SEIZIÈME ET DIX-SEPTIÈME SIÈCLES
Sous le règne de Louis XIII , le costume, sauf quelques modifications de détail , resta ce qu'il était dans les dernières années du règne de Henri IV. On continua de porter le manteau court du xvi^ siècle, les chapeaux abords retroussés, les bottes molles ; mais la collerette rabattue remplaça la fraise , les habits se galonnèrent et l'on fit un plus grand usage de la dentelle. On vit en même temps se répandre la mode des perruques ; Louis XIII ayant repris les cheveux longs, abandonnés sous les règnes précédents, les gens de cour s'empressèrent de l'imiter; ceux qui étaient chauves déguisèrent leur calvitie sous des cheveux d'emprunt, et toutes les classes aisées de la société héritèrent, dans le siècle suivant, de cette mode gênante et ridicule.
Sous Louis XIV, le costume se modifia complètement : le manteau court fut remplacé par la souquenille ou manteau à manches qui, en se rétrécissant, forma l'habit. La trousse se changea en haut-de-chausses, puis en culottes. Les femmes continuèrent à porter la robe ajustée du corsage, mais en découvrant leur gorge d'une manière souvent scandaleuse. Elles prirent en général pour modèles les maîtresses du roi , et la toilette féminine peut se diviser à cette époque en trois périodes, correspondant aux règnes de madame de Montespan, de mademoiselle de Fontanges et de madame de Maintenon. Sous madame de Montespan, les modes se distinguèrent par un cachet de somptueuse élégance ; mademoiselle Fontanges leur donna une grâce mignarde et coquette ; et madame de Maintenon une austérité sévère qui semblait répondre à la tristesse de la fin du grand règne (1).
(1) On trouvera dans l'Encyclopédie du X1X« Siècle un excellent article de M. Edouard Fournier 5ur le costume au temps de Louis XIV.
Cette femme célèbre, que la hauteur de son esprit éleA'ait au-dessus des puériles préoccupations de son sexe , et qui remplaçait la coquetterie par l'ambition , imprima au costume des femmes un caractère de décence qu'il était bien loin d'avoir avant elle , et par son exemple elle fit plus que les théologiens et les casuistes par leurs sermons et par leurs livres. Le beau sexe, en effet, parait avoir singuhèrement abusé du débraillé sous la Fronde et pendant la première moitié du règne de Louis XIV : on peut en juger par deux petits Uvres, dont l'un est intitulé : Discours particulier contre les femmes desbraillées de ce temps (1), par Pierre Juvernay, prêtre parisien , et dont l'autre : De l'Abus des nudités de gorge (2) , est attribué à Jacques Boileau, le frère du satirique. Pierre Juvernay, s'appuyant sur une foule de textes, établit que les femmes , en découvrant leurs gorges et leurs bras, sortent du secret cabinet de lliumble congnaissance de Dieu et d'ellesmêmes; elles ont beau, dit-il, porter l'image du Saint-Esprit; ce n'est là qu'une profanation nouvelle ; et il ajoute qu'elles feraient mieux d'avoir l'image d'un crapaud ou d'un corbeau , attendu que ces animaux là ne se plaisent que parmi les ordures ; ils leur reproche encore de courir les jubilés et les pardons pour y montrer leur desbraillement, et d'assister les seins nus à la procession de la Fête- Dieu , comme si elles ne pouvaient trouver aucun autre ornement poictrinal pour honorer la solennité de ce grand jour. On voit sur le titre de ce livre bizarre une femme à la mode que deux diables saisissent d'une main vigoureuse pour la précipiter dans la gueule d'un énorme dragon, représentant l'enfer ; mais la vignette, pas plus que le livre, ne paraît avoir produit une impression bien vive, car l'abbé Boileau, quarante ans plus tard, signalait encore les mêmes abus, et s'écriait avec tristesse, en comptant toutes les victimes que faisaient les nudités de gorge : « Hélas! les hommes et les femmes savent par une funeste expérience que l'amour prophane se place sur une belle gorge , comme sur une éminence d'où il noiis attaque avec avantage, qu'il y demeure comme sur un trône où il domine avec plaisir, qu'il y repose comme sur un Ut où il combat sans peine, et où il triomphe sans employer d'autres armes que la mollesse même. » (3)
L'un des vêtements les plus usuels, à l'époque qui nous occupe, paraît avoir été le pourpoint : il se composait de ce qu'on appelait le corps du pourpoint , qui tombait jusqu'au défaut des reins; de manches qui descendaient au poignet; d'un collet et de deux basques. Il était généralement porté par les hommes d'un âge mûr et
(1) Paris, 1637, in-12, troisième édition.
