RÉSUMÉ GÉNÉRAL
une affaire de mode. Il existe ainsi à travers toute notre histoire un rapport intime entre les mœurs et les modes. Sous les grands rois, et dans les périodes de force €tde prospérité, les vêtements sont majestueux, sévères, taillés pour la commodité de ceux qui les portent, plutôt que pour plaire aux yeux par de faux ornements. Dans les périodes de faiblesse et d'agitation, au contraire, ils sont pleins de recherche, ils affectent les formes les plus bizarres, se modifient à chaque instant; et l'on peut dire, sans exagération, qu'en France, chaque révolution dans la mode correspond à quelque agitation poHtique, à quelque changement dans les relations internationales.
En même temps que le mouvement général de la société se reflète dans le costume, les distinctions hiérarchiques qui séparent les diverses classes du monde féodal s'y reflètent également. La noblesse, le clergé, le tiers-état portent chacun dans leurs habits les marques distinctives de leur condition. U y a des étoffes et des couleurs royales, comme il y en a de nobles et de roturières. Au moyen âge, Thabit c'est l'homme ; et c'est par ce motif que le pouvoir intervient sans cesse dans les questions de toilette, non pour réglementer les fantaisies de la vanité, mais pour maintenir la hiérarchie sociale, en empêchant les classes privilégiées et celles qui ne l'étaient pas de se rapprocher et de se confondre. C'est aussi par le même motif que l'Église fit à toutes les époques les plus grands efforts pour empêcher les prêtres de s'habiller comme les laïcs, et qu'elle frappa de sa réprobation ceux qui suivaient, pour parler comme elle, la mode du siècle ; attendu que chaque pièce du costume ecclésiastique ou monacal, ayant une signification symbolique, le prêtre ou le moine eût semblé dépouiller son caractère et rentrer dans la vie civile , en quittant les vêtements particuliers qui manifestaient aux yeux de tous qu'il n'appartenait plus à cette même société.
Sons le rapport industriel et sous le rapport économique , l'histoire du costume en France peut également donner lieu à quelques remarques intéressantes ; et les indications que nous avons consignées dans cette introduction peuvent se résumer ainsi :
Dans la Gaule à demi-sauvage encore, l'industrie des étoffes est déjà florissante; mais elle perd considérablement de son activité sous la domination des Francs dont l'esprit mihtaire s'accordait mal avec les préoccupations commerciales. Le servage, en rendant, pour ainsi dire, impersonnel le travail des producteurs, arrête l'essor de la fabrication ; et la France, pour toutes les étoffes de luxe, devient pendant plusieurs siècles, tributaire de l'Orient. Une ère nouvelle s'ouvre avec l'affranchissement des communes. Le serf, devenu bourgeois, travaille désormais pour son
RÉSUMÉ GÉNÉRAL. 247 compte, et perçoit à son profit les produits de son travail. C'est là, nous le pensons, ce qui explique l'essor que prit après le grand mouvement social du xii'^ siècle, dans certaines parties de la France, la fabrication des étoffes, et principalement celle des draps , fabrication beaucoup plus importante qu'on ne pourrait le croire au premier abord, et qui fit arriver rapidement à un très haut degré de prospérité les villes qui s'y adonnèrent, et qui furent désignées sous le nom de villes drapantes. Mais tout importante que fut cette industrie à un certain moment, elle ne se soutint cependant qu'avec peine, parce que de nombreux obstacles arrêtaient son développement. C'était d'abord le manque de capitaux, attendu que les deux classes entre les mains desquelles se trouvait concentrée la propriété foncière , c'est-à-dire la noblesse et le clergé, se tenaient complètement en dehors du mouvement commercial. C'était l'imperfection des arts technologiques, et l'impossibilité où l'on se trouvait de réaUser quelque progrès dans les procédés de fabrication, car les statuts des métiers, en déterminant minutieusement toutes les opérations de la main-d'œuvre et en réglementant jusqu'à la forme des outils eux-mêmes, condamnaient les travailleurs à s'hnmobiliser dans la routine traditionnelle. C'était aussi la constitution des corporations, qui proscrivait entre les gens du même métier l'association des bras et des capitaux , et réduisait chaque producteur à ses seules ressources et à ses seules forces. Enfin on peut encore compter parmi les causes qui paralysaient l'industrie, la constante réprobation de l'Église contre le luxe, les préoccupations des intérêts matériels et la richesse, ainsi que l'ignorance de tous les pouvoirs publics en matière d'économie sociale, car les rois, en accordant aux étrangers des privilèges souvent exorbitants, leur sacrifiaient les régnicoles, et, par une contradiction singuhère, ceux de ces rois qui tentèrent de développer l'industrie, en arrêtèrent enmême temps l'essor par des lois somptuaires, qui limitaient la consommation entre les membres de certaines classes privilégiées, et ils l'écrasèrent sous des impôts qui frappaient à la fois les matières premières, la fabrication, le transport, la vente et l'achat. Malgré tous ces obstacles et leur état d'infériorité relative, par rapport à l'Orient, à l'Itahe et à la Flandre, les fabriques françaises du moyen-âge n'en arrivèrent pas moins à un très haut degré de perfection. Elles produisirent des velours, des satins, des broderies d'or et d'argent, des tapisseries hysloriées, d'une grande solidité et d'une grande richesse ; nos ouvriers excellaient surtout dans les articles accessoires de la toilette : les gants, les chapeaux, les bijoux ; et dès le xni« siècle, Paris, ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer, avait le monopole des futihtés élégantes. Du reste, dans aucun autre pays la mode, à toutes les époques, n'a exercé un empire plus absolu, et à certains