‹ Les arts somptuairesChapitre 5 sur 93 · COSTUME DES CHRÉTIENS · texte numérisé non relu

COSTUME DES CHRÉTIENS

gine aucune disliction entre les habits des prêtres et les habits de laïques. C'est l'opinion de Longueval et de Fleury (1). Une lettre écrite par le pape Célestin F»' aux évôques des provinces de Vienne et de Narbonne, en 428, donne un grand jjoids à cette opinion. Le pape parle de quelques prêtres étrangers à la Gaule, (jui. venus passagèrement dans ce pays, portaient un habillement particulier, s'enveloppaient d'un manteau, en se cinglant les reins, et il dit à cette occasion : .« D on vient ce nouvel habillement dans les églises des Gaules, et pourquoi changer làdessus l'usage de tant d'années et de tant de grands évêques? Nous devons être dislingués des autres par la doctrine, et non par l'habit; par nos mœurs et la pureté de l'esprit, et non par la forme des vêtements. »

Bien que l'histoire du costume ecclésiastique ne rentre point dans le cadre de notre travail, nous avons cru cependant devoir donner ici ces détails pour marquer le point de départ et les origines. Nous ne parlons que du costume ecclésiastique, c'est-à-dire du costume des clercs, des tliacres, des prêtres et des évêques, du clergé séculier, en un mot; car on sait, par une date à peu près certaine, la première apparition du costume monacal dans la (Jaule romaine, et cette date est celle de 360, époque à laquelle saint Martin fonda à Ligugé, près Poitiers, le premier monastère des Gaules. En Orient, les fondateurs d'ordres qui habitaient d'abord les déserts et les solitudes, ne donnèrent aux rebgieux que les habits des paysans. Il en fut de même à Ligiigé ; et les disciples de saint Martin portèrent pour vêtement une espèce de saie en poil de chameau, qui, tout en servant d'habit, servait aussi de cilice.

Aussi, d'une part tout le luxe de la civilisation romaine, de l'autre toute la simplicité du renoncement chrétien; dans les campagnes, l'ancien costume gaulois; dans les villes, quelques traditions de ce costume combinées avec les modes romaines et dominées par elles; dans la société civile, des chrétiens habillés comme des païens; dans la société religieuse, des prêtres habillés comme des laïques, et des moines habillés presque comme des Celtes, voilà ce que nous avons trouvé dans cette Gaule romaine que nous allons quitter pour entrer dans la Gaule barbare.

(1) Longueval, Ilisl. de l'Eglise gallicane, 1732, \n-li°, t. I, p. 486. — Fleury, Hist. ecclés., t. V, p. 628.

Vers Tan 69 de notre ère. c'est Tacite qui nous l'apprend, le général romain Cél'ialis disait aux Trcvires et aux Lingons : « Les mêmes causes entraîneront toujours les (iermains sur les Gaules : la cupidité, l'avaric^e, le besoin de changer de lieu; ils (piitteront leurs marais et leurs solitudes pour s'emparer de ce sol fertile et de ses haltitants (1). » l^a même pente, disait ?i son toui- un chef germain, la même pente qui porte le Rhin vers la mer porte aussi la (iermanie vers la Gaule. Cérialis et le chef barbare, en parlant ainsi, prophétisèrent par la voix de Tacite.

En effet, les peuplades germaines, qui, dutenq)sde César, avaient formé la ligue des Sicambres, ne cessèrent, à partir du troisième siècle, d'inquiéter la (Jaule romaine du côté du Rliin. Les Francs, l'une de ces peuplades, firent, en 254, irruption dans la (laule, et poussèrent de là jusqu'en Espagne et même jusqu'en Mauritanie f ils passèrent comme un torrent et ne s'arrêtèrent point.

(àe n'était là qu'une avant-garde, mais elle avait montré la route. Cent cinquante ans s'étaient à peine écoulés, (jue les nations transrhénanes, qui s'étaient donné rendez-vous pour la destruction de l'empire et le pillage des Gaules, franchirent le Rhin le 31 décembre 406 et le l*^"" janvier 407 : dates à jamais mémorables dans les annales du monde moderne.

I n Père de l'EgUse a dit, en parlant de ces invasions, (pi'il semblait que Dieu broyât les peuples pour les rajeunir en les mêlant. Les peuj)les en effet furent un instant mêlés de telle sorte ({u'il est souvent fort dilDcile de les reconnaître au milieu de ce chaos du cinquième siècle. Aussi la plupart des hvres modernes présentent-

(I) 'i'iicilp, Hisl., 11 V. IV, c. 7o. •

ils à cet égard la plus étrange confusion. Nous allons donc, pour éviter de tomber dans le même défaut, établir aussi nettement et aussi brièvement qu'il nous sera possible, la distinction entre les diverses nationalités, entre les divers éléments qui coexistent et se trouvent comme justaposés, pendant le cinquième siècle et au commencement du sixième, dans cette vaste région qui n'est déjà plus la Gaule, et qui n'est point encore la France.

Des nombreuses tribus barbares qui se répandirent alors sur notre sol, trois seulement s'y sont fixées : ce sont les Burgondes, les Wisigotlis et les Francs. Les Burgondes s'établissent de 406 à 413; les Wisigoths, de 412 à 450; les Francs, de 480 à 500 (1).

Ainsi donc, pour résumer d'un mot ce qui vient d'être dit et entrer sans plus dè détours dans notre sujet, nous trouvons au cinquième siècle : d'une part, la civilisation romaine ; de l'autre, les barbares qui arrivent successivement et qui à la fin du même siècle occupent le territoire. Ceci posé, voyons d'abord ce qui concerne la civilisation gallo-romaine.

On peut dire qu'à l'exception des paysans, la Gaule, à la fin du quatrième siècle, était, pour tout ce qui concerne le costume, à peu près latinisée; mais les modes romaines elles-mêmes avaient subi des modifications, et nous voyons paraître des vêtements qui sans être peut-être tout à fait nouveaux a\ aient été du moins jusque-là d'un usage restreint. Tels sont lero/o^/iî/w/, la I acer nu etlPL pcnnhi . Le col ohinm éiait une tunique à manches larges et flottantes; la laccrna, qui remplaçait la toge, se portait par-dessus le colobium, et s'agrafait sur l'épaule ou sur la poitrine. La péimle ressemblait à un sac percé d'un trou à la partie supérieure pour passer la tête et de deux ouvertures latérales pour passer les bras. La /acerna était faite avec une espèce de feutre ; la pénule, avec des laines grossières et quelquefois avec du cuir.

Le clavus ouatigusticlavus, par une distinction aristocratique, était affecté àlaclasse des clarissimes, c'est-à-dire des Gallo-Romains dont les familles avaient été admises aux dignités sénatoriales, et qui à ce titre ne payaient point de tribut. C'était une bande de pourpre cousue sur la tunique et qui descendait jusqu'aux genoux. La trabée, manteau blanc rayé de pourpre, complétait le vêtement des clarissimes.

(1) Ce que nous disons ici n'est point absolu. Avant le cinquième siècle, une foule de barbares, enrôlé* par les Romains en qualité de lèles, s'étaient établis dans la Gaule ; et nous trouvons, dans Grégoire de Tours, les Taillefales qui donnèrent leur nom au pays de Tifauge et les Saxons du Bessin ; mais nous ne parlons ici que des grandes masses, de celles qui ont une importance liistorique en rapport avec notre sujet : nous ajouterons que l'arrivée des Taillefales et celle de» Saxons n'est constatée par aucun bisiorien, et leur présence seule révèle leur existence.

On voit aussi, vers la même époque, se populariser l'usage de quelques coiffures particulières : le pileum, calotte de feutre ou de peau de mouton; le birrtts, bonnet pointu; le pileum phriighim, bonnet phrygien (qui servit de modèle à nos bonnets de liberté); le galeriis on petasus, bonnet à large bord, attaché sous le menton, ef qu'on pouvait, quand on voulait se découvrir, laisser retomber sur le dos.

Malgré les progrès toujours croissants du christianisme, les habitudes païennes se conservaient, avec le costume païen, même parmi les adeptes de la loi nouvelle. Les femmes, avant de se mettre à l'ouvrage, avant de fder, de tisser ou de teindre, — c'étaient là leurs occupations ordinaires, — invoquaient Minerve et les divinités du polythéisme, qui déjà, cependant, étaient exilées de l'Olympe. Au moment des kalendes de janvier, c'est-à-dire au renouvellement de l'année, les Gallo-Romains couraient à travers les rues de leurs villes déguisés en veaux ou en cerfs, ce qui veut dire sans doute couverts de la peau de ces animaux. Dans ces déguisements bizarres, portaient-ils des cornes, marchaient-ils à quatre pattes, pour rendre l'imitation plus fidèle? Nous ne saurions le dire, mais toujours est-il que nous devions signaler le fait, si peu explicite qu'il fût, parce qu'on y trouve comme le point de départ de nos mascarades. L'Église, qui les rappelle souvent pour les flétrir, nous apprend qu'elle punissait par trois ans de jeûne ces sortes de déguisements, dont la mode se conserva, malgré ses anatlièmes, jusqu'à la fin du septième siècle, époque à laquelle on retrouve aussi l'usage des masques tragiques ou comiques du théâtre ancien dans les parties de plaisir ou plutôt les orgies des kalendes de janvier.

Si terribles qu'aient été les invasions des barbares, le luxe, dans le cours du cinquième siècle, avait fait de grands progrès. L'usage de la soie commençait à se répandre; des relations commerciales fort étendues existaient entre l'Asie, la Grèce, l'Égypte, et la Gaule qui tirait de ces contrées des parfums et des tissus d'une grande finesse.

« Sidoine ÂpolKnaire, dit M. Fauriel, décrivant un repas donné à l'empereur Majorien par un simple citoyen d'Arles, qui n'est pas signalé comme opulent, représente des esclaves vigoureux haletants et flécliissant sous le poids des vases d'argent ciselé dont ils encombrent les tables. Il décrit les lits des convives drapés en pourpre et les murailles de la salle couvertes de tapisseries peintes ou brodées d'Assyrie et de Perse (1). »

Dans le midi, Marseille, Arles, Narbonne, Agde, Antibes, Fréjus et Aigues- Mortes ; sur l'Océan, Bordeaux, Vannes et Nantes, que les Romains avaient sur-

(1) Sidonii ApoUinaris Epist., liv. ix, 13. — Fauriel, Histoire de la Gaule méridionale, t. I, p. 387.

fiommée Vœil de Bretagne, étaient alors les principaux centres du commerce, dont le mouvement toujours progressif favorisait puissamment le développement des classes industrielles. On voit en effet à cette époque un assez grand nombre de collèges d'artisans, dont quelques-uns s'étaient élevés non-seulement à la liberté, mais même à l'ordre équestre; ce sont, en ce qui concerne notre sujet : les orfèvres. urgentarii; les fabricants d'ornements en fds d'or pour les armes et la vaisselle, hnrbai'icarii; les teinturiers, blattarii ; les miroitiers, specularii; les foulons, ful- /o/u'a ; les tailleurs, scasores; les pelletiers, />e//îo»eA' (1).

Outre ces collèges d'artisans, il y avait aussi des ateliers publics connus sous le nom de gynécées, dans lesquels étaient tissées, apprêtées et façonnées toutes sortes d'étofles. On employait quelquefois des hommes dans ces ateliers, mais le plus souvent ils étaient composés de femmes (2) . On désignait encore sous le nom de gynécées, dans les maisons particulières, les appartements des femmes; là, tandis que les matrones dirigeaient les travaux, des esclaves filaient, faisaient de la toile, composaient des pommades, ou fabriquaient à l'aiguille de la tapisserie à dessins variés, ucupictura. Le gynécée renfermait une espèce de cabinet de toilette; et quand les matrones se paraient pour sortir, ce qui du reste arrivait rarement, elles y recevaient les soins d'esclaves mâles, cinerarii, cinijlunes, qui faisaient chauffer dans la cendre chaude les fers pour la coiffure, et les soins des omatrices, véritables feimnes de chambre, qui présentaient le miroir, plaçaient les épingles, les bracelets et ajustaient la parure. 11 y avait de plus dans chaque maison, d'autres esclaves uniquement préposés à la garde et à l'entretien des vêtements, ce qui leur avait fait donner le nom de vestipici.