(2) Paris, 1675, in-12.
(3) De l'Abus des nudités de gorge, page 59.
DIX-SEPTIÈME SIÈCLE. 237 les vieilles familles bourgeoises. Les gens à la mode le remplacèrent par l'habit, comme on le voit par ce passage de Labruyère : « Le courtisan'autrefois avait ses cheveux, était en chausses et en pourpoint , portait de longs canons, et il était Hbertin, cela ne sied plus. Il porte perruque, l'habit serré, [les bas unis et il est dévot, tout se règle par la mode. » Ces canons dont;parle Labruyère étaient un ornement de toile ajusté en rouleau fort large, souvent orné de dentelle, qu'on attachait au-dessus du genou, et qui pendait jusqu'à la moitié de la jambe pour la couvrir.
Molière, comme Labruyère, nous offre en quelques mots de précieuses indications sur les modes de son temps ; dans V École des Maris, Sganarelle, qui nous représente le bourgeois de la vieille souche, déclare qu'il préfère :
Un bon poiu'point bien long et fourré comme il faut ,
aux gênantes fantaisies du bon ton, et en s'indignant contre le luxe, il nous trace un portrait incomparable de ces jeunes gens à la mode, qui de son temps s'appelaient des WM(/Mefs, et qui plus tard se sont appelés des roués, des merveilleux , des incroyables, des dandys et des lions :
Ne voudriez-vous point ,
dit^il,
De vos jeunes muguets m'inspirer les manières ?
M'obliger à porter de ces petits chapeaux ,
Qui laissent éventer leurs débiles cerveaux ;
Et de ces blonds cheveux , de qui la vaste enflm-e
Des visages humains offusque la figure ?
De ces petits pourpoints sous les bras se perdants ,
Et de ces grands collets jusqu'au nombril pendants ?
De ces manches qu'à table on voit tâter les sauces ,
Et de ces cotillons appelés hauts de chausses ?
De ces souliers mignons, de rubans revêtus,
Qui vous font ressembler à des pigeons pattus ?
Et de ces grands canons , où , comme en des entraves ,
On met tous les matins ses deux jambes esclaves ?
Et par qui nous voyons ces messieurs les galants
Marcher écarquillés ainsi que des volants (1).
(1) L'Ecole des Maris, acte 1" scène l". — Ici volants signifient des ailes de moulins. — On trouve encore dans l'Avare, acte II scène VI, quelques détails piquants sur les modes du XVIl* siècle.
Trouver la jeunesse aimable, dit Frosine, est-ce avoir le sens commun ? Sont-ce des hommes que de jeunes blondins, et peut-on s'attacher à ces animaux-là ?
Harpagon. — C'est ce que je dis tous les jours : avec leur ton de poule laitée, leur trois brins de
La colère d'Alceste contre la toilette prétentieuse de Clitandre nous donne également, à quelques années de distance, le signalement d'un homme du bon ton :
Sur quels fonds de mérite et de vertu sublime ,
dit le misanthrope à Célimène ,
Appuyez-vous en lui l'honneur de votre estime ? Est-ce par l'ongle long qu'il porte au petit doigt , Qu'il s'est acquis chez vous l'estime où l'on le voit ? Vous êtes vous rendue avec tout le beau monde. Au mérite éclatant de sa perruque blonde ? Sont-ce ses grands canons qui vous le font aimer ? L'amas de ses rubans a-t-il su vous charmer ? Est-ce par les appas de sa vaste rhingrave (1) Qu'il a gagné votre âme en faisant votre esclave ?
