SEIZIÈME SIÈCLE. — MOBILITÉ DES MODES
leurs moulins, leurs terres, leurs prez, leurs bois et leurs revenus', se coulent et consomment en habillements, desquelles la façon excède souvent le pris des estoffes, et se, en broderies , pourfileures , passements , franges, chenettes, bords, arrièrepoints et autres pratiques qu'on invente de jour à autre. Et bien qu'on aye fait de beaux édits sur la réformation des habits , si est-ce qu'ils ne servent de rien; car puisqu'à la cour on porte ce qui est défendu, on en portera partout, car la cour est le modelle et le patron de tout le reste de la France. »
Nous avons dit plus haut que la plupart des ordonnances somptuaires avaient été éludées par les populations : il faut cependant faire une réserve pour l'époque de la ligue. Les troubles civils d'une part, et de l'autre le fanatisme ardent des ligueurs, modifièrent complètement les habitudes. Ce fait est attesté de la manière la plus formelle par le document suivant :
« A Paris, on voit une si grave réformation au retranchement du luxe, qu'il est impossible de le croire à ceux qui ne le voyent, et semblent plustost que la bombance en soit maintenant du tout bannie et déchassée pour un temps; jusque-là même que, quand une damoiselle porte non seulement une freze à la confusion, mais un simple rabat un peu trop long, ou des manches trop découpées, ou quelque autre superfluité, les autres damoiselles se jettent sur elle et lui arrachent son collet, ou lui descliirent sa robbe. Enfin, vous ne voyez plus dedans Paris que du drap au lieu de soye, et de la soye auliea de l'or, lesquelles choses, à la vérité, y estoient trop prophanées de ceuxmesme à qui il convenoit le moins ; ce que le roy n'a jamais pu faire observer, ny par l'interposition de son authorité royale, ny parla force de ses édicts pénaux. »
De toutes les époques que nous avons traversées dans le cours de ce travail , il n'en est aucune qui présente une plus grande variété , une plus grande mobilité dans les modes que celle à laquelle nous sommes arrivés. Les anciens types du moyen-âge vont disparaissant chaque jour, et les types nouveaux semblent déjà offrir en germe la plupart des éléments du costume moderne ; mais au milieu de ces essais, de cette transformation, la France n'invente rien qui lui soit propre; la réforme de la toilette, comme la réforme littéraire et religieuse, n'est rien autre chose pour elle qu'une importation étrangère. Elle emprunte à l'Italie, à l'Angleterre, à l'Allemagne. Cette origine exotique se révèle jusque dans les noms des habits : pourpoints à la suisse, à l'allemande, à lawallone, à l'espagnole; (1)
(1) C'est au XVI* siècle qu'on voit paraître poui- la première fois des livres qui traitent delà mode, Ot qu'on s'occupe en France du costume des autres nations. Nous citerons au premier rang des ouvrages de ce genre : Recueil de la diversité des habits qui sont de présent eu mage aux pays d'Europe , A$ie, etc. Paris, i^iîl, in-8°. .
chacun , selon qu'il est catholique ou réformé , prend ses modèles au-delà des Pyrénées ou au delà du Rhin; mais le goût élégant de la renaissance laisse partout son empreinte à la fois somptueuse et sévère.
Au début du règne de Louis XII l'habillement des hommes d'un âge déjà mûr , se compose pour les classes riches d'un pantalon serré, en couleur éclatante; d'une veste ample et plissée descendant à la naissance des cuisses, et par dessus d'une robe dont la longueur variait suivant le goût de ceux qui la portaient ; cette robe, dans sa partie supérieure , avait un grand collet rond qui recouvrait entièrement les épaules, et qui était garni de fourrures précieuses, martre, zibeline, menu vair, etc.; les jeunes gens, vers la même date, avaient délaissé la robe longue et adopté le pourpoint à manches amples et plissées , à petites basques, et le manteau court. Menot, dans le sermon de l'Enfant prodigue (1), nous donne ainsi, à propos du dissipateur hébreu, le portrait d'un viveur élégant des premières années du xvi^ siècle : « Il avait, dit le prédicateur populaire , bottines d'escarlate bien lijrées, la belle chemise fronsée sus le colet , le pourpoint fringant de velours, la toque de Florence à cheveiix pignés , vien n'y manque ! . . . Mais quand la bourse fut vide, et qu'il n'y avoit plus que frire, chascun emportoit sa pièce de monsieur le bragard, chemise et pourpoint, si bien que mon gallani fut mis en cueilleur de pommes, habillé comme ung brûleur de maisons, nud comme un ver... Il le montre revenant dans son pays, sec comme brésil, avec ung petit roquet qui venait aux gerrez et vestu comme ung belistre. » Cette chemise froncée sur le devant dont parle Menot formait une des pièces essentielles du costume de la renaissance. En hiver, elle était faite de taffetas ou de satin broché d'or, en été de fine toile de Flandre , et c'est sans aucun doute pour la laisser paraître qu'on prit l'habitude d'ouvrir les pourpoints, et comme le disent les écrivains du temps, de les taillader à mille balafres.
Les Italiens et les Espagnols qui affluèrent en France sous le règne de François I^"", la captivité même de ce prince dans les Etats de Charles-Quint , exercèrent sur les modes la même influence que sur les mœurs. La forme des habits en fut sensiblement modifiée. On ajouta à la partie supérieure du haut-de-cliausses un bouillon ou bouffant d'étoffe phssée couvert de bandes d'une autre couleur que l'étoffe du dessous. Cette espèce de vêtement se nommait la trousse ou le tonnelet; on vit reparaître en même temps les grosses braguettes. Des bouillons à bandes de couleurs diverses furent également ajoutés à la partie supérieure des manches , et le
(1) Sermones parisienses, fol. 169 et seq.
manteau finit peu à peu par remplacer complètement la robe longue , que l'on ne
porta plus que comme vêtement d'apparat dans les cérémonies officielles.
