QUINZIÈME SIÈCLE. — FÊTES ET FESTINS
idée suffisante du cérémonial usité dans ces solennités, en indiquant en même temps les costumes d'apparat de ceux qui étaient appelés à y prendre part. Nous laissons parler Matthieu de Coussy (1) : « On voyoit, dit ce chroniqueur, les seigneurs de la cour de parlement, où il y avoit six huissiers vestus d'escarlate, tenants chacun sa verge, et le premier avoit son bonnet frangé d'or de Chypre, doublé de menu vair par dedans. Après venoit le premier président, vestu d'un grand manteau d'escarlate (2) pendant jusqu'à terre, accompagné des trois présidents de ladite cour; et puis suivoient deux à deux les autres seigneurs et conseillers de ladite cour, jusqu'à cinquante, tous vestus d'escarlate, portants leurs chapeaux sur l'épaule; les advocat s après pareillement habillés En après alloient les eschevins de ladite ville de Paris, en leurs robes mi-parties, et leurs sergens devant eux, chacun son écusson à la poitrine ès armes de la ville. — De l'antre costé alloient les conseillers de la chambre des comptes, leurs huissiers et sergens devant eux, et les seigneurs et clers vestus de noir. — Après alloient ceux de l'Hostel-Dieu, et deux cents pauvres, chacun sa robe de deuil, sa torche de 3 à 4 livres pesant, et deux escussons sur chacune torche, et sur la robe deux, l'un devant, l'autre derrière.
« Après alloient quatorze ou dix-huit aveugles des Quinze-Vingts, vestus de noir et l'enseigne d'une fleur de lys attachée à chacune de leurs robes, et après soixante hommes, tous vestus de noir qui portoient la châsse et le bois où fut mis le corps du roi. En après vinrent vingt-quatre crieurs, tenants chacun sa cloche, robes et chaperons noirs, escusson devant et derrière. »
Sous le rapport de la richesse et du luxe, ce n'étaient certes pas les rois de France qui, au xv^ siècle, tenaient le premier rang, et nous croyons qu'à cette époque on peut, sans mentir à l'histoire, donner le sceplre aux princes de Bourgogne. Ces princes avaient gardé bien mieux que nos rois les goûts somptueux de l'ancienne noblesse ; ils célébraient des fêtes magnifiques, donnaient des joutes et des tournois, fonrlaient des ordres chevaleresques, et ne payaient pas leurs créanciers. En 1431 , Philippe le Bon célébra dans la ville de Lille la fête de la Toison-d'Or; il y parut ainsi que les autres membres de l'ordre, en robe vermeille, fourrée de
(1) Chronique de Ma.tlliieu de Cou'sy, collcct. Biiclion, XI, p. 333 et suiv.
('2) Le roi donnoit tous li s ans aux prdsidenls du l'ai lcment des robes neuves d'écarlate fourrée d'herininc, et une loque on mortier de velours orné d'un cercle d'or, et aux conseillers des robes d'écarlalc. Quelques uns prétendent que cet habit des présidents est l'ancien manfau royal ; et en cfTL't, dans un tableau qui éloil dans la grande chambre du Parlement, Charles VI étoit représenlé avec le manleau. Mons- Irelct est aussi de ce sentiment, car en parlant de l'entrée de Henri, roi d'Anglelci re, à Paris^ il dit : « Vint maître Philippe de Morvilliers, premier président, eu habit royal, et tous les seigneurs du Parlement vélus de hings babils de vermeil, (i)ucangc.)
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gris et tombant jusqu'au dessous du genou; un large manteau de fine escarlate tout broché d'or et garni de menu vair se déployait par dessus sa robe; son chaperon à longues coquilles doubles suivant l'ancienne mode, était fait de la même étoffe que le manteau et par dessus ses habits il portait le collier de l'ordre à découvert.
En 1454, ce même duc Philippe qui se croyait toujours au beau temps de la chevalerie, conçut le projet d'engager la chrétienté à se croiser contre les Turcs et dans ce but il donna, le 9 février de cette même année, un repas dont la dépense aurait absorbé tous les revenus de son voisin le roi de France. Ce jour-là le duc se montra vêtu plus splendidement encore que d'habitude, et les chroniqueurs disent qu'il portait sur lui pour plus d'un million d'écus d'or de joyaux et de pierres précieuses. Au lieu de jeûner et de prier comme on le faisait autrefois quand on voulait partir pour la croisade, les assistants se préparèrent à la guerre par un festin pantagruélique. Le duc avait fait dresser trois tables : l'une moyenne, l'autre grande et l'autre petite, comme le dit le chroniqueur Olivier de la Marche; sur la première on voyait une église garnie de vitraux, « où il y avoit une cloche sonnante et quatre chantres, » et un navire avec ses voiles, ses agrès et un nombreux équipage. Sur la seconde table on voyait un pâté dans lequel étaient vingtsix musiciens, de véritables musiciens en chair et en os, qui jouaient chacun à tour de rôle un air varié, et à côté du pâté était un château-fort habité par la fée Mélusine en forme de serpent ; les fossés du château étaient remplis d'eau de fleurs d'orange; venait ensuite la représentation d'un désert dans lequel un tigre combatrtait un serpent; puis un homme sauvage monté sur un chameau, un fou monté sur un ours.