Les rubans et les dentelles tiennent une grande place dans les modes du règne de Louis XIV, mais ce sont surtout les perruques qui semblent caractériser plus particulièrement cette époque. Nous avons vu précédemment que leur usage remonte chez nous à une date assez reculée, mais elles ne commencèrent à se populariser que vers 1630, et ce fut seulement une trentaine d'années plus tard qu'elles se générahsèrent complètement. Leur forme, leur volume, leur nom même subirent d'incessantes modifications. Tour à tour plates, frisées, bouclées, rondes ou carrées, courtes ou longues, elles atteignirent à un certain moment du règne de Louis XIV, sous le nom de perruques in-folio, un développement considérable. Ces dernières étaient parti cuHèrement portées par les gens graves, ou du moins par les gens qui voulaient paraître tels, les magistrats, les jurisconsultes, les médecins; les prêtres eux-mêmes, quoique leur coiffure ait été invariablement réglée par les lois ecclésiastiques, adoptèrent la perruque. Les rigoristes virent dans cette innovation un attentat à la discipHne, et .Jean-Baptiste Thiers écrivit un livre contre les
barbe relevée en barbe de chat , leurs perruques d'étoupe, leurs hauts de chausses tombants et leurs estomacs débraillés !
Frosine. — Hé ! cela est bien bâti auprès d'une personne comme vous Ah! que vous lui plairez,
et que votre fraise à l'antique fera sur son esprit un effet admirable ! Mais surtout elle sera charmée de votre haut de chausses attaché au pourpoint avec des aiguillettes : c'est poiu" la rendre folle de vous ; et un amant aiguilleté sera pour elle un ragoût merveilleux.
(1) On m'assure, dit Ménage, que ces hauts de chausses ont été ainsi nommés d'un Allemand qu'on appelait M. le Reingrave, qui était gouverneur de Maestricht , lequel en introduisit la mode.
abbés perruquets. L'usage de la poudre, mentionné pour la première fois par Pierre de l'Etoile en 1593, se répandit vers 1650. On poudra non seulement les cheveux et les perruques, mais même les collets des habits et des manteaux. Cependant Louis XIV s'étant montré peu favorable à cette mode, à laquelle il ne se soumit que dans les dernières années de son règne, elle n'eut pas d'abord toute la vogue que la sanction royale aurait pu lui assurer, et sa grande popularité ne date guère que du xviii^ siècle.
Avec la poudre, qui servait, suivant les dames de la cour et les hommes du bel air, à adoucir le teint , on employait les mouches, petit morceau de taffetas noir qu'on s'appliquait sur le visage, ou même sur les bras, les épaules ou les seins, pour en faire ressortir la blancheur. Les mouches taiUées en long s'appelaient des assassins, comme pour exprimer en langage précieux les ravages qu'elles exerçaient sur les cœurs. On peut croire, en effet, qu'elles ont été l'une des armes les plus redoutables des arsenaux de la coquetterie, si l'on en juge par le témoignage de quelques écrivains du xvu« siècle. Molière donne des mouches à la Déesse des appas, et La Fontaine fait dire à la mouche ;
Je rehausse d'un teint la blancheur naturelle ; Et la dernière main que met à sa beauté
Une femme allant en conquête , C'est un ajustement des mouches empnmté.
On portait déjà des mouches du temps de Pierre Juvernay ; mais le sévère théologien se montre à leur égard assez indulgent, et il donne de cette indulgence le singuHer motif que voici : « Pour le regard des mousches que quelques dames vaines ont de coutume de s'appHquer sur leur \-isage pour paraître plus belle, j'en dirois icy volontiers encor quelques mots, n'estoit que je juge qu'il seroit quasi plus à propos de les exhorter à continuer cette practique , que de les en destourner, attendu qu'avec telles mousches — quoyque contre leur opinion — elles paraissent plustot laides que belles, et font plustot souslever le cœur à ceux qui les regardent qu'elles ne leur excitent l'appétit, veu qu'icelles appliquées en forme d'emplastre sur leur visage, font ressouvenir de quelque rongne, pustule , clou ou autre farcin qui pourroit être caché dessouz. » (1)
Sous le rapport industriel , le règne de Louis XIV mérite de figurer au premier rang ; ce n'est pas que les arts technologiques aient fait tout^à-coup de notables progrès, ou qu'on ait à signaler durant cette période quelque grande découverte ;
(1) Contre les femmes desbraillées, p. 71-72.