Sous Henri II , le type général resta à peu de chose près ce qu'il avait été sous François P'', et la seule nouveauté importante fut l'introduction de la fraise qu'on appela aussi collerette godronnée, c'est-à-dire collerette empesée. Cet ornement nous vint de l'Italie, et Catherine de Médicis accorda au Vénitien Vinciolo le droit exclusif de le fabriquer et de le vendre. On le confectionnait avec une espèce de toile très-fine, travaillée à jour comme la dentelle, et qu'on nommait lacis et point coupé. Un passage des Commentaires de Biaise de Montluc nous montre que parmi les vigoureuses générations du xvi*' siècle, les plus rudes soldats eux-mêmes n'étaient point étrangers aux raffinements de la coquetterie. Montluc raconte qu'en 1555, il était bloqué dans Sienne, malade et la tête enveloppée de fourrures. — Grand Dieu/ s'écriaient les dames et les peureux, que ferons-nous si notre gouverneur meurt? nous sommes perdus. — « Voyant le regret que le peuple avoit de me voir ainsi malade , dit Montluc, je me fis bailler des chausses de veloux cramoisy... couvertes de passements d'or et fort découpées, car au temps que je les avois fait faire, j'étois amoureux. Je prins le pourpoint tout de mesme, une chemise ouvrée de soye cramoisy et de filet d'or bien riche (en ce temps-là ou portoit les collets des chemises un peu avaliez) , puis prins un collet de buffle, et me fis mettre le haussecol de mes armes, qui estoient bien dorées. En ce temps-là je portois gris et blanc, pour l'amour d'une dame de cpi j'étois serviteur lorsque j'avois le loisir; et avois un chapeau de soye grise, faict à l'allemande, avec un grand cordon d'argent et des plumes d'aigrette bien argentées. Les chapeaux en ce temps-là ne couvroient pas grands, comme font à ceste heure. Puis me vestis un cazaquin de veloux gris , garny de petites tresses d'argent à deux petits doigts l'une de l'autre, et doublé de toile d'argent tout découpé entre les tresses. »
Montluc ajoute que lorsqu'il se regarda dans son miroir, après avoir fait cette toilette, il ne put s'empêcher de rire; il n'était point le seul, du reste, parmi les hommes de guerre de cette rude époque, qui sacrifiait ainsi aux mignardises de la mode. Brantôme nous apprend que le duc de Nemours s'habillait des mieux : « et si bien que toute la cour en son temps prenait tout son patron de se bien habiller Sur lui (1). » Cette recherche dans le costume avait envahi toutes les classes de la société, et vers le milieu du siècle il y eut dans la toilette une sorte d'anarchie
(I) Œuvres de Brantôme, édit. de Leydc, ICG6, l. III, p. 2.
SEIZIÈME SIÈCLE. — TOILETTE DES MIGNONS. 221 pendant laquelle tous les rangs se trouvèrent confondus , malgré les prescriptions des lois somptuaires. On voit en effet, par les registres de l'Hôtel-de -Ville de Paris, qu'en 1558 les prêtres s'habillaient comme les séculiers, les marchands comme les nobles , tandis que les femmes portaient des habits d'hommes , et que les hommes de leur côté, se rapprochaient de la mise des femmes. « Ce qui est, disaient les magistrats de l'édilité parisienne , un scandale et déshonneur à cette ville, capitale du royaume, qui doit être le miroir et exemple d'honneur, modestie et geste des autres villes (1). »
Sous le règne de Henri III , le luxe , la mignardise , on pourrait même dire la dépravation des habits, furent poussés à leurs dernières limites. On resserra les hauts-de-chausses sur les cuisses, et tout en raccourcissant la trousse on augmenta son volume, de telle sorte que ceux qui portaient ce vêtement bizarre paraissaient enveloppés par le milieu du corps dans un ballon gonflé d'air. Les bas, placés par dessus les hauts-de-chausses, formaient un petit bourrelet au-dessus du genou; le manteau descendait à peine à la hauteur du coude, tandis que le cou était entouré d'une fraise immense. Le secrétaire de l'ambassade vénitienne envoyée à Paris en 1 577, fut si frappé de la grandeur de ces fraises et de celle des collets de chemises, qu'il en fit un rapport à la Seigneurie; il constata en même temps les variations incessantes des modes, et après avoir dit qu'elles changent à Paris de jour en jour et d'heure en heure, il ajoute que si la forme des vêtements se modifie sans cesse, la manière de les porter n'est pas moins bizarre. « On a toujours, ditil, le manteau posé sur une seule épaule, une manche du pourpoint ouverte et l'autre boutonnée. Ces changements de costume chez les jeunes gens exigent des dépenses considérables. Un homme de la cour n'est pas estimé^ s'il n'a vingt-cinq ou trente habillements de différentes façons et s'il n'en change pas tous les jours. » Les remarques du secrétaire vénitien sont confirmées par tous les documents du temps, et même par des caricatures. Dans l'un de ces dessins satiriques, un Français est représenté tout nu, une paire de ciseaux à la main, devant un monceau de draps et d'étoffes diverses , ce qui signifie que la mode change si vite qu'elle ne lui laisse pas même le temps de se tailler un habit.
Les honteux penchants de Henri III contribuèrent singulièrement à avilir les modes, et à enlever au costume des hommes son caractère viril. Le roi se montrait souvent au miheu de ses mignons avec des habits de femme , les cheveux teints et frisés, les oreilles chargées de pendants, le cou orné d'un collier, et la lèvre supé-
(1) Godefroy, Cérémojiial français, t. Il, p. •>.