Bien qu'à cette époque reculée aucun texte ne dise si dans les monastères la fabrication des étoffes était régulièrement étabhe, on a tout lieu de penser cependant (jue cette industrie n'était point étrangère aux occupations de la vie monastique ; les évèques eux-mêmes donnaient l'exemple du travail manuel, et saint Eucher, évêque de Lyon, ainsi que quelques autres prélats de la (iaule méridionale employaient à faire de la toile ou des habits pour les pauvres tout le temps que leur laissait le soin de leur troupeau. Les vierges du monastère fondé par saint Césaire, s'occupaient à faire des garnitures de robes ; mais ces garnitures en fd d'or, nommé oïïialurœ, étant très-élégantes, et par cela même contraires à l'esprit du christianisme, le saint fondateur leur défendit d'en faire ou d'en porter. L'abbesse de ce

(1) Code tliéodosien, liv. xiu, lit. k.

(2) Baluzii Miscellanea, t. I. p. 13. — Guérard. — Polyptyque de l'abbé Irminon, t. I, p. 617.

même monastère avait fabriqué pour saint Césaire un manteau, que celui-ci lui légua par testament comme un souvenir (1). On peut donc conclure de ces divers faits que les habitudes des gynécées païens avaient été transportées dans les monastères de l'Église gallo-romaine, et que ces austères asiles du recueillement et de la pénitence étaient en même temps, qu'on nous passe le mot, des ateliers de confection .

Comme au troisième et au quatrième siècle, nous ne trouvons encore, à l'époque à laquelle nous sommes parvenus, aucun document qui indique d'une manière précise la différence qui pouvait exister entre le vêtement des prêtres et celui des laïques. On sait cependant que les habits des néophytes étaient blancs, et l'on présume que cette couleur était aussi celle des évêques. Quant aux moines que nous avons déjà vus revêtus du costume des paysans gaulois, il paraîtrait, d'après un passage de Sulpice Sévère, qu'ils n'avaient point tardé à se fatiguer de cette simpliriii' par trop primitive et qu'un grand nombre quittaient pour des tissus plus moelleux . ces habits de poil de chameau qui froissaient les chairs comme un cilice. Voici ce que dit à ce sujet Sulpice Sévère :

« Celui qui auparavant allait à pied ou monté sur un âne ne fait plus de voyage que sur un beau cheval. Celui qui était content d'une petite cellule et d'une vile cabane, se fait faire de beaux appartements. Il fait orner sa porte de sculptures, et de peintures sa bibliothèque. Il ne veut plus porter d'habits grossiers, il lui faut des étoffes fines et douces. Ce sont là de ces tributs qu'il impose à ses chères veuves et aux vierges qui lui sont affectionnées. Il ordonne à celle-ci de lui faire un manteau d'un drap fort, et à celle-là de lui faire une robe d'une étoffe fine et légère (2). »

S'il en était ainsi dans les cloîtres, à plus forte raison ceux qui vivaient de la vie mondaine devaient-ils se laisser entraîner par les séductions de la toilette . Les vrais chrétiens, ceux qui étaient simples de cœur et d'habit, ceux qui oubliaient de parer leur corps et ne songeaient qu'à parer leur âme, ceux-là voyaient avec tristesse tous ces raffinements de l'élégance, et déclamaient avec emportement contre ce qu'ils nommaient la corruption romaine. Un poëte latin du cinquième siècle, Claiulius Marius Victor, de Marseille, s'emporte avec une vive colère contre le luxe des femmes, contre le fard, le vermillon, les couleurs qu'elles emploient powr se déshonorer en croyant se rendre agréables j et il dit que si les femmes sont coupables en cela, les hommes ne le sont pas moins de le souffrir au lieu de l'empêcher (3).

1) Cxsarius, Régula ad virgine.i^ c. 42.

(2) Voir Longue val, II ùt. de l'Église gallicane, (. I, p. 395.

(3) Hist. littéraire de la France, t. H, p. 247.

Voilà ce que nous savons de la Gaule romaine au cinquième siècle. Voyons maintenant les barbares, qui à cette date la parcourent dans tous les sens.

Les Bourguignons, on l'a vu plus haut, sont le premier peuple d'origine germanique qui s'établit dans la Gaule à la suite de la grande invasion. C'étaient des gens pacifiques quoique très-braves, la plupart ouvriers en charpente ou en menuiserie, et qui paraissent avoir eu peu d'influence sur l'état social romain. Ils étaient de haute stature, grands mangeurs, et employaient le beurre rance en guise de pommade, comme, nous l'apprend Sidoine Apollinaire :

Quod Burgundio cantat esculenlus Infundens acido comam bulyro.

On n'a point d'autres détails sur la physionomie et la toilette de cette peuplade, qui s'était établie dans les deux provinces connues plus tard sous le nom de duché et de comté de Bourgogne.

Les Wisigoths entrèrent dans la Gaule en 412 sous la conduite d'Âtaulfe, le chef des bandes errantes qui avaient pillé Rome. Ataulfe en 413 épousa Placidie, fille du grand Théodose et sœiu' d'Honorius, et nous avons sur ce mariage des détails qui montrent combien les barbares eux-mêmes étaient jaloux de sa rallier à la civilisation romaine. « Les noces d'Ataulfe et de Placidie, dit l'historien de la Gaule méiidionale, se célébrèrent à Narbonne, au mois de janvier 413, dans la maison d'ingenuus, l'un des principaux citoyens de la ville. Là, dans le lieu le plus éminent d'un portique décoré à cet effet, selon l'usage romain, était assise Placidie avec tout l'appareil d'une reine; et à côté d'elle, Ataulfe couvert de la toge et complètement vêtu à la romaine. Entre les divers présents de noce qu'il fit à Placidie on remarqua cinquante jeunes garçons, tout habillés de soie, portant chacun un disque de chaque main, l'un plein de pièces d'or, et l'autre de pierres précieuses d'un prix inestimable, qui provenaient du pillage de Rome (1). »

Honorius ayant cédé en 418 à Wallia, l'un des successeurs d'Ataulfe, la seconde Aquitaine, la Novempopulanie et Toulouse, le second royaume barbare des Gaules se trouva constitué. Ce royaume échut en 453 àThéodoric II, qui mourut en 466. Grâce à la protection que Théodoric accorda aux lettres et à ceux qui les cultivaient, nous connaissons aujourd'hui, avec une exactitude de détails qu'il est rare de rencontrer dans l'histoire, les habitudes intérieures, la vie intune et le costume de ce grand prince. 11 avait été le Mécène barbare de Sidoine Apolhnaire, et ce bel esprit

(1) Fauriel, Hist. de la Gaule méridionale, t. I, p XTx-

r.tirétien, acquitta la dette de la reconnaissance en traçant de son protecteur le portrait que voici :

« La taille de Théodoric est bien piise. elle est au-dessous des plus grandes et au-dessus des moyennes; sa tête, arrondie par le haut, est garnie de cheveux frisés, retombant un peu de la partie antérieure du front en arrière. Son cou est plein, l'arc de ses sourcils ajoute à la beauté de ses yeux; et lorsque ce prince abaisse ses paupières, il semble que la longueur de ses cils atteigne le milieu de ses joues. L'ouverture de ses oreilles est couverte par ses cheveux, séparés et tressés à la manière de sa nation ; il a le nez agréablement arqué; ses lèvres sont minces et proportionnées à sa bouche, qui est fort petite; ses dents, bien rangées, ont une blancheur égale à celle de la neige. Chaque jour on lui coupe le poil qui pousse à l'ouverture des narines; près de ses tempes commence une barbe touffue, un barbier lui arrache tous les jours avec des pinces celle qui croît depuis le bas des joues jusqu'au-dessous du menton. La peau de ses joues, de sa gorge et de son cou le dispute au lait pour la blancheur; vue de près, elle paraît teinte du vermillon de la jeunesse. I^a rougeur dont ses joues se colorent souvent est plutôt l'effet de la pudeur que celui de la colère... Ses flancs sont toujours couverts d'une ceinture... Voici quelles sont ses occupations journalières : il se rend d'abord aux assemblées de ses prêtres, qui précèdent l'aube du jour; il prie avec beaucoup d'attention; mais, quoique ce soit à voix basse, on peut remarquer que, par étiquette plus que i)ar sentinifint de religion, il se montre scrupuleux observateur de ces j)ratiques; il consacre ensuite le resie de sa matinée aux soins qu'exige l'administration de son royaume. Pendant ce temps, un écuyer de sa suite se tient debout auprès de son siège. On fait entrer la troupe des gardes, revêtus de fourrures ; elle défile devant lui ; puis on la fait sortir, pour éviter le bruit qu'elle ()ourrait faire; elle s'arrête devant la porte, en dehors des rideaux cpii cachent l'entrée de la salle d'audience et en dedans des bannières qui l'environnent... Lorsque la deuxième heure est venue, il quitte son siège et va visiter ses trésors ou ses haras. S'il veut aller à la chasse, ce qu'il a soin de faire annoncer à l'avance, il ne croit pas de la majesté royale d'attacher un arc à son côté. Ses yeux rencontrent-ils un oiseau ou une bête sauvage à sa portée, ,il tend la main en arrière, et reçoit d'un page son arc, dont la corde est détendue; car, de même qu'il regarde comme puéril de le porter dans un étui, il croit aussi (pi'il n'est permis qu'à une femme de l'accepter prêt à tirer... Alors, après avoir demandé l'endroit où l'on désire qu'il frappe, il lance sa flèche avec une si grande dextérité, qu'il atteint toujours sa proie. . . Les repas ordinaires de ce prince ne sont guère différents

Va costume DES COÎVQUÉRANTS BARBARES.

de ceux des simples particuliers. Les jours de festin, un serviteur charge les tables d'une grande quantité d'argent mat. que l'on travaille assez bien dans ce pays. On met à table beaucoup de réserve dans ses paroles; on garde le silence, ou l'on ne dit que des choses sérieuses. Ces jours-là on expose à la vue des vases d'or et d'argent ciselés et un magnifique ameublement tantôt de tapisserie couleur de pourpre, tantôt de fin lin. C'est l'apprêt et non le prix, la bonne mine et non la qualité, qui font le mérite des mets. 11 arrive plus souvent d'être obligé de demander à boire que de se voir refuser sous prétexte que l'on a trop bu. En un mot, on remarque dans ces repas l'élégance des Grecs, l'abondance des Gaulois, la promptitude des Italiens, la pompe pubbque, la prévenance particulière, enfin un ordre tel qu'il convient chez un roi.

