les époques, ont voulu prendre des airs fanfarons, se sont toujours coiffés de cette manière. Nous signalons le fait sans chercher à l'expliquer, car l'iiistoire de la mode, comme celle de la politique, a ses mystères, et il nous parait fort difficile de deviner quel rapport il peut exister entre le courage et un bonnet placé de travers.
Comme dans le siècle précédent , la coiffure des femmes était extrêmement compliquée et maniérée Ces atours, dont nous avons parlé dans le précédent chapitre, et qui éveillèrent, comme nous l'avons vu, la verve satirique du poète Eustache Deschamps, étaient toujours en vogue.
« Les dames et damoiselles de l'hostel de la reyne, dit Juvénal des Ursins à la date de l'année 1417, menoient grands et excessifs estats, et cornes merveilleuses, hautes et larges, et avoient de chascun costé, au lieu de bourlées, deux grandes oreilles si larges, que quand elles vouloient passer l'huis d'une chambre, il falloit qu'elles se tournassent de costé et baissassent, ou elles n'eussent peu passer. La chose desplaisoit fort à bien des gens. » Une mode qui scandalisa bien plus encore fit son apparition vers 1428 : ce fut celle des hennins ou bonnets montés sur des carcasses de laiton ou de carton, et garnis de toiles très fines, exactement comme les bonnets des cauchoises. Le hennin, de forme cylindrique, s'élevait, en se renversant un peu en arrière, à une hauteur qui n'avait pas moins de soixante à soixantedix centimètres, si on en établit, d'après les miniatures des manuscrits, la proportion avec le reste du corps. Les uns se terminaient en pain de sucre ; les autres en cone tronqué; mais tous étaient garnis, de la base au sommet, devant , derrière et sur les côtés, d'une immense quantité de toile fine et de gaze, qui s'allongeait par derrière comme un voile tombant, se repliait en cornes sur les oreilles, formait comme un dôme sur le sommet, et s'avançait en avant comme une large feuille de papier déployée au-dessus de la figure. L'enthousiasme des femmes pour les hennins fut aussi grand que l'avait été l'engouement des hommes pour les poulaines. Cet édifice de carton et de linge élevé au-dessus de la tête était des plus incommodes, et, de même qu'en 1417, les oreilles larges avaient forcé les femmes à se placer de côté pour passer dans les portes, de même, en 1430, les hennins les contraignaient presque à s'agenouiller pour entrer dans les appartements et pour en 'sortir. L'Eglise, toujours ombrageuse pour les hochets de la vanité mondaine, ne pouvait laisser passer sans protestation une pareille mode. Un prédicateur célèbre, le carme Thomas Connecte, se chargea de lancer l'anathôme :
« En cet an (1428), ès parties de Flandre, Tournesis, Artois, Cambresis,
Aniienois, Ponthieu, et es Marches environ, dit Monstrelet, régna un prêcheur de l'ordre des Carmes... nommé frère Thomas Conecte, auquel par toutes les villes oh il vouloit faire ses prédications.... on faisoit faire un grand échafaud... sur lequel étoit préparé un autel , où il disoit la messe, etc.. et faisoit ses prédications.... en blâmant les vices et péchés d'un chacun.... Et pareillement les femmes de noble lignée et autres, de quelque état qu'elles fussent, portant sur leurs têtes hauts atours et autres habillements de parage, ainsi qu'ont accoutumé de porter les nobles femmes ès Marches et pays dessus dits. Desquelles nobles femmes , nulle , de quelque état qu'elle fût, atout (avec) iceux atours ne s'osoit trouver en sa présence, car il avoit accoutumé, quand il en véoit aucune, d'émouvoir après icelle tous les petits enfants, et les admonestoit en donnant certains jours de pardon à ceux qui ce faisoient, desquels donner, comme il disoit, avoit la puissance ; et les faisoit crier haut : au hennin! au hennin!
« Et mêmement, quand les dessus dites femmes de noble lignée se départoient de devant lui , iceux enfants, en continuant leur cri , couroient après, et de fait vouloient tirer sus (jeter bas) lesdits hennins, tant qu'il convenoit qu'icelles fenmies se sauvassent, et missent en sauveté en aucun lieu. Pour lesquels cris et poursuite s'émurent en plusieurs lieux, oîi il se faisoit, de grands rumeurs et maltalents entre lesdits criants au hennin et les serviteurs d'icelles dames et damoiselles. Néanmoins ledit frère Thomas continua tant et fit continuer les cris et blasphèmes dessus dits, que toutes les dames et damoiselles, et autres femmes portant hauts atours, n'aUoient plus à ses prédications, sinon en simple état et déconu , ainsi et pareillement que les portent les femmes de labeur de petit et pauvre état. Et pour la plus grand partie d'icelles nobles femmes retournées en leurs propres heux, ayant grand vergogne des honteuses et injurieuses paroles qu'elles avoient ouïes audit préchement, se disposèrent à mettre sus leurs atours, et prirent autres tels ou semblables que portoient femmes de béguinage ; et leur dura ce petit état aucune petite espace de temps. Mais, à l'exemple du hmaçon, lequel , quand on passe près de lui , retrait ses cornes par dedans, et quand il n'oyt plus rien, les reboute, ainsi firent icelles ; et en assez bref, après que ledit prêcheur se fut départi du pays , elles recommencèrent comme devant, et oubHèrent sa doctrine, et reprirent petit à petit leur vieil état, tel ou plus grand qu'elles n'avoient accoutumé de porter » (1).
(1) Monstrelet, édit. Bucboii, t. v, p. 197 et suiv. A propos de l'anecdote qu'on vient de lire, nous croyons devoir faire ici un rapprochement assez curieux entre les modes du xv« siècle et celles du xviii« siècle. Voici ce qu'on lit dans les Mémoires de madame Campan :
« Sous le règne de Louis XVI , les coiffures parvinrent à un tel degré de liauleur, par l'échafaudage des