A la fin du dîner, un géant habillé à la mode des Sarrasins de Grenade, apparut à la porte des salles du festin, conduisant un éléphant caparaçonné de soie, « sur lequel, dit Olivier de la Marche, avoit un château où se tenoit une dame, en manière de religieuse. » Cette dame, c'était l'Église qui venait se recommander aux chevaliers bourguignons; elle leur adressa une longue requête en vers, qui fut vivement appuyée par douze autres dames qui représentaient chacune une vertu, et quand elles eurent fini de débiter leur harangue, le roi d'armes, Toison-d'or, apporta un faisan, qui avait un beau collier enrichi de pierres précieuses, et chacun .des assistants, à commencer par le duc de Bourgogne, promit à Dieu, à la Vierge, et au faisan d'aller combattre les infidèles ; mais le temps des grandes aventures était passé, et la plupart des convives, en quittant la table, avaient déjà oublié leur serment.
QUINZIÈME SIÈCLE. — NOBLES ET BOURGEOIS. 205 Malgré la prodigieuse activité de sa -vie, ses expéditions guerrières et ses continuelles intrigues, Charles-le-Téméraire n'eut pas moins de goût que ses prédécesseurs pour les prodigalités somptueuses. Lors de son entrevue avec l'empereur dans la ville de Trêves, il portait par dessus ses armes un manteau chargé d'or et de diamants, estimé plus de deux cent mille ducats, et chacun des hérauts qui marchaient en tête de son cortège était vêtu d'un habit historié sur lequel était richement brodé le blason de l'une de ses seigneuries. En fait de luxe^ on le voit, les ducs de Bourgogne semblaient rappeler les jours de la décadence romaine; mais ils n'avaient point pour ressource, comme les maîtres du monde, l'or et le sang de tous les peuples ; leurs vassaux avaient grand' peine à payer la taille ; on disait qu'il fallait avoir fait bien des malheureux pour donner de si beaux festins et porter de si riches habits ; et quelques uns de ces ducs d'Occident, comme on les appela quelque fois, moururent aussi pauvres que ceux qu'ils avaient ruinés, témoin PliiHppe le Hardi, qui ne laissa pas même en mourant de quoi payer ses funérailles. Les meubles de son palais furent saisis et vendus aux enchères et sa veuve fut réduite, en signe de renonciation, à déposer sur son cercueil sa bourse, sa ceinture et ses clefs.
La noblesse française, qui, jusqu'aux derniers jours de la vieille monarchie, eut toujours une aptitude particulière pour se ruiner, ne restait point en arrière de la somptuosité de ces princes de Bourgogne, qui étaient tour à tour ses alHés, ses maîtres ou ses ennemis. Assez simples d'ordinaire dans leur vie intime, les seigneurs français au xv^ siècle, dépensaient en un jour, lorsqu'il s'agissait de paraître et de briller dans une chevauchée solennelle, les revenus de plusieurs années, et ils semblaient justifier d'avance ces vers de La Fontaine, qui s'appliquent si parfaitement à cette manie de briller par les choses extérieures, qui est chez nous un des traits caractéristiques du caractère national :
La sotte vanité nous est commune en France ; C'est proprement le mal français.
C'était à qui se ruinerait le plus vite, et il n'y avait pas d'inventions bizarres auxquelles on n'eût recours. Lors de l'entrée de Louis XI à Paris après son sacre, les chevaux des seigneurs qui formaient le cortège étaient couverts de housses de drap d'or, d'argent et de velours cramoisi, qui traînaient jusqu'à terre et qui étaient ornées d'une quantité de clochettes d'argent : le seigneur de La Roche ne s'était pas contenté des clochettes ; il avait voulu, pour se distinguer, avoir de véritables cloches, aussi grosses que la tête d'un homme, qui pendaient à toutes les pointes de ses housses et qui rendaient un grand bruit. Les livrées des valets n'étaient