« Après le repas si le roi sommeille, c'est toujours fort peu; le plus souvent il ne dort point du tout. Quand il veut jouer; il ramasse promptement les dés, les interroge en plaisantant et attend avec patience ce que le sort décidera. Si le coup lui est favorable, il se tait; s'il lui est contraire, il rit; et s'il est indécis, l'intérêt qu'il porte au jeu est plus grand; mais, qu'il perde ou qu'il gagne, il est toujours content... Vers la neuvième heure, les soins qu'impose le trône commencent à renaître; les solliciteurs pour et contre reviennent à la charge, la cabale et l'intrigue font entendre leurs cris : telle est la manière dont se passe la journée jusque vers le soir. Alors, le souper du roi approchant, la foule commence à se dissiper; elle se retire chez les gens de la cour, chacun du côté de celui qui le protège, pour ne se coucher que vers le miheu de la nuit. Quelquefois, mais rarement, on donne pendant le souper du roi un hbre cours à la saillie, et les bons mots que l'ou s'y permet doivent toujours être tels qu'aucun convive n'en puisse être blessé. On n'entend à ces soupers aucun joueur de lyre, aucun joueur de flûte; nul homme qui marque la mesure, nulle femme qui joue du tambourin ; nul instrument de musique à cordes ; le roi u'aime que ceux dont le son plaît autant à l'âme que le chant plaît à l'oreille. Lorsque le prince est retiré, ceux qui veillent à la garde du trésor royal entrent en fonction ; ils se tiennent armés devant les portes du palais du roi, où ils doivent veiller pendant le temps du premier sommeil (1). »

L'histoire, qui dans ces âges reculés ne s'occupe trop souvent que des grands personnages, l'iiistoire, en nous transmettant ces curieux détails sur Théodoric le Grand, n'a point non plus, par une heureuse exception, oubUé complètement ses

(1) Sidonii Apollinaris Epistol., lib. i, epist. 1. La iraduclion que nous donnons ici est celle de M. Billardon Sauvigny. Nous en avons retranché tout ce qui ne se rapportait point directement à notre siyet.

sujets. Nous savons qu'ils marchaient ordinairement ceints d'une épée, vêtus d'habits de peau ou de toile, la plupart sales et gras, et chaussés de guêtres en cuir de cheval. Nous savons encore qu'ils étaient partagés en trois ordres : le conseil des Hommes ■sages, choisis parmi les plus nobles ; les prêtres, qu'on nomma les Rasés, et le reste, qu'on nomma les Chevelus. « Ce nom, dit .lornandès, fut tenu à honneur par les (loths, et ils le rappellent encore dans leurs chansons. » Les lois nous donnent aussi un passage curieux : « Si quelqu'un, est-il dit dans ces lois, coupe ou déchire l'habit d' autrui, s'il le tache de telle sorte que la tache soit visible, et qu'on ne (juisse sans malpropreté se servir du vêtement, le délinquant sera tenu de rendre an vêtement neuf de tout point semblable. S'il ne peut remplir cette condition, il acquittera en argent le prix de l'habit taché et ce dernier lui sera donné ( 1 ) . »

Du reste, les Wisigotlis comme les Bourguignons, n'exercèrent sur la (laule romauie qu'une très-médiocre influence et disparurent devant la race franque. qui dès le milieu du sixième siècle s'était répandue sur tous les points du territoire qu'elle dominait.

(Test dans les Mœurs des Germains de Tacite qu'il faut chercher les premiers renseignements connus sur la physionomie et le costume des Francs, l'une des branches les plus redoutables delà grande famille transrhénane. En décrivant vers l'an 78 de notre ère les habitants de la Germanie, l'historien romain nous a légué le portrait fidèle des conquérants de la Gaule dans leur âpreté et leur barbarie originelle. « Les Germains, dit Tacite, portent tous une saie attachée avec une agrafe, et, à défaut d'agrafe, avec une épine. Entièrement nus du reste, ils passent les journées entières auprès du foyer et du feu. Les plus riches se chstinguent par un habit qui n'est point flottant comme celui des Sarmates et des Parthes, mais serré et dessinant toutes les formes. Us se couvrent aussi de peaux de bêtes, sans soin dans les contrées voisines du Rhin, mais avec une certaine recherche sur les points plus éloignés, attendu qu'ils n'ont point de commerce pour leur fournir d'autres parures. Là, ils choisissent les animaux; et pour en embellir les dépouilles, ils les parsèment de taches et de la peau des bêtes que produit l'Océan ultérieur et une mer inconnue. L'habillement des femmes ne diffère point de celui des hommes, excepté qu'elles se couvrent le plus souvent de manteaiLx de lin bariolés de pourpre; ce vêtement, sans manches dans la partie supérieure, laisse leurs bras nus jusqu'à l'épaule, et le haut du sein reste même à découvert (2). »

(1 ; Lois des Wisigotlis, liv. [X, lit. xxi. — Recueil des historiens des Gaules et de la Fratxce, t. IV, p. Z|12. ('2) Tacite, Mœurs des Germains, XVII.

C'est là le costume primitif; mais les migrations de la race germanique, en mettant les Francs en contact avec des peuples plus civilisés, paraissent avoir apporté quelques modifications à cette tenue sauvage. Outre la saie, ils avaient tous, an cinquième siècle, c'est-à-dire à l'époque de leur établissement dans les Gaules, une espèce de tunique et un pantalon court. Voici comment Sidoine Apollinaire décrit les Francs de Chlodion. contre lesquels avait combattu l'empereur Majorien : « Majorien aussi a dompté des monstres; du sommet de leur crâne rouge jusqu'au front s'allonge leur chevelure serrée [en aigrette) et leiu^ nuque brille à découvert, car les poils en sont enlevés ; dans leurs yeux glauques roule une prunelle qui a la transparence et la couleur de l'eau ; leur visage est rasé partout, et au lieu de barbe ils ont de petites mèches arrangées avec le peigne. Des habits serrés emprisonnent très-étroitement leurs membres fortement développés. Leur jarret se montre audessous d'une tunique courte. Un large baudrier maintient leur ventre maigre et nerveux. Lancer à travers les airs les haches rapides et à double tranchant, marquer le but, faire tournoyer leurs boucliers, devancer par leurs sauts la volée de leurs piques, arriver avant elles sur l'ennemi, ce sont là leurs jeux (1), »

Les Francs, c'esl-à-dire les hommes fiers et liardis, se distinguaient des autres peuplades germaines par l'usage des chemises et d'une espèce de caleçons de toile. Au moment de leur entrée dans les Gaules, quelques-uns, au lieu de suie, portaient les peaux de bêtes dont parle Tacite; ce qui fait dire à Fortunat :

l'olligori vi'iiiens Clilodovcchi génie polenti (2).

Us étaient encore alors tels que l'historien romain les avait peints, race à part, comme la race germaine tout entière, sans mélange et ne ressemblant qu'à ellemême (3). Leurs yeux étaient farouches et bleus, leurs cheveux blonds, leurs membres développés et vigoureux; ils se servaient dans les combats de piques ou de framées garnies d'un fer étroit et court, mais acéré, et tellement facile à manier, qu'ils pouvaient, avec cette arme, combattre de près ou de loin. Les fantassins, qui d'abord ne portaient que des javelots, avaient ajouté à cet armement l'usage de l'épée et de la hache à deux tranchants, et les cavaliers se couvraient encore, comme du temps des guerres de Germanicus, du bouclier peint de couleurs éclatantes; leurs chevaux, comme les chevaux allemands de notre cavalerie, n'étaient

(1) Sidoniiis Apolliiiaris, Panegijricus Juliu Valerio Majoriam Augusto dicatits, ver. 2^0 et scq.

(2) Lib. IX. poetna v.

(■)) Tacite, Mœurs des Germains, IV.

remarquables ni par la forme ni par la vitesse, mais ils étaient, dociles : condition essentielle pour des hommes qui, tout en tenant la bride de la main gauche, manœuvraient du même bras un bouclier pesant.

Tels étaient les Francs quand le flot de l inyasion les apporta dans les Gaules. A peine établis dans cette belle contrée, ils se trouvèrent aux prises avec la civilisation, avec la foi des vaincus, et ils en subirent l'influence. Dès lors, une ère nouvelle conunence dans notre histoire : à la fin du cinquième siècle, les bandes germaines sont fixées sur notre sol, et l'on peut dii^e que l'histoire du costume français commence à cette date avec la royauté franque .

COSTUME SOUS UA PREMIÈRE RACE

COSTUME SOUS LA PREMIÈRE RACE

L'époque à laquelle nous sommes parvenus est sans contredit l'une des plus dramatiques, des plus intéressantes de notre histoire; mais, par malheur aussi, c'est J'une des moins connues, surtout en ce qui intéresse notre sujet. Les monuments écrits sont rares et insuflisants ; les monuments figurés sont plus rares encore. Nous devons donc nous résigner à laisser dans l'ombre plus d'un point important.

Tout indique que les Francs, en s'établissant dans la Gaule, se montrèrent trèsilisposés à recevoir immédiatement la double influence de la civilisation latine et de la civilisation chrétienne. Agatliias, qui écrivait vers l'an 560, dit qu'ils ne sont point sauvages comme les autres barbares, et qu'ils ont adopté , en beaucoup de choses, les coutumes romaines (1). Il loue leur piété, et il ajoute : « Je ne trouve entre eux et nous d'autre différence que celle de l'habillement et de la langue. » Le texte est formel; l'habillement des Francs restait distinct de l'habit gallo-romain, et cependant, tout en gardant sa forme, il s'écartait déjà du type primitif. Les Francs, à cette date, avaient encore le haut de la poitrine et du dos découvert comme au moment de l'invasion (2). Us avaient encore la saie collante, à manches courtes; mais, dans ce vêtement, la soie, pour les plus riches ou les plus élégants, avait remplacé les étoffes grossières. Les manteaux, nommés rhenones, parce qu'on les fabriquait sur les bords du Rhin, étaient encore en peaux de loup ou de mouton, mais déjà des bordures ou des bandes d'étoffes aux couleurs éclatantes en rehaus-

(1) Agathiae Opéra. Paris, 1660, in-f, p. 13.

(2) Pelloutier, Histoire des Celtes, 1771, ia-i", t. I, p. 160.

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saient la simplicité. Les femmes franques s'habillaient comme les hommes, tle saies à manches courtes qni laissaient à découvert une partie des bras et le haut de la poitrine, comme nous l'avons déjà vu pour les femmes germaines dont parle Tncite. C'est ce décolleté, qu'on nous passe le mot, qui explique les nombreuses dispositions des lois barbares contre les attouchements que les hommes se permettaient à l'égard des femmes. Un homme libre qui serrait l'avant-bras d'une femme lil»re était puni d'une amende de douze cents deniers. Si le bras avait été serré au-dessus du coude, il en coûtait quatorze cents deniers; et dix-huit cents deniers (fuand avait touché les seins.

La coiffure des femmes frajiques consistait en une espèce de calotte ntaninée obhon. Quand on faisait dans une intention malveillante tomber cette coiffure, (ni était condamné par la loi salique à payer quinze sols d'or. Pour voler un bracelet, il n'en coûtait que quatre sols d'or (1) : c'est-à-dire un sol de plus que pour le viol d'une esclave. Le bracelet, nommé annilla, dextrale, dcxtrocherinm, parce qu'on le portait au bras droit, était quelquefois rehaussé de pierreries, comme le témoigne ce vers de Fortunat :

Dexlrae arinilla dalur clialcedone jaspide niixta,

« Un bracelet incrusté d'une calcédoine est placé à son bras droit. »

Parmi les présents offerts par Clovis aux leudes de Ragnacaire, on voit ligurer des bracelets en cuivre doré, et des bracelets d'or au nombre des offrandes déposées sur l'autel par sainte Radegonde ; ce qui montre que cet ornement était commun aux deux sexes. On a dit que les femmes franques avaient de plus, comme bijou particulier, des colliers nommés murènes, du nom d'un poisson qui se repliait eu cercle quand il était pris ; nous pensons qu'il ne s'agit là que d'un bijou romain qui a pu être accidentellement porté par les femmes barbares, mais qui ne faisait point partie de leur toilette nationale.

A la cérémonie des noces de Sigebert et de Brunehaut, qui eut lieu à Metz en 566, la civilisation et la barbarie, dit l'auteur des Récits mérovingiens, s'offraient côte à côte à différents degrés; il y avait des nobles gaulois, des nobles francs et de vrais sauvages tout habillés de fourrures, aussi rudes de manières que d'esprit. Ce mélange des types les plus chvers, ce chaos de civilisation et de barbarie se retrouvera pendant toute la période mérovingienne, comme aux noces de Sigebert et de Brunehaut, et le costume révélera sans cesse dans ses caprices ou ses modi-

(1) Lex salica, lit. xxvii, art. 30.

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fications la triple influence des traditions germaniques, du christianisme et des souvenirs romains.