2/iO DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.
les procédés de fabrication restent au contraire, à peu de chose près, ce qu'ils étaient dans le siècle précédent ; mais les encouragements accordés par le pouvoir à l'industrie lui font prendre un essor jusqu'alors inconnu. Grâce au génie de Colbert, la France en peu d'années s'affranchit des tributs qu'elle payait aux étrangers; elle produit par elle-même ce qu'elle avait été jusque-là obligée de tirer du dehors ; elle s'approprie, en les perfectionnant, les procédés et les secrets de ses voisins. Les draps fins qu'on achetait en Angleterre et en Hollande sont naturalisés dans le royaume. Le travail des grandes manufactures se substitue au travail isolé et individuel des corporations. Dès 1669, quarante-quatre mille deux cents métiers battent en France pour produire des étoffes de laine. Les anciennes villes de fabrique , que les guerres du xv^ siècle , les guerres de religion et les troubles de la Fronde avaient ruinées les unes après les autres, semblent renaître à la vie industrielle. « Colbert, dit M. Pierre Clément, s'occupa d'importer en France des manufactures de glaces, de bas de soie, de verres de cristal, de tapisseries, de points de Venise, et autres objets pour l'achat desquels on estimait qu'il sortait tous les ans douze millions du royaume. » Une véritable école d'arts et métiers fut fondée dans l'ancienne manufacture des Gobelins ; Colbert établit dans son château de Lonrai , près Alençon, une fabrique de ces belles dentelles connues sous le nom de point d' Alençon ou point de France; quelques années plus tard, le comte de Marsan, le plus jeune des fils du comte d'Harcourt, obtint pour sa nourrice le droit exclusif de fonder à Paris des ateliers du même genre, dans lesquels on vit travailler des demoiselles de qualité (1). Enfin, pour être juste envers Louis XIV et son ministre , on peut dire qu'ils ont véritablement créé l'industrie française , et qu'ils ont réalisé avec ensemble, et dans toutes les branches, des améliorations que l'on n'avait tentées avant eux que d'une manière partielle, et la plupart du temps sans suite et sans persistance ; on peut dire de plus qu'ils ont fait autant de bien qu'il était possible d'en faire, à une époque où les métiers étaient encore constitués féodalement , où la richesse se trouvait en grande partie immobilisée aux mains de la noblesse et du clergé, où des entraves de toute espèce paralysaient tout à la fois la production et la consommation.
(1) L'usage des dentelles était on ne peut plus répandu en France dès les premières années du dixseptième siècle. Les hommes et les femmes semblaient se disputer à qui porterait les plus riches, et on en mettait partout, même aux souliers et aux bottes; mais comme il fallait en général les tirer de l'étranger, ce qui faisait sortir du pays une grande quantité de numéraire, le gouvei-nement rendit plusieurs ordonnances pour en restreindre la consommation. Les plus imortantes de ces ordonnances sont de 1629, 1633, 1636 et 1639. Elles furent révoquées en 1661, c'est-à-dire au moment où la France put suffire à s'approvisionner elle-même.
DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 2kl Nous remarquerons aussi que c'est à dater de ce moment que notre pays commence à exercer au dehors, pour les affaires de toilette et de goût , cette influence souveraine que depuis on n'a point cherché à lui disputer. La cour de Versailles donne le ton à l'Europe entière. Jusque-là nous avions acheté notre luxe aux étrangers, et maintenant ce sont les étrangers qui deviennent nos tributaires. Dans le siècle précédent, l'économiste Laffemas comparait les Français à des sauvages qui donnent ce qu'ils ont de plus précieux pour des babioles, et au dix-septième siècle, Bolingbrocke reproche aux Anglais et aux autres peuples d'enrichir la France en lui payant tous les ans, en échange de ses frivolités brillantes, cinq à six cent mille livres sterling.
