SEIZIÈME SIÈCLE. — LUXE DES FESTINS
rieure garnie de deux petites moustaches, ce qui rendait plus ridicule encore cette parure féminine (1). Mais sous cette apparence énervée se conservaient des habitudes d'une âpreté sauvage. Ces hommes, chargés de dentelles et de bijoux cormne des fdles perdues, ne quittaient jamais la dague et l'épée ; c'était là un des ornements de leur toilette, et ils préludaient par la débauche aux assassinats de la guerre civile , car ils trouvaient dans les mœurs de leur maître une excuse pour leurs vices, et dans les habitudes de leur temps une excuse pour leur cruauté. Henri III , en fait de dépravation, se chargeait de leur donner l'exemple : « Il ouvroit son pourpoint , dit l'Estoile , et descouvroit sa gorge; » lesjoûtes, les tournois , les processions nocturnes , les mascarades de toute espèce , semblaient faire du règne de ce prince une continuelle orgie. Les femmes couvertes seulement d'une fine toUe, « avec un point coupé à la gorge, c'est l'Estoile qui parle, se laissaient mener par dessous le bras à travers des églises, au grand scandale de plusieurs. » Le même chroniqueur raconte que dans un banquet donné par la Reine- Mère à Chenonceau, « les plus belles ethonnestes dames de la cour estant à moitié nues, et ayant leurs cheveux espars, comme épousées, furent employées à faire le service. » Ce banquet coûta plus de cent mille livres. Quelques jours auparavant, à l'occasion d'un dîner donné par le roi au Plessis-les-Tours, on avait dépensé plus de soixante mille francs à acheter de la soie verte pour habiller ces mêmes dames de la cour, qui cette fois servaient à table en habits d'hommes.
Quand le duc de Joyeuse épousa Marguerite de Lorraine, sœur de la reine de France, Henri III régla lui-même l'ordonnance de dix-sept festins splendides qui se succédèrent sans interruption de jour à autre. On n'avait point vu, depuis les ducs de Bourgogne , une prodigalité pareille. Quelques uns des convives portaient des habits qui avaient coûté dix mille écus, et Henri III dépensa pour sa part une somme qu'on peut évaluer à six millions de notre monnaie. « La toile d'or et d'argent, dit Pierre de l'Estoile, jusqu'aux masques et chariots et autres feintes, et aux accoustrements des pages et laquais, le veloux et la broderie d'or et d'argent ny furent non plus épargnés que si on les eût donnés pour l'amour de Dieu. » En lisant dans le vieux chroniqueur le détail de toutes ces folies, on se croirait trans-
(1) Gaucher de Sainte-Marthe, dans ses Poésies françaises (édition de 1629, in-4, p. 171), fait allusion à cette toilette^ qui ne laissait plus reconnaître le sexe. Il gourmande sévèrement :
Ces jeunes gens frisés, goudronnés, parfumés, — Fards qui de notre temps n'estoicnt accoustumés — Qui nous feroient mesprendre à discerner les dames D'entre les chevaliers qui ressemblent aux femmes.