C'est un chef franc couvert d'un vêtement d'écarlate et de soie blanche enrichies d'or et chaussé de la cahge romaine au\ riches bandelettes, qui marche environné de ses hommes vêtus de saies vertes et chaussés de peaux de bétes couvertes de tous leurs poils ; ce sont des serfs hideux à voir, difformes et mutilés par les châtiments; les uns marqués au front de lettres imprimées avec un fer rouge, d'autres sans nez, sans oreilles ou sans mains, d'autres encore avec un œil ou les deux yeux crevés (1); c'est im pacifique marchand qui voyage pour son commerce dans un attirail qui rappelle celui des troupes légères des armées romaines, le poignard au côté et le javelot à la main; c'est Leudaste qui rend visite à Grégoire de Tours la cuirasse au dos, le casque en tète, le carquois en bandoulière. Dans le clergé, dont le costume n'est point encore fixé, quelques prêtres gardent l'habit romfiin, tandis que d'autres portent l'habit des Francs. Le concile de Mâcon (581-583) défend aux clercs de se montrer en public avec des armes, l'habit ou la chaussure des séculiers; mais cette défense est sans cesse éludée, les prêtres eux-mêmes donnent l'exemple du luxe. L'évêque Berthramm, en attirail romain, se promène sur un char à quatre chevaux, escorté par les jeunes clercs de son église comme un patron par ses clients. On dirait un sénateur, plutôt qu'un ministre des autels. On voit par les actes du concile de Narbonne, en 589, que le rouge était la couleur préférée par les ecclésiastiques dans leurs vêtements mondains, tandis que d'autres documents doiment lieu de penser que le blanc était la couleur officielle. On sait aussi que les habits des néophytes étaient blancs, et on a tout lieu de croire que Clovis, lors de la cérémonie de son baptême, était vêtu d'une robe blanche.

Les hommes les plus avancés en piété étaient eux-mêmes obligés de transiger sur la question du luxe pour ne point se faire remarquer. C'est ce (pii arriva à saint Éloy : « Plus par l)ienséance que par choix, dit l'auteur de la Vie de ce saint, il se couvrit d'habits magnifiques pour se conformer à l'usage, et pour ne pas se distinguer par une singularité trop marquée de ceux avec lesquels il était obligé de vivre. Ses vêtements de dessous étaient de fin lin orné de broderies et de clinquants ayant leurs extrémités relevées en or d'un travail exquis. Ses robes de dessus étaient de grand prix; elles étaient faites de riches étoffes, et il en avait plusieurs qui étaient toutes de soie [Iwloserica). Les ornements en étaient si multipliés, que l'habit entier n'était (ju'un tissu d'or et de pierreries qui jetaient le plus vil' éclat. Les

(1) Polyptyque l'jbbé ii miiion. Paris, 1844, t. I, p. 299-300.

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manches, couvertes d'or et de pierres brillantes, étaient magnifiquement ouvragées, et se terminaient vers la main par de riches bracelets d'or rehaussés de pierreries. Sa ceinture était pareille ; l'or dont elle était couverte remplissait avec tant d'art la distance et les intervalles des pierres précieuses, qu'elles y paraissaient sans confusion. La bourse ou poche qui en pendait, selon l'usage du temps, avait aussi ses ouvertures ornées de la sorte (1). »

Cette esquisse de la vie d'un saint, écrite par un autre saint, témoin oculaire, doit suffire pour lever les doutes qu'on pourrait former au sujet du récit qu'on trouve dans les histoires de l'époque mérovingienne sur le luxe des étoffes et sur la perfection de certains ouvrages d'art. Grégoire de Tours, en de nombreux passages, confirme les assertions de saint Ouen, auteur de la Vie de saint Eloij, que nous venons de citer. Il en est de même de Flodoard. Les rues que les Francs traversent le jour du baptême de Clovis pour se rendre à la cathédrale de Reims sont toutes tapissées d'étoffes peintes ou d'une blancheur éclatante, et la cathédrale elle-même est ornée avec un luxe qui frappe d'un profond sentiment de respect pour la religion l'esprit grossier des nouveaux prosélytes. Dans un testament dont l'authenticité, du reste, a été contestée, et peut-être avec raison, saint Remy lègue à l'évêque qui doit lui succéder, deux tuniques peintes et trois tapis qui servaient les jours de fête à fermer les parties de la salle du festin, du cellier et de la cuisine (2). Le même saint lègue à son église métropolitaine, celle de Reims, un vase d'or qu'il avait reçu de Clovis. Grégoire de Tours parle d'un bouclier d'or d'une merveilleuse grandeur et tout enriclii de pierres précieuses, que Brunehaut envoya à un roi d'Espagne (3). Lors de la translation du corps de saint Léger, évêque d'Autun et martyr, au monastère de Saint-Maixent, en 683, une foule de femmes nobles se dépouillèrent, pour en faire hommage aux reliques de ce saint, de manteaux et de voiles ornés d'or et de soie (4). Dagobert F"", qui régna de 622 à 638, fit exécuter par saint Eloy, qui passait pour le plus habile orfèvre et le plus habile émailleur du royaume, « une grande croix d'or pur, ornée de pierres précieuses el merveilleusement travaillée, » pour la placer derrière l'autel de la basilique de Saint-Denis. Il fit suspendre en même temps dans toute cette basilique, aux parois, aux colonnes et aux arceaux, des vêtements tissus en or, et ornés d'une grande quantité

(1) Sanctus Audoanus, Vita sancli EUgii, pars i, n" 10. — Carlier, Disertation sur l'état du comme^ct en France sous les rois de la première et de la seconde race.

(2) Collection Guizot. — Flodoard, llist. de Végli^e de Reims, t. V, p. 67.

(3) Ibid. — Grégoire de Tours, t. II, p.

(il) Ibid. — Vie «Je saint Léger, t II, p. 370.

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de perles (1). Les habits de soie, les franges d'or, sont aussi plusieurs fois mentionnées dans Grégoire de Tours, et nous voyons en 577, Chilpéric reprocher vivement à Prétextât d'avoir ouvert un ballot pour en tirer une bordure de robe tissue de fils d'or.

Où, par qui, et par quels procédés étaient fabriquées ces riches étoffes qui jouent un si gi-and rôle dans la parure mérovingienne, c'est ce qu'il est difficile de préciser. On a dit que les étoffes d'or étaient de deux espèces : les unes montées sur une trame dans laquelle s'enlaçaient, en la recouvrant entièrement, les fils du précieux métal ; les autres dorées au moyen d'un fer chaud, c'est-à-dire que pour ces dernières on appUquait sur l'étoffe une feuille d'or très-mince, qu'on rendait adhérente en la gaufrant (2). Ces détails sont exacts pour le douzième et le treizième siècle; mais en ce qui touche l'industrie mérovingienne, ils sont au moins problématiques.

Quant à la provenance des étoffes de luxe, telles que les tissus de soie d'or et les draps, tout indique que ce qu'il y avait de plus précieux dans ce genre venait directement de l'Asie, de la Grèce et de la Perse. L'industrie indigène n'était pas cependant complètement stérile ; les Francs avaient conservé les gynécées établis par les Gallo-Romains, comme le témoigne un capitulaire de Dagobert, daté de 630, et dans lequel il est dit que le viol d'une jeune fille travaillant dans un gynécée sera puni d'une amende de six sols d'or. De plus, ils avaient établi dans leurs domaines des ateliers occupés, ainsi que le dit M. Thierry, « par un grand nombre de familles qui exerçaient, hommes ou femmes, toutes sortes de métiers, depuis l'orfèvrerie et la fabricfue des armes, jusqu'à l'état de tisserand et de corroyeur ; depuis la broderie en soie et en or, jusqu'à la plus grossière préparation de la laine et du lin. » Ces gynécées, ces ateliers qui existent déjà en 560 et que nous retrouverons en pleine activité sous Charlemagne, donnaient de nombreux produits, et en même temps qu'elle s'approvisionnait d'étoffes de luxe par les Syriens et les Juifs qui fréquentaient la célèbre foire de Saint-Denis, fondée en 629 par Dagobert, la Gaule barbare exportait aussi des objets d'habdlement moins élégants, mais plus utiles. C'est ce que témoigne une lettre du pape Pélage, écrite en 556. Le pape , dans cette lettre, dit à un évèque d'Arles que l'ItaHe est tellement ravagée, que tout y manque, et il ajoute : « Achetez-moi des saies en forte laine, saga tomentavia, 'des tuniques blanches, des capuchons, des tuniques sans manches et autres vète-

(1) Collection Guizot. — Vie de Dagobert t. Il, p. 286.

(2) Voir Alex. Lenoir, Musée des momm. français, 1800, in-S", t. I, p. 17û.

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ments qui se fabriquent dans votre province ; achetez-les à un prix modéré et envoyez-les-nous pour les donner aux pauvres (1) . »

Nous avons vu précédemment que lors de l'établissement du christianisme dans les Gaules, les disciples delà nouvelle religion, après la mort de leurs proches, ne portaient aucun signe extérieur de deuil; et que ces signes étaient même proscrits par ri^ghse. Au temps de Grégoire de Tours, les usages s'étaient déjà modifiés sur ce point; et c'est à tort qu'on a écrit dans plusieurs ouvrages modernes que, jusqu'au règne de Philippe-Auguste, on ne trouve aucun document sur le costmne de deuil ; plusieurs passages de Grégoire de Tours démentent formellement cette assertion. Ainsi, en 553, saint Gall, évèque de Clermont, sentant sa fin prochaine, fait assembler le peuple de sa ville épiscopale, le bénit et meurt après avoir chanté le benedicile. Aussitôt on lave son corps, on le revêt de ses habits pontificaux et on l'expose dans l'égHse. Les femmes suivent son convoi en habits de deuil, comme si c'eût été aux funérailles de leurs maris, dit Grégoire de Tours, et les hommes le suivent également la tête couverte , comme sïl se fût agi des obsèques de leurs femmes. En 580, le même historien, racontant les funérailles de Chlodobert, le plus jeune des deux enfants du roi Chilpéric, dit que les hommes étaient en deuil, et les femmes couvertes de vêtements lugubres, tels qu'elles les portent aux funérailles de leurs maris.

Ainsi le signe du deuil, pour les hommes du- moins lorsqu'il s'agissait de leurs femmes, c'était de rester aux funérailles la tête couverte ; pour les femmes, c'étaient des vêtements lugubres. Mais rien n'indique que ces vêtements aient été noirs. En parlant des femmes espagnoles qui se montrèrent processionnellement sur les murailles de Saragosse , assiégée par Childebert, Grégoire de Tours dit qu'elles portaient des manteaux noirs comme si elles avaient suivi le convoi de leurs époux. Or, il nous semljle qu'en employant, dans des circonstances analogues, des mots différents , lugubre d'un côté , et noir de l'autre , l'historien indique qu'en déçà et au delà des Pyrénées les usages n'étaient point les mêmes. Le mot lugubre , d'ailleurs , peut s'entendre aussi bien de la forme que de la couleur du vêtement.

Comme toutes les autres parties du costume, les chaussures mérovingiennes sont tantôt romaines, tantôt barbares, mais le plus souvent nous ne les connaissons que de nom, et il est impossible de les décrire avec exactitude. Celles qui paraissent avoir été le plus en usage sont la calige, le campagus, le soccus, le calceus et le

(1) Dom Bouquet, Recueil des historiens, t. IV, p. 72.

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carpisculus. Le carpisculus, dit Du Cange, est une espèce de chaussure barbare, dont le nom paraît s'être conservé dans notre mot escarpin . C'est là tout ce que Du Gange lui-même en sait. La calige, dont nous avons déjà parlé comme chaussure militaire et comme chaussure monacale, et que nous trouverons encore sous Philippe-Auguste, fut adoptée, antérieurement aux sandales, par les évêques, qui l'attachaient avec des bandelettes montant jusqu'aux genoux. Le soccus ne s'attachait pas; on y introduisait le pied et il tenait de lui-même. Le calceus, en cuir noir, était maintenu avec des courroies. Le campagus, après avoir chaussé les empereurs romains, fut adopté par la plupart des rois mérovingiens, et devint ensuite en France l'un des ornements du grand costume épiscopal, comme nous le verrons au dixième siècle. Les bottes, si on en juge par un passage de Grégoire de Tours,' relatif à l'évêque OEgidius, étaient connues sous la première race. «OEgidius, estil dit dans ce passage, se sauva à cheval avec tant de précipitation, qu'une de ses bottes s'étant retirée de son pied, il ne s'arrêta point pour la ramasser. » Du Gange nous apprend aussi que dans le sixième siècle, le nouveau marié qui donnait un anneau à sa femme lui présentait en même temps un soulier en signe de déférence ; c'est du moins dans ce sens que nous croyons qu'il faut entendre ces mots : In obsequii sijmbolum (1).

De toutes les parties du costume, ou plutôt de la toilette, la chevelure, à l'époque mérovingienne, est sans contredit la plus importante. G'est la chevelure qui forme l'attribut particulier des rois , c'est la chevelure qui fait la distinction des hommes libres et des serfs, du prêtre et du laïque (2).