Sous la régence, l'ampleur majestueuse des vêtements disparut en même temps que l'étiquette sévère qui , pendant le règne de Louis XIV, avait présidé à leur arrangement. Les influences espagnoles et italiennes, qui avaient dominé jusqu'alors, firent place à l'influence des peuples du Nord. Les habits serrèrent de plus près les formes du corps : ils se rétrécirent comme les appartements ; mais, par une contradiction bizarre, tandis que les hommes les portaient collants, les femmes, qui dans la partie supérieure du corps, les portaient également ajustés à la taille, leur donnèrent dans la partie inférieure un développement extraordinaire, en reprenant, vers 1718, la mode des vertugadins, qui reparurent sous le nom de paniers. «C'était, est-il dit dans l'Encyclopédie de Diderot, une espèce de jupon fait de toile cousue sur des cerceaux de baleine, placés les uns au-dessus des autres , de manière que celui du bas était le plus étendu , et que les autres
allaient en diminuant à mesure qu'ils s'approchaient du milieu du corps Ce
vêtement a scandalisé dans le commencement les ecclésiastiques, qui le regardaient comme un encouragement à la débauche par la facilité qu'on avait au moyen de cet ajustement d'en dérober les suites. Ils ont beaucoup prêché ; on les a laissé dire; on a porté des paniers , et ils ont laissé faue. Cette mode grotesque, qui donnait à la figure d'une femme l'air de deux éventails opposés, a duré longtemps (1).»
(1 ) Nous ajouterons aux détails qu'on vient de lire, qu'au moment même où nous écrivons ces lignes, c'est-à-dire au mois d'août 183o, les paniers ont reparu pour la cinquième fois au moins depuis l'invention des vertugales, sous le nom de tournure et àe jupons crinoline.
La persistance de cette mode, à la distance de plusieurs siècles, s'explique peut-être par l'avantage qu'elle offre aux femmes maigres de cacher l'absence de formes, et aux femmes qui ont de l'embonpoint de faire paraître leur taille plus mince, en élargissant considérablement les hanches. On peut dire, d'après ce que nous avons aujourd'hui sous les yeux, que cet ajustement serait assez gracieux s'il n'était point exagéré; mais dans les proportions auxquelles il est parvenu et pour les femmes de petite taille, il est tout à fait difforme, et nous comprenons très bien qu'à toutes les époques ont s'en soit moqué.
Les paniers augmentant considérablement la circonférence du corps, on voulut rétablir l'équilibre des proportions en exhaussant tout à la fois les chaussures et les coiffures. La trop courte beauté qui déjà au temps de Boileau moniaiï sur des patins, essaya de se grandir au moyen de talons très hauts et de semelles de liège superposées. On releva les cheveux, on les orna de rubans et de pompons, de fleurs natm'elles ou artificielles, de plumes, de feuillages, de figures d'animaux et d'oiseaux. Un écrivain du xviu^ siècle remarque à cette occasion qu'aussitôt qu'un animal monstrueux parait en France, « les femmes le font passer de son étable sur leur tête, Il n'y a point de femme comme il faut qui ne porte trois ou quatre rhinocéros. Une autre fois, on court toutes les boutiques pour avoir un bonnet au lapin, aux zépliirs, aux amours, à la comète. » Mais telle était la mobilité des modes que tout changeait d'un jour à l'autre, et Montesquieu, dans les Lettres persanes, nous fournit à cet égard des détails curieux. « Les Français, dit-il, ont oublié comment
ils étaient habillés cet été ; ils ignorent encore comment ils le seront cet hiver
Une femme qui quitte Paris pour aller passer six mois à la campagne, en revient aussi antique que si elle s'y était oubliée pendant trente ans. Le fils méconnaît le
portrait de sa mère, tant l'habit avec lequel elle est peinte lui paraît étranger
Quelquefois les coiffures montent insensiblement, et une révolution les fait descendre tout-à-coup : il a été un temps que leur hauteur immense mettait le visage d'une femme au miheu d'elle-même. Dans un autre c'étaient les pieds qui occupaient cette place. Les talons faisaient un piédestal qui la tenait en l'air. Les architectes ont été souvent obligés de hausser, de baisser et d'élargir les portes, selon que les parures des femmes exigeaient d'eux ce changement.... On voit quelquefois sur un visage une quantité de mouches, et elles disparaissent toutes le lendemain. »
Sous le règne de Louis XV, le type général du costume resta pour les hommes et pour les femmes ce qu'il était sous la régence, et les changements ne portèrent que sur les détails. Pour les femmes c'était le corsage ajusté, les paniers, avec le bas de robe ouvert sur le devant , relevé sur les côtés par des nœuds de soie, et laissant voir une jupe d'une autre couleur. Pour les hommes du bon ton, c'était l'habit à la française ou le ^tout de soie, le gilet long, les culottes, les bas de soie, les souliers à boucles, le chapeau à cornes, l'épée, le jabot, les manchettes. Cette toilette, prise dans son ensemble, ne manquait ni de légèreté ni d'élégance, mais elle était gâtée par l'afféterie et le mauvais goût des détails, et par une sorte de débraillé qui contrastait avec la richesse des étoffes.
La noblesse portait des habits de soie couverts de paillettes , la bourgeoisie des
DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 243 habits galonnés. L'usage des manchettes était commun aux hommes comme aux femmes, aux bourgeois comme aux nobles. Les perruques restaient toujours de mode, seulement elles étaient beaucoup moins volumineuses que sous Louis XIV, et changeaient à chaque instant de forme et de noms : perruques pointues, perruques carrées, perruques de bichon, perruques à la Sartine, à la circonstance, à la moutonne; chaque classe de la société portait une perruque distinctive : les ecclésiastiques, la perruque à l'abbé; les militaires, Idi perruque à la brigadière; les magistrats, la perruque à boudins; les domestiques, valets ou cochers, la perruque à bourse. Ce fut là l'une des modes les plus populaires et les plus persistantes qui aient jamais régné chez nous. La perruque, aux yeux de bien des gens, était comme le symbole de la monarcliie de Louis XIV ; et elle ne fût détrônée par la queue qu'au moment où cette monarchie allait disparaître elle-même dans un immense naufrage.
Le costume de la régence et du règne de Louis XV fut exactement en rapport avec les arts et les mœurs. En même temps que le désordre rapprochait toutes les classes de la société, les hommes portaient les mêmes étoifes que les femmes ; ils se chargeaient comme elles de cliquants et de bijoux, et mettaient du rouge et des mouches. Les officiers faisaient de la tapisserie , et le colonel de Fimarçon , des gardes françaises, s'habillait en femme quand il n'était pas de service. Les nudités de gorge , qui avaient causé de si vives alarmes à l'abbé Boileau, reparurent avec une effronterie nouvelle. Suivant la juste remarque de M. de Tocqueville, les appartements, les meubles et les habits offraient l'image de la mollesse et de la volupté ; et la galanterie des mœurs se révélait jusque dans les nuances ou le nom des étoffes, témoin la couleur cuisse de nymphe, qui jouit longtemps de la plus grande vogue. Toutes les classes subirent l'influence de cette dépravation, et l'on vit paraître dans le grand monde une classe nouvelle et jusqu'alors inconnue, celle des abbés, que Mercier, dans le tableau de Paris, appelle de petits hussards en rabat.
Les premières années du règne de Louis XVI amenèrent dans le costume un changement notable : il devient simple et plus décent , et plusieurs causes contribuèrent à ce changement : la France, ruinée par la honteuse administration du précédent règne, ne pouvait plus suffire aux folles prochgalités du luxe; le nouveau roi semblait protester, par ses goûts honnêtes et la sagesse de sa vie intime, contre les scandales du passé ; son influence était secondée d'un côté par les économistes, qui protestaient contre le luxe; et de l'autre par V anglomanie, qui s'efîbrçait d'imiter l'austérité puritaine. Mais par une fatalité qui contribua sans aucun doute à
2hli RÉSUMÉ GÉNÉRAL.
précipiter la marche de la révolution, la reine Marie-Antoinette, après avoir vécu assez longtemps avec une grande simplicité, s'éprit subitement d'une vive passion pour les futilités de la coquetterie féminine. Une couturière célèbre, M"^ Berlin, fut la cause de ce changement, et l'on trouve à ce sujet de curieux détails dans les Mémoires de madame Campan :
« L'admission de M"^ Bertin chez la reine fut suivie de résultats fâcheux pour Sa Majesté. L'art de la marchande, reçue dans l'intérieur en dépit de l'usage qui en éloignait, sans exception, toutes les personnes de sa classe, lui facihtait le moyen de faire adopter tous les jours une mode nouvelle. La reine, jusqu'à ce moment , n'avait développé qu'un goût fort simple pour sa toilette ; elle commença à en faire une occupation principale ; elle fut naturellement imitée par toutes les femmes. On voulait à l'instant avoir la même parure que la reine, porter les plumes, les guirlandes auxquelles sa beauté prêtait un charme infini, La dépense des jeunes
dames fut extrêmement augmentée ; les mères et les maris en murmurèrent Il
y eut de fâcheuses scènes de famille, plusieurs ménages refroidis ou brouillés, et le bruit général fut que la reine ruinerait toutes les dames françaises (1). »
Ce fut là, sans aucun doute, l'une des causes, et peut-être la principale cause de la désaffection qui poursuivit la reine Marie-Antoinette aux approches de la révolution française, et ce fait confirme une fois de plus ce que nous avons dit souvent de l'importance que les questions de toilette ont toujours eu dans notre pays.
Nous ne nous étendrons pas plus longtemps sur ce qui concerne le costume moderne, car nous avons déjà outrepassé les limites de notre sujet qui est avant tout archéologique, et qui par cela même s'arrête à la renaissance. L'histoire des modes françaises depuis la révolution jusqu'à nos jours demanderait d'ailleurs des développements considérables et qui offriraient peu d'intérêt, attendu que les changements n'ont guère porté que sur les détails. Nous allons donc nous borner en terminant, à résumer en quelques pages, pour fixer nettement les souvenirs de nos lecteurs, les principales indications de notre travail.
. Le sujet que nous venons de traiter, pris dans son ensemble, peut être envisagé sous divers points de vue ; d'abord sous le rapport archéologique, ensuite sous le rapport moral et économique. Commençons d'abord par l'archéologie.
(1) Mém. t. 1", p. 93.
RÉSUMÉ GÉNÉRAL. 245 En jetant un regard rétrospectif sur les faits que nous venons de présenter, on peut dire que l'histoire du costume en France se partage en quatre grandes périodes qui sont l'époque gallo-romaine , l'époque carlovingienne , l'époque gothique, et la renaissance. Dans la première, nous trouvons, à côté de l'influence grecque ou romaine, qui se fait sentir sur le littoral de la Méditerranée et dans les colonies du midi, le costume traditionnel des populations indigènes , portant les unes les longs cheveux, gallia comata, les autres les braies, gallia braccata. Ces populations conservent leur type national jusqu'au moment où la conquête romaine, en s'étendant à toutes les parties du territoire, vient leur imprimer un caractère nouveau, et, pour ainsi dire, les latiniser. Le christianisme parait à son tour, comme pour jeter sur les modes païennes le voile austère de la pudeur; les invasions barbares apportent ensuite un élément nouveau, qui se combine avec le costume latin, modifié par le christianisme, et qui forme, jusqu'aux derniers temps de l'empire de Charlemagne, ce que nous appellerons le type franco-romain. Du siècle à la fin du xiv^, se montre le moyen-âge proprement dit; la mode va sans cesse d'un extrême à l'autre, c'est-à-dire des vêtements longs et flottants à l'excès, aux vêtements étriqués et collants. La tradition antique a complètement disparu. Au xii^ siècle et au xni^, le costume monacal semble servir de modèle au costume civil. Puis, quand la foi s'afl'ailDlit, on voit paraître toutes les excentricités, toutes les bizarreries mondaines : les liauts-de-chausses étriqués, les braguettes, les vêtements mi-partie, les hennins, les immenses robes à queues ; les habits sont tourmentés et fantastiques comme les ornements de l'arcliitecture , comme les arabesques des manuscrits. Au moment de la renaissance, quand la littérature et l'art vivent des souvenirs de l'antiquité, la mode semble oublier l'Italie des Romains, pour s'inspirer uniquement de l'Italie des Médicis. La France ne fait plus que copier ses voisins; les traditions du goût indigène et du goût du moyen-âge disparaissent de jour en jour, et le fond même du costume moderne est définitivement fixé. Sous Louis XIV, les formes espagnoles, qui dominaient sous les deux règnes précédents, se modifient d'une manière notable. Les habits tailladés, crevassés, ballonnés, font place à des vêtements plus sévères, dans la coupe desquels domine la Hgne droite. Sous la régence et le règne de Louis XV, l'ampleur majestueuse du grand siècle disparaît entièrement ; l'habit long se retire devant l'habit à la française ; les mêmes ornements, les mêmes étoff'es sont portés par les deux sexes. Les mignons reparaissent dans les roués; ce sont les mêmes désordres de mœurs, avec la même afféterie de costume : les hommes portent en même temps l'épéeetles manchettes, et, comme au xvi^siècle, le duel et la dentelle sont devenus