« Il y avait, dit le Père Daniel, entre les différents sujets et les différents ordres qui composaient la monarchie une façon différente de porter les cheveux. — La distinction des rois et des princes à cet égard consistait à les porter aussi longs qu'ils pouvaient les avoir, et en devant et aux côtés, mais surtout par derrière, en les rejetant et les laissant flotter sur les épaules; au lieu que leurs sujets étaient obligés d'avoir le derrière de la tète, et même le tour de la tête, à une certaine hauteur, entièrement rasé, et qu'il ne leur était permis de conserver que les cheveux du haut du crâne, qu'ils laissaient croître dans toute leur longueur, mais qu'ils relevaient en les nouant en façon d'aigrette ou de crête qui retombait sur le devant. » Ces détails sont-ils fidèles? Nous n'oserions l'affirmer. Leur extrême précision elle-

(1) Du Cange, vo Calciamentum.

(2) Voir pour la chevelure : Cellection Lebert, t. VIII, p. 113 à 1Z|7. — Recherches historiques sur l'usage de cheveux postiches, etc., trad., de Tailetnand de Nicolaï par Jansen. Paris, 1809, in-A". — Histoire des modes françaises en ce qui concerne la tête, par M. Molé. Amsterdam et Paris, 1773, iD-12.

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même nous met en défiance ; ce qui se rapporte aux cheveux des rois est exact, mais en est-il de même pour ce qui concerne les sujets? C'est ce qu'il est difficile de préciser, caries documents comme les opinions des érudits, se contredisent souvent; tandis que le père Daniel affirme que les sujets des rois mérovingiens étaient obligés de se raser le derrière de la tête, d'autres écrivains prétendent que cet usage avait disparu complètement au sixième siècle. Quoi qu'il en soit de ce détail, il semble qu'à cette date les cheveux, pour les individus qui n'étaient point du sang royal, étaient taillés en rond, dans le genre de ceux qu'on appelait encore au dix-huitième siècle cheveux à la saint Louis, et qu'ils descendaient plus ou moins bas selon le rang des personnes. D'ailleurs, c'est moins dans la description de l'ordonnance matérielle de la chevelure mérovingienne que dans son histoire symbolique, qu'il faut chercher l'intérêt; et s'il est difficile de la décrire matériellement, il est plus aisé de montrer son importance ; c'est ce que nous allons essayer de faire avec quelques détails.

Chez les diverses peuplades germaniques que le flot de l'invasion porta dans les Gaules, la chevelure est en quelque sorte placée sous la sauvegarde de la loi, non pas seulement comme ornement, mais comme signe de la dignité humaine, comme emblème de force et de liberté. La plus grande injure cju'on puisse faire à quelqu'un, c'est d'attenter à ses cheveux, soit en les tirant, soit en les coupant. Tout homme libre, dit la loi des Bourguignons, qui s'avisera de couper les cheveux à une femme libre, payera trente sols d'or à la femme outragée (comme dommages et intérêts), et de plus douze sols à titre d'amende. L'homme libre lui-même, d'après la même loi, est tenu de respecter la chevelure de la femme esclave, sous peine de * trois sols d'amende ; l'esclave à son tour doit respecter la chevelure de la femme hbre, sous peine de mort (1). Un édit de l'an 630 défend expressément de couper les cheveux à un homme libre sans son consentement, ce qui s'explique par la dégradation qu'emportait en certains cas la perte des cheveux, dégradation qu'on pouvait infhger par esprit de vengeance et en employant la force. Ce n'était donc pas la chevelure, comme parure naturelle, mais la condition sociale que sauvegardait en elle l'édit dont nous venons de parler.

C'était par les cheveux que l'homme libre se distinguait des serfs ; c'était aussi par les cheveux que les jeunes filles se distinguaient des femmes mariées. Les premières les laissaient flotter librement sans les orner; ce qui faisait dire quand elles tardaient à trouver un époux : Rémanent in capillo. Les secondes, au contraire, pouvaient les natter et les parer de guirlandes et de bandelettes nommées sta-

(1) Legis Burgundiorum additamentum primum, lit. V, l, .

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pions (1). Le dix-septième canon du concile de Gangres prononce l'anathème contre les femmes mariées qui coupent leurs cheveux, attendu que dans l'état de mariage les cheveux sont le symbole de l'obéissance que l'épouse doit à son époux.

La même pensée qui attachait l'honneur à la chevelure devait attacher l'infamie à sa perte. Il en était effectivement ainsi à l'époque mérovingienne, et la tradition remontait directement aux Germains. Dans cette nation si nombreuse, dit Tacite, les adultères sont très-rares; le châtiment en est immédiat, et il appartient au mari. La femme coupable, nue et les cheveux rasés, est chassée de la maison, en présence des parents, par le mari, qui la promène en la frappant à travers la bourgade. Ne trouvons-nous point là l'origine de la décalvation, qui pour rendre l'analogie plus complète, est toujours accompagnée de la peine du fouet? Ainsi le serf qui enlevait une femme était tondu comme la Germaine, et recevait trois cents coups sur sa chair nue. Ainsi, d'après la loi des Visigoths, les tempestiiarii, ceux qui se disaient magiciens et prétendaient faire tomber la grêle, étaient rasés et fustigés publiquement (2). Mais ce n'est point tout encore, et comme preuve de la persistance de certaines traditions germaniques , nous trouvons constamment au moyen âge le même châtiment appliqué au même délit. La femme adultère dans le quatorzième siècle encore, est promenée nue et rasée à travers les rues de la ville où elle a jeté le scandale. Seulement ce n'est plus le mari qui la promène, c'est le bourreau; quelquefois aussi c'est elle-même qui est condamnée à promener son complice.

Le débiteur qui ne pouvait s'acquitter envers un créancier donnait sa propre personne en gage, par l'abandon de ses cheveux, tradebat se per comam capitis. Quand on se trouvait dans un grand danger, on envoyait un cheveu à ceux dont * on mplorait les secours. On jurait sur ses cheveux comme aujourd'hui sur son honneur, et on en coupait quelques mèches pour donner plus de force au serment. S'agissait-il d'une adoption, on envoyait des cheveux à celui sous la protection duquel on se plaçait. S'agissait-il d'une alhance, on se touchait réciproquement la chevelure ou la barbe. Les mêmes usages étaient aussi consacrés parle savoir-vivre et la poHtesse. Saint Germain, évèque de Toulouse, ayant passé vingt jours auprès de Clovis, celui-ci, au moment du départ, lui fit des présents magnifiques, et dit à ceux qui l'entouraient : Ce que vous me verrez faire, faites-le ; puis il s'approcha du saint, et lui donna, disent les hagiographes, des cheveux de sa tête ; tous ceux qui "étaient là firent de même (3), et le saint se retira plein de reconnaissance.

(1) E. de la BédoUière, Histoire des mœurs et de lavie privée des Français, t. I, p. 343.

(2) Leges Visigoth., lib. VI, tit. Il, c. 2.

(3J BoUandistes, Mois de mai, t. III, p. 593.

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Les cheveux courts était le signe du servage ; c'est pour cela que ceux qui entraient dans l'état monastique se rasaient la tète, pour montrer qu'ils étaient serfs de Dieu. Les laïques qui, tout en restant dans le siècle, voulaient contracter avec un ordre religieux l'affinité spirituelle, se faisaient également raser. Quitter ses cheveux, voulait dire en propres termes, se faire moine ou prêtre. En parlant de la noblesse d'Auvergne, qui, dans certaines circonstances, aimait mieux s'expatrier ou se consacrer au service des autels que de prendre les armes, Sidoine dit que cette noblesse se décida à quitter la patrie ou les cheveux. Pendant la période mérovingienne la coupe des cheveux était la cérémonie la plus importante d'une prise d'habit. Le soin d'enlever les premières mèches était confié, suivant le rang du postulant, à ses amis, aux dignitaires ecclésiastiques, aux gi-ands du siècle, qui devenaient par là comme ses nouveaux parrains dans la vie spirituelle. C'était là, pom* les fiers descendants des Sicambres, un douloureux sacrifice, et souvent, tout en renonçant au monde, prêtres ou moines, ils voulaient se soustraire à ce grand acte d'humilité, comme on le voit par un capitulaire de Cliildéric III en date de 744 , capitulaire dans lequel il est dit que les clercs qui s'obstineront à porter une longue chevelure, seront, malgré eux, rasés par l'archidiacre (1). Dès les premiers temps de l'Église des Gaules, les conciles sont formels sur ce point. Pour entrer dans le clergé ou dans le cloître, et même pour être admis à la pénitence publique, il faut commencer par renoncer à sa chevelure. Mais l'EgHse n'en resta point là; soit qu'elle voulût humilier l'orgueil barbare et le pher au sacrifice et au renoncement, soit qu'elle voulût montrer sa souveraineté en imposant à tous les fidèles la tenue de ceux qui relevaient directement de sa discipline, elle essaya d'étendre aux laïques eux-mêmes l'usage des cheveux courts, et il y eut à cette occasion une lutte singulière entre elle et la puissance temporelle. Tandis que plusieurs conciles prononçaient l'excommunication contre ceux qui portaient une chevelure longue, les capitulaires prononçaient l'amende contre les femmes, les vierges, les personnages d'un haut rang, qui se coupaient les cheveux.

La barbe a aussi, dans les temps mérovingiens, une véritable importance historique. Les barbiers, qui sous le règne d'Auguste étaient fort nombreux à Rome, se multiplièrent aussi, à la suite de la conquête dans les Gaules, oîi ils introduisirent quelcpies-uns de ces usages romains dont on retrouve encore des traces dans les étuves du moyen âge. Quand les Francs passèrent le Rhin, ils ne trouvèrent partout que des mentons rasés ; eux-mêmes portaient des moustaches longues et touffues ;

(1) feluzii Capitularia, t. I, p. 153.

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mais ils jugèrent sans doute que ce n'était point encore assez pour se distinguer des Romains, c'est-à-dire de ceux qu'ils étaient disposés à mépriser parce qu'ils venaient de les vaincre; et tout en les imitant pour d'autres parties du costume, ils s'en séparèrent ici complètement, et laissèrent leurs mentons se couvrir de poils. Au septième siècle la barbe des Francs était très-ample ; ils la soignaient, la paraient, comme ils avaient soigné et paré leurs cheveux; ils la nouaient avec des tresses d'or; ils juraient par elle comme Charlemagne : Je jure par saint Denis et cette barbe qui me pend an menton.

La cérémonie connue sous le nom de barbatoria, dont nous avons déjà parlé, fut en vigueur pendant toute la période mérovingienne et même au delà, Aimoin dit que Clovis envoya des ambassadeurs à Alaric pour traiter de la paix avec lui et le prier de lui toucher la barbe, c'est-à-dire de la couper, et d'être par ce moyen son père adoptif (1). On trouve dans le Sacramentaire du pape saint Grégoire le Grand, une prière pour la coupe de la première barbe, Oratio ad barbas tondendas, qui montre toute l'importance qu'on attachait, au moyen âge, à cette opération, par laquelle l'homme dépouillait pour ainsi dire la jeunesse pour prendre possession de la virilité. Voici, d'après M. de la Bédollière, la traduction de cette oraison curieuse : « 0 Dieu ! dont toute créature adulte se réjouit de posséder l'esprit, exauce les prières que nous prononçons sur la tête de ton serviteur, qui brille de la fleur de la jeunesse, et va sous tes auspices faire sa première barbe. Puisse-t-il, toujours soutenu par ta protection, recevoir la bénédiction céleste, et prospérer dans ce monde et dans l'autre (2) ! »

Contrairement à ce qui se pratiquait dans l'Église grecque, où le clergé portait la barbe longue, on rasait solennellement dans l'Église latine les prêtres et les clercs ; quelquefois on bénissait leur barbe avant de la couper, et quand elle était tombée sous le ciseau, on en faisait hommage à Dieu. Les artistes modernes qui, dans des tableaux ou des statues, ont représenté les évêques ou les saints de la Gaule barbare avec de longues barbes, ont donc commis une grave erreur.

Voilà sans doute bien des détails sur un même objet, et cependant nous n'avons point quitté la matière, car il nous reste à parler de la chevelure des rois mérovingiens, les rois chevelus. Ce nom de rois chevelus a singulièrement intrigué, qu'on nous passe le mot, nos vieux érudits, qui, au lieu de s'en tenir à l'explication de Grégoire de Tours, ont prétendu, les uns, que Chlodion avait été surnommé le

(1) Du Gange, Joinville. xxii. Dissertation.

(2) F. de la Bédollière, toc. cit., t. I, p. 343.

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Chevelu parce qu'en entrant dans la Gaule, il avait permis aux habitants de laisser croître leurs cheveux, ce qui leur était défendu depuis César; les autres, parce qu'il fit raser la tète des Gaulois pour les distinguer des Francs; d'autres encore, parce qu'il donna ordre aux Francs de porter de longs cheveux, afin qu'on ne les confondît pas avec les Romains, qui les avaient très-courts.

L'explication cependant était facile à trouver, car elle est non seulement dans la, simple énonciation du fait lui-même, mais dans Grégoire de Tours, dans Claudien, dans Agatliias. Les rois chevelus, reges criniti, parce qu'ils ont coutume, dit Grégoire de Tours, de porter les cheveux longs et tombants sur le dos, crinium flagelUs post terga demissis (1). Claudien, dans le Panégijriqiie de Slilicon, les appelle lea rois blonds à la tête chargée de cheveux :

Crinigero flavenics vcrtice reges.

«C'est une coutume invariable chez les rois francs, dit à son tour Agatliias, que jamais on ne leur coupe les cheveux et qu'on les leur laisse croître dès la jeunesse. Toute la chevelure leur tombe sur les épaules avec grâce, de sorte que sur le haut du front leurs cheveux sont partagés des deux côtés. Ils ne les laissent point malpropres comme certains Orientaux et barbares , ni mêlés d'une manière indécente ; mais ils ont soin de les entretenir avec des huiles et des drogues , et cette sorte de chevelure est regardée parmi eux comme une prérogative attachée à la famille royale. »

Quelle était l'origine de cette prérogative, quel est le point de départ de cette mode particulière à une famille, c'est ici que commence la difficulté. Nous n'essayerons point de la résoudre, car nous ne pourrions donner que des hypothèses, et nous nous contenterons de reproduire ce que dit l'auteur des Récits mérovingiens :

« D'après une coutume antique et probablement rattachée autrefois à quelque institution religieuse, l'attribut particulier de cette famille et le symbole de son droit héréditaire à la dignité royale étaient une longue chevelure conservée intacte depuis l'instant de la naissance, et que les ciseaux ne devaient jamais toucher. Les descendants du vieux Mérowig se distinguaient par là entre tous les Francs ; sous le costume le plus vulgaire on pouvait toujours les reconnaître à leurs cheveux, qui, tantôt serrés en natte, tantôt flottant en liberté, couvraient les épaules et descendaient jusqu'au miheu des reins. Retrancher la moindre partie de cet ornement, c'était profaner leur personne, lui enlever le privilège de la consécration, et sus-

(1) Grég. de Tours, liv. i, c. 1; liv. vi, c. '2U-

COSTUME SOUS LA PREMIÈRE RACE

pendre ses droits à la souveraineté; suspension que l'usage limitait, par tolérance, au temps nécessaire pour que les cheveux, croissant de nouveau, eussent atteint une certaine mesure.

« Un prince mérovingien pouvait subir de deux façons cette déchéance temporaire : ou ses cheveux étaient coupés à la manière des Francs, c'est-à-dire à la hauteur du cou, ou bien on le tondait très-court, à la mode romaine; et ce genre de dégradation, plus humiliant que l'autre, était ordinairement accompagné de la tonsure ecclésiastique (1). »

Elle figure souvent dans la sauvage et dramatique liistoire des âges mérovingiens, cette longue chevelure que les ciseaux ne devaient jamais toucher, et qui cependant fut tant de fois mutilée par des crimes.

Clodomir meurt en 526. Ses frères, Clotaire et Childebert P»", convoitent ses États; mais il a laissé des fils. Que feront Clotaire et son complice? Égorgeront-ils leurs neveux? Les rejetteront-ils au rang de la foule en leur coupant la chevelure. . . Incisa cœsarie, ut reUqua plebs habeantur (2)? L'ambition hésite un instant entre le meurtre et l'outrage. Clotaire et Cliildebert dépêchent Arcadius auprès de Clotilde, la A'euve de Clovis. — Glorieuse reine, dit Arcadius en se présentant devant elle avec une épée nue et des ciseaux, veux-tu que tes petits-fils meurent, ou qu'ils vivent en perdant la chevelure? — Clotilde répond : Qu'ils meurent. J'aime mieux les voir morts que tondus. — Frédégonde fait assassiner Clovis, fds de Chilpéric et d'Audovère. Elle l'enterre d'abord sous une gouttière; mais comme le voisinage de sa victime la troublait encore malgré son endurcissement, elle fait jeter le cadavre à l'eau et lui fait couper une partie des cheveux. En 576, Mérovée, rendu à la liberté après avoir été tondu et exilé àSaint-Calais, quitte l'habit clérical pour reprendre, dit M. Thierry, le costume militaire de la nation, et il se couvre d'un manteau de voyage, dont le capuchon se rabattait sur sa tète, afin de lui servir de préservatif contre l'étonnement et les risées qu'aurait excités la vue de cette tète de clerc sur les épaules d'un soldat.

Les détails dans lesquels nous venons d'entrer suffisent, nous le pensons, pour montrer quel rôle la chevelure joue à l'origine de la monarchie française, rôle unique peut-être dans les fastes de la puissance royale, et qui s'efFace sans retour quand disparait la dynastie mérovingienne. Il nous reste maintenant, pour en finir avec cette dynastie, à donner quelques détails sur les autres attributs de la royauté et l'ensemble du costume royal.

(1) Aug. Tliioriy, Récils des temps mérovingiens, iii« récit.

(2) Gri^goire de Tonis, liv. m, c. 18.

COSTUME SOLS LA PREMIERE RACE

Les monuments écrits qui se rapportent au costume des rois de la première race sont en très-petit nombre et ne contiennent que des renseignements peu explicites. Tout se borne à quelques phrases dispersées cà et là, et dont le sens est souvent difficile à fixer. Les monuments figurés, ceux du moins qu'on peut accepter avec certitude comme étant contemporains, sont plus rares encore que les premiers, et par la barbarie de leur exécution , ils n'offrent souvent aux yeux que des imciges vagues et confuses. Ces monuments figurés sont de trois sortes : statues, sceaux et médailles.

Par malheur, il faut commencer par écarter les statues, qui sont toutes postérieures ?i l'époque pendant laquelle ont vécu les personnages dont elles retracent l'image. Celles qu'a reproduites Montfaucon ont été empruntées à la décoration de plusieurs églises, telles que Saint-Germain-des-Prés, Notre-Dame de Paris, Saint-Denis. Dans les statues de Saint-Germain-des-Prés, les érudits du dernier siècle ont vu Clovis avec ses quatre fils, Thierry, Clodomir, Childebert et Clotaire, et deux reine, Clotilde, femme de Clovis, et Lltrogothe, femme de Childebert. Dans les statues de Saint-Denis, on a cru voir aussi les rois qui ont vécu depuis 674 jusqu'en 740, c'est-à-dire Thierry I*"»', Clovis III, Childebert II, Dagobert II, Chilpérie II, Thierry II, Childéric III. — Eh bien! n'en déplaise à Montfaucon, dont l'autorité est souvent fort respectable, il n'y a dans toutes ces images rien qui puisse renseigner d'une manière authentique sur le costume des âges mérovingiens. En effet, les plus anciennes remontent à peine au douzième siècle, et celles que Ton a prises longtemps pour des rois ou des reines de France sont, selon toute apparence, des rois ou des reines de Juda. On peut donc, avec une entière certitude, et l'archéologie moderne est complètement fixée sur ce point, déclarer que les statues des rois francs reproduites par Montfaucon, ainsi que celles qui peuvent encore exister dans la décoration de quelques églises , sont des sculptures de fantaisie , véritables anachronismes de pierre, de beaucoup postérieures aux personnages qu'on a voulu bien à tort reconnaître en elles, et qu'elles n'ont même jamais eu la prétention de représenter.

Les effigies des tombeaux, celles de Frédégonde ou de Clotaire, par exemple, (latent, comme les statues, du douzième et môme du treizième siècle. Nous devons également les ranger au nombre des anachronismes , car il est impossible d'admettre que ces effigies funéraires aient été exécutées fidèlement d'après des monuments contemporains aujourd'hui inconnus, ou d'après une tradition qui se serait perpétuée à travers le moyen âge. On n'avait alors ni ces scrupules d'imitation fidèle, ni cette persistance de souvenirs. Comme les statues, d'ailleurs, ces effigies

52 COSTUME SOUS LA PREMIÈRE RACE

ont le cachet de leur époque , et Tarchéologie , mieux renseignée , ne saurait s'y méprendre.

Serons-nous plus heureux, nous instruirons-nous davantage sur le costume des rois de la première race en interrogeant leurs monnaies ou leurs sceaux? Ici encore il faut s'attendre à bien des mécomptes.

S'agit-il des monnaies? au cinquième et au sixième siècle, les peuplades germaniques établies dans les Gaules n'osaient, par respect pour les souvenirs de la domination romaine, imprimer leurs images sur leurs pièces d'or ou d'argent, ou les signer. Théodebert, le premier, frappa des sons et des triens, en y plaçant son nom, mais il y laissa la tète impériale. Au septième siècle, le type romain disparut pour faire place à des effigies grossières dont il est souvent fort difficile de déterminer la signification, et, de la sorte, qnand on demande à la numismatique mérovingienne quelques renseignements sur le sujet qui nous occupe, on trouve d'un côté des attributs romains, et, de l'autre, de véritables rébus.

S'agit-il des sceaux? ces monuments, très-peu nombreux, — on en compte sept ou huit authentiques, — n'offrent que des bustes fort grossiers, sur lesquels cependant il est facile de distinguer la longue chevelure partagée au sommet de la tête, et s'épandant en nappe sur les épaules. Le sceau de Dagobert, reproduit par Montfaucon d'après les archives de Saint-Maximin de Trêves, est plus détaillé. On y voit distinctement, du moins sur le dessin de Montfaucon , ce roi couvert d'une espèce de chlamyde, la couronne sur la tète et le sceptre à la main. Il ne manque à cette représentation qu'une seule chose, l'authenticité de la date, et pour ainsi dire la contemporanéité, car le sceau de Dagobert est encore, comme les statues de Clovis ou de Clodomir, un monument du douzième siècle.

L'obscurité, on le voit, est partout, et quand, par hasard, la terre nous rend, après de longs siècles, quelques-uns des trésors que les morts de ces âges barbares ont emportés dans son sein, c'est pour ainsi dire encore avec mystère et en gardant les secrets de la tombe.

En 1645, on découvrit, dans l'abbaye de Saint-Gerraain-des-Prés, un tombeau en pierre qui portait deux inscriptions, l'une, extérieure, ainsi conçue :

Tempore nulo volo liinc tollantur ossa Hilperici ;

l'autre, intérieure :

Precor ego Hilpericus non auferaulur hinc ossa mea.

C'était le tombeau de ChildéricII. Par malheur, cette trouvaille passa inaperçue ; les objets que renfermait le sarcophage furent volés par un moine, qui les vendit; et

COSTUME SOUS LA PREMIÈRE RACE

quand, onze ans plus tard, ce sarcophage fut de nouveau mis à découvert, on n'y trouva plus qu'un bâton de coudrier et une canne, une boucle de baudrier en or, et quelques plaques d'argent fort minces sur lesquelles était un serpent qui se terminait aux deux extrémités par deux têtes semblables. Mais ceux qui avaient assisté en 1645 à la première ouverture du tombeau, disaient qu'ils avaient vu sur la tête du roi un grand passement d'or en forme de couronne, sur sa face un morceau de toile d'or, auprès de son squelette des éperons et une ceinture d'un pouce de largeur, entière encore, et enrichie d'espace en espace déboucles et d'ornements d'argent. Le moine prévaricateur qui s'appropria ces objets tira du produit de leur vente plus de treize mille livres, ce qui en montre bien l'imjiortance , puisqu'ils furent vendus pour leur valeur intrinsèque ; et, sans cet acte de vandalisme, on aurait pu peut-être, par la partie de l'ornementation cpii s'était conservée, reconstituer avec quelque certitude le costume du roi Childéric (1).

Vers le même temps, une découverte du même genre vint encore occuper l'attention publique. Le 27 mai 1653, on trouva à Tournay, à sept pieds sous terre, avec un grand nombre de monnaies à l'effigie des empereurs Léon, Zénon, etc., un tombeau renfermant deux crânes, un squelette humain, et à côté de ces débris une épée dont la lame était mangée par la rouille , le pommeau , la poignée , des parties du baudrier de cette épée, un graphium ou stylet pour écrire, trois cents petits ornements en or, comme les ornements de l'épée, une hache, un fer à cheval, un globe de cristal, etc. Quelques-uns de ces débris furent dispersés par ceux mêmes qui les avaient découverts ; mais les plus importants figurent encore aujourd'hui à la Bibliothèque impériale, oû depuis longues années on les montre comme l'un des plus précieux monuments de l'époque mérovingienne, car c'est à cette date qu'on les rapporte, attendu qu'on montre en même temps une bague qui fut, diton, trouvée comme eux dans le tombeau de Tournay, et qui porte, gravés autour d'une figure sur un large chaton, ces mots : Childerici régis (2).

Ce tombeau, c'est donc le tombeau de Childéric ; car voilà la bague qui lui servait de sceau. C'est là ce que la plupart des archéologues ont pensé et pensent encore de l'origine du trésor de Tournay ; et s'il en était ainsi, on connaîtrait en quelque sorte par ce trésor l'écrin du troisième roi de la dynastie mérovingienne. Mais la bague a-t-elle été effectivement trouvée dans le tombeau? C'est là une question que s'est posée récemment, après un examen attentif, M. Duchalais, l'un des

(1) iMontfaucon, Monuments de la monarchie française, t. I, p. 173 et suiv.

(2) Voir, pour plus amples détails : Chitlletius, Anastasis Childerici. Antuerpiae, 1655. — Moiilfaucoii, t. I, p. 10 et suiv.

COSTUME SOUS LA PREMIÈRE RACE

hommes qui de notre temps ont porté dans l'étude de la numismatique et des arts du moyen âge le plus de pénétration critique et de sagacité divinatrice. Suivant M. Duchalais, la bague n'a point été trouvée dans le tombeau, parce que la figure reproduite sur le chaton a tous les caractères d'une figure du dixième siècle , et que la légende qui l'entoure n'est pas môme en lettres du moyen âge. Tout indique donc que cette bague, qui donne un prix particulier à la découverte en lui donnant une date et un souvenir personnel, y a été réunie par quelque supercherie archéologique. Mais si l'authenticité de la bague est plus que douteuse, les armes et les bijoux trouvés dans le tombeau témoignent de reste que c'est bien le tombeau d'un chef barbare enseveh avec des bijoux enlevés à la civilisation romaine.

Ainsi, toujours le doute, toujours l'incertitude; il est résulté de là qu'en étudiant de bonne foi des monuments postérieurs de plusieurs siècles , des sceaux apocryphes, des monnaies frustes, les plus habiles eux-mêmes se sont mépris : témoin Montfaucon pour les costumes, témoin Du Gange pour les couronnes.

Suivant cet illustre érudit , qu'il est si dilficile de trouver en défaut , les couronnes de la première race sont de quatre espèces : tantôt c'est un simple bandeau ou diadème de perles avec les lambeaux pendant derrière la tête, comme aux effigies des empereurs romains; tantôt c'est une coiffure en forme de casque, coiffure que quelques auteurs appellent camelaucum. Le camelauciim se trouve, enrichi de perles et de pierreries, chez les Goths, sur la tète de Totila ; chez les Francs, sur l;i tête de Théodebert. Grégoire de Tours dit que Glovis se parait de la couronne que l'empereur Anastase lui avait envoyée avec les insignes de consul ; c'était une couronne impériale, qui fut plus tard adoptée par les papes, et devint le symbole de leur puissance temporelle , comme la tiare était le symbole de leur puissance spirituelle (1). On connaît encore les couronnes à rayons, dites couronnes radiales, en usage dans la plus haute antiquité. « Les rois, dit Du Gange, en se servant de cet ornement, voulaient paraître à leurs peuples comme le soleil, pleins d'éclat et de lumière. C'est ainsi que Virgile représente le roi Latinm :

Cui iPinpoia circum Aurati bis sex radii fulgeniia cingunl, Solis avi spécimen.

« Il compte cette couronne de douze rayons, parce que c'est une opinion reçue chez les anciens que le soleil en avait un pareil nombre. » Les mérovingiens ne cherchaient pas à se faire passer pour les fils du soleil, et ils ne connaissaient pro-

(1) Rationàle divinorum officiorum, lib. m, c. 13, n" 8.

COSTUME SOUS LA PREMIÈRE RACE

bablement ni Virgile ni le roi Latimis; mais comme ils se montraient volontiers les imitateurs de la décoration impériale, il est tout naturel qu'ils aient reproduit sur les monnaies , car c'est là que se voit la couronne radiale , les emblèmes qui les avaient frappés sur les monnaies romaines. Quelques rois de la première race, d'après l'illustre érudit que nous venons de citer, ont aussi porté un ornement de tête de tout point semblable au mortier des premiers présidents. Ils en avaient emprunté l'usage aux empereurs de Constantinople. Ducange, après avoir constaté ce fait, ajoute cette curieuse remarque (1) : « On tient même par une tradition que nos anciens rois, ayant abandonné le palais pour en faire un temple à la justice, communiquèrent en même temps leurs ornements royaux à ceux qui devaient y présider, afin que les jugements qui sortaient de leurs bouches eussent plus de poids et d'autorité , et fussent reçus du peuple comme s'ils étaient émanés de la bouche même du prince. C'est donc à cette concession qu'il faut rapporter les mortiers , les écartâtes et les hermines des chanceliers de France , des présidents du parlement, dont les manteaux et les épitoges sont faits à l'antique , troussés sur le bras gauche et attachés à l'épaule avec une agrafe d'or, tels que furent les manteaux de nos rois. Le mortier du chancelier est de drap d'or, et celui des présidents de velours noir a un bord de drap d'or par en haut. Le nom de mortier est donné à ce diadème parce qu'il est fait comme des mortiers qui servent à piler, qui sont plus larges en haut qu'en bas. »

Des rois qui portaient de si belles couronnes ne pouvaient pas ne pas avoir de sceptres. Aussi les érudits du dix-septième et du dix-huitième siècle, qui acceptaient toujours de bonne foi, comme expression du costume contemporain, des monuments postérieurs de quatre ou cinq cents ans, n'ont-ils pas manqué de donner des sceptres à Clovis, à Childebert et à Dagobert, et de placer sur le sceptre de Clovis un aigle ; sur celui de Childebert, une touffe de feuilles qui présente quelque analogie avec la pomme de pin ; et sur le sceptre de Dagobert, un aigle qui vole en portant un homme à califourchon.

Que résulte-t-il de tout ce que nous venons de dire, et de cette longue contradiction soutenue contre des hommes qui, bien qu'ils se soient trompés en ce sujet, n'en restent pas moins les maîtres de la science ? Il résulte :

1° Le costume des rois mérovingiens tel qu'on l'a décrit cent fois d'après des monuments postérieurs de plusieurs siècles, est tout à fait inexact. Mais, selon toute probabilité, ces rois adoptèrent, du moins dans les cérémonies d'apparat, le cos-

(1) XXIV^ Dissertation sur Joiiiviile.

COSTUME SOUS LA PREMIÈRE RACE

tume romain. Grégoire de Tours nous apprend qu'après les succès de la guerre des Gaules, en 510, Clovis fut décoré par l'empereur Anastase des honneurs consulaires, et qu'au jour marqué pour la solennité, le monarque franc plaça dans l'église de Saint-Martin le diadème sur sa tète, et se revêtit de la tunique de pourpre et de la chlamyde. La tunique et la chlamyde, voilà, suivant nous, le costume officiel des rois mérovingiens.

2° L'éqaivoqiie qui s'est produite par l'étude de monuments postérieurs dans la description du costume des rois s'est aussi produite dans la description de leurs couronnes. Sur les sceaux, ces rois sont tête nue. Il semblerait par là que la couronne ne fut point sous la première race un attribut distinctif de la royauté. Si, comme nous le pensons, il en était réellement ainsi, la chose s'expliquerait d'ellemême par ce fait bien constaté que chez les Francs, la chevelure faisait les rois, comme ches les Germains le courage avait fait les chefs.

Sur les monnaies, on ne trouve que le casque, ou le diadème romain, au double rang de perles et aux lambeaux pendant par derrière.

3" Les rois mérovingiens n'avaient point de sceptre.

Une lutte constante entre les modes barbares et les modes romaines, la prédominance de ces dernières dans les costumes d'apparat, la séparation du costume laïque et du costume clérical, un goût singulier et tout à fait barbare pour le clinquant, et, comme caractère distinctif, une sorte de culte pour la chevelure, tels sont les points saillants de l'histoire du costume dans cette période mérovingienne, qui se termine à l'année 751, et qui restera toujours, malgré les efforts de l'érudition, enveloppée de tant de ténèbres.

COSTUME SOUS LA DEI XIKME RACK

COSTUME SOUS LA DEUXIÈME RACE

La période carlovingienne, qui s'étend de 751 à 987, ne présente dans l'histoire du costume aucune de ces révolutions radicales qui changent pour ainsi dire la physionomie d'un peuple. On y trouve cependant quelques modifications importantes. Les chroniqueurs sont d'ailleurs plas nombreux, plus explicites, et on peut compléter les indications des textes par quelques monuments figurés d'une authenticité incontestable. Voyons d'abord, selon la méthode que nous avons adoptée et suivie jusqu'ici sans nous en départir, le type général des races diverses qui vivent fixées sur le sol, et le type des peuples nouveaux que jettent sur la Gaule les invasions des huitième, neuvième et dixième siècles. Parmi les races fixes, nous trouvons la population gallo-romaine et la population franke ; parmi les races nouvelles qui arrivent, soit pour piller et disparaître, soit pour se fixer à leur tour, nous trouvons les Sarrasins, les Normands, c'est-à-dire les hommes du Nord, Danois ou Norvégiens, et les Hongrois. Ia^s Sarrasins paraissent vers 718, les Normands à la fin du huitième siècle, les Hongrois en 91 0.

Dans la population gallo-romaine, c'est toujours le type latin qui domine, surtout dans les costumes d'apparat, mais la saie bariolée, virgata sagula, la saie gauloise, était encore d'un usage très-fréquent sous le règne de Charlemagne, car le moine de Saint-Gall dit en termes précis que les Francs, séduits par les belles couleurs de ce vêtement, abandonnèrent pour s'en parer leur costume habituel, et il ajoute : « Le sévère empereur, qui trouvait la saie plus commode pour la guerre, ne s'opposa point à ce changement. Cependant dès qu'il vit les Frisons, abusant de cette facilité, vendre les petits manteaux écourtés aussi cher qu'autrefois on vendait les grands, il ordonna de ne leur acheter au prix ordinaire que de très-

COSTUME SOUS LA DEUXIÈME RACE

longs et larges manteaux. « A quoi peuvent servir, disaitr-il, ces petits manteaux? » Au lit, je ne puis m'en couvrir; à cheval, ils ne me défendent ni de la pluie » ni du vent; et quand je satisfais aux besoins de la nature, j'ai les jambes » gelées (1). »

On le voit par ce curieux passage : cjuoique mêlés depuis trois siècles, les vainqueurs et les vaincus, les uns par orgueil, les autres par attachement aux traditions nationales, avaient gardé chacun leur costume; mais depuis longtemps déjà celui des Francs avait perdu son cachet primitif ; et dans la description qu'en a laissée le moine de Saint-Gall, on a peine à reconnaître les compagnons de Clovis.

« Les ornements des Francs, quand ils se paraient, dit cet annaliste, étaient des brodequins dorés par dehors, arrangés avec des courroies longues de trois coudées, des bandelettes de plusieurs morceaux qui couvraient les jambes; par-dessous des chaussettes ou hauts-de-chausses de lin d'une même couleur, mais d'un travail précieux et varié ; par-dessus ces dernières et les bandelettes, de très-longues courroies étaient serrées en dedans et en forme de croix, tant par devant que par derrière ; enfin venait une chemise d'une toile très-fine ; de plus, un baudrier soutenait une épée, et celle-ci, bien enveloppée, premièrement par un fourreau, secondement par une courroie quelconque, troisièmement par une toile très-blanche et rendue plus forte avec de la cire très-brillante, était encore endurcie vers le milieu par de petites croix saillantes, afin de donner plus sûrement la mort aux gentils. Le vêtement que les Francs mettaient en dernier par-dessus tous les autres était un manteau blanc ou bleu de saphir, à quatre coins, double et tellement taillé que, quand on le mettait sur les épaules, il tombait par devant et par derrière jusqu'aux pieds, tandis que des côtés il venait à peine aux genoux. Dans la main droite se portait un bâton de pommier, remarquable par des nœuds symétriques, droit, terrible, avec une pomme d'or ou d'argent, enrichie de belles ciselures... Ce fut dans le monastère de Saint-Gall que je vis le chef des Francs revêtu de cet habit éclatant. Deux rameaux de fleurs d'or partaient de ses cuisses ; le premier égalait en hauteur le héros; le second, croissant peu à peu, décorait glorieusement le sommet du tronc, et, s'élevant au-dessus, le couvrait tout entier (2). »

Le costume des femmes se composait de deux tuniques; celle de dessous, plus étroite etplus longue, avait les manches serrées et plissées au poignet; celle de des- 5jus n'avait de manches que jusqu'aux coudes; des bandes de couleurs variées

(1) Le Moine de Saint-Gall, Des faits el gestes de Charles te Grand, liv. i.— Coll. (Juizot, t. 111, p. 219

(2) Id., il>i/.

COSTUME SOI S LA XIÈME RACE. 59

décoraient les extrémités de ce vêtement. Une ceinture serrait les hanches, et mi voile brodé, couvrant la tète et enveloppant les épaules, descendait presque jusqu'à terre. La chevelure était cachée, comme on peut le voir dans la miniature que nous reproduisons ici, et qui est empruntée à la Bible dite de Charles le Chauve. Elégant dans son ornementation et brillant de couleurs, ce costume garde pourtant dans son ensemble quelque chose de sévère et de monacal. Les nudités germaines ont disparu. Les phs des vêtements romains, qui suivaient toutes les ondulations des formes, ont disparu comme elles. La figure ne se montre à découvert que dans le sévère encadrement du voile ; on sent que le christianisme a passé là, et qu'il a pour ainsi dire enveloppé la femme dans sa pudeur.

C'est là tout ce que nous savons du costume franc dans son aspect général sous le règne de Charlemagne et sous les rois de son sang. Si l'histoire était plus explicite, on trouverait sans doute bien des dérogations à ces modes, bien des variétés au milieu des populations diverses qui vivaient comme juxtaposées dans le vaste empire carlovingien. Les Basques, les Bretons, toutes ces races fortes dont l'originalité tenace a nargué la civilisation elle-même, présentaient sans aucun doute dans ces âges reculés des types exceptionnels. Mais quels étaient ces types? On ne saurait le dire. Le costume particulier des Gascons est seul indiqué dans quelques lignes de la Vie de Louis le débonnaire, écrite par l'Astronome.

« Quand le jeune Louis, dit ce chroniqueur, obéissant aux ordres de son père (785), vint le trouver à Paderborn, il était suivi d'une troupe de jeunes gens de son âge, et revêtu de l'habit gascon, c'est-à-dire portant le petit surtout rond, la chemise à manches longues et pendantes jusqu'au genou, les éperons lacés sur les bottines, et le javelot à la main (1). »

Le costume des Sarrasins, des Normands, des Hongrois, qui promenèrent le ravage et la terreur sur les côtes et au cœur même de l'empire carlovingien, n'est connu que par des indications assez vagues. Pillards ou conquérants, leurs habits étaient avant tout des habits de guerre, et, sans aucun doute, ils ne faisaient point la distinction du vêtement mihtaire et du vêtement civil.

Les Sarrasins, lors de leurs premières apparitions en Espagne et dans le midi de la Gaule, portaient une épée au côté, une massue appuyée sur le cheval, à la main une lance avec un drapeau, un arc suspendu à l'épaule et un turban sur la tète ; mais cet équipement ne tarda point à être mocUfié. Ils quittèrent l'arc (;t la massue pour le bouclier, la cuirasse, la lance pesante et longue, et remplacèrent

(1) Collection Giiizot, t. III p. 323.

COSTl MK SOIS LA DEUXIÈME lîACE.

le turban par un bonnet indien. — « Chez la plupart des musulmans, grands et petits, dit M. Reinaud, les armes, les tuniques d'écarlate, les selles et les drapeaux étaient faits à l'imitation de ce qui se pratiquait dans l'Europe chrétienne. Il est à croire pourtant qu'en général, l'équipement des guerriers sarrasins conserva toujours quelque chose de la légèreté qui les distinguait lors de leurs premières invasions (1). »

Les Normands, les derniers des barbares septentrionaux qui se soient établis dans le midi de l'Europe, se faisaient remarquer, suivant un annaliste contemporain, Ermold le Noir, par la beauté de leur teint, la tlistinction de leurs traits et leur forte stature ; aussi, dit Ermold, la renommée rattache-t-elle à leur race l'origine de la race des Francs. Les pirates normands portaient, à ce qu'il semble, lors de leurs premières courses, des peaux d'animaux pour vêtements, et ils laissaient croître leur chevelure et leur barbe ; mais une fois établis et fixés, ils ne tardèrent pointa se départir de ces usages. Une grande richesse s'introduisit dans leur toilette : ils se peignaient chaque jour, se baignaient régulièrement une fois la semaine, changeaient très-souvent d'habits et portaient des gants (2). De plus il raccourcirent leurs cheveux et se rasèrent le visage, comme on le voit sur la tapisserie de Bayeux, où les Anglais sont toujours représentés avec d'énormes moustaches, tandis que les Normands en sont toujours dépourvus. Cette absence de moustache et de barbe donna Heu, lors du débarquement de Guillaume en Angleterre, à une singulière méprise. Un espion de l'armée de Harold, en voyant tous ces hommes rasés, les prit pour des prêtres; mais l'erreur ne fut pas de longue durée, car ces prétendus prêtres avaient des lances en guise de cierges, comme le disait le conquérant dans une autre occasion, et ils prouvèrent sans retard aux Anglais qu'ils n'apportaient ni la paix ni la miséricorde.

Les Hongrois, qui se montrent pour la première fois en 910, et reparaissent successivement dans les années 915, 926, 930, 938, 950, ravageant l'Alsace, la Lorraine, la Bourgogne, rAc[uitaine, la Flandre ; les Hongrois avaient la taille petite, les yeux enfoncés et brillants, le teint jaune, la figure maigre et toute déchirée de cicatrices, parce que leurs mères, disait-on, les mordaient au visage dès l'instant de leur naissance, afin de les endurcir et de rendre leur aspect terrible à leurs ennemis. Ces sauvages, toujours à cheval jjoîtr marcher, délibérer, camper, manger, boire et dormir, comme dit un historien contemporain, étaient couverts de peaux

(1) liuasioiis des Sarrasins en France, l'aris, iSioG, iii-8°, p. 251.

(2) Voir, [)our ces tlei iiicis détails, \V;ice. Honion (le Rou, t. I, p. 280 el /|07.

COSTUME SOUS UA DEUXIÈME RACE

de bêtes, et se rasaient la tête afin de n'être point saisis par les cheveux au milieu de la mêlée.

Chose remarquable, et qui prouve l'irrésistible ascendant de la civilisation lors môme qu'elle est incomplète! pas une seule de ces peuplades n'imposa ses mœurs, ses usages, et par cela même son costume, à ceux qu'elles venaient effrayer et vaincre. Loin de là, elles furent comme subjuguées par la double influence de la tradition latine et chrétienne, qui depuis longtemps déjà dominait la barbarie franke. Les Sarrasins revêtent l'armure de' fer ou la cotte de mailles, qui fera la force et l'ornement des chevaliers ; les Hongrois ajoutent à leur arc tartare l'épée, la lance et le casque, et chargent de l'armure de fer les chevaux vifs et légers. Les Normands se rasent comme les prêtres et les moines. Soit qu'ils se fixent sur le sol de la Gaule, soit qu'ils s'en éloignent après l'avoir foulé sous leurs pas sanglants, ils gardent tous, ils emportent tous quelque chose de cette civilisation où brille encore un vague et lointain prestige de la Rome antic[ue et de la Rome des pontifes. Qu'on nous pardonne ce rapprochement profane, mais juste; ces nouveaux barbares étaient comme subjugués par le baptême et par le luxe. On a un remarc[uable exemple de ce fait dans la conversion d'Hérold, roi des Danois. Voici ce que raconte à cette occasion le chantre des gestes de Louis le Débonnaire : Hérold, roi des Danois, sa femme, son fils et leur suite, arrivent au palais d'Ingelheim. Ils reçoivent le baptême. Louis revêt Hérold, de sa propre main, de vêtements blancs ; l'impératrice .luditli tire de la source sacrée la reine, femme d'Hérold, et la couvre des habits de chrétienne. Louis aide de même le fds d'Hérold à sortir des eaux baptismales ; les grands de l'empire en font autant pour les hommes les plus distingués de la suite du roi danois, qu'ils habillent eux-mêmes, et la tourbe tire de l'eau sainte beaucoup d'autres d'un moindre rang.

Hérold, couvert des vêtements blancs, se rend au palais. L'empereur le comble alors des plus magnifiques présents. « D'après ses ordres, Hérold revêt une chlamyde tissue de pourpre éclatante et de pierres précieuses, autour de laquelle circule une broderie d'or. Il ceint l'épée fameuse que César lui-même (Louis le Débonnaire) portait à son côté, et qu'entourent des cercles d'or symétriquement disposés ; à chacun de ses bras sont attachées des chaînes d'or ; des courroies enrichies de pierres précieuses entourent ses cuisses ; une superbe couronne, ornement dû à son rang, couvre sa tête; des brodecjuins d'or renferment ses pieds; sur ses larges épaules brillent des vêtements d'or, et des gantelets blancs ornent ses mains. L'épouse de ce prince reçoit de la reine .ïudith des dons non moins dignes de son rang et d'agréables parures. Elle passe une tunique entièrement brodée d'or et de

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pierreries, et aussi riche qu'ont pu la fabriquer tous les efforts de l'art de Minerve ; un bandeau entouré de pierres précieuses ceint sa tète, une large collier tombe sur son sein naissant ; un cercle d'un or flexible et tordu entoure son cou : ses bras sont serrés dans des bracelets tels que les portent les femmes ; des cercles minces et pliants d'or et de pierres précieuses couvrent ses cuisses, et une cape d'or tombe sur ses épaules. Lothaire (fils de Louis le Débonnaire) ne met pas un empressement moins pieux à parer le fils d'Hérold de vêtements enrichis d'or ; le reste de la foule des Danois est également revêtue d'habits francs que leur distribue la religieuse munificence de César (1). »

On le voit par ces détails, le luxe dans la période carlovingienne paraît avoir été poussé aussi loin que pouvait le permettre l'imperfection des arts. L'or reluit partout. Les fréquents voyages de Pépin et de Charlemagne en Italie apportèrent de nombreux enjolivements au costume. L'usage de la soie se popularisa. Les Francs, à l'instar des Italiens, ornèrent leurs habits de riches fourrures, hermine, martre ou zibeline. On apporta une égale recherche dans le choLx des étoffes et leur mise en œuvre ; Ermold le Noir, au neuvième siècle, parle de vêtements adaptés à la taille de chacun, ce qui était un perfectionnement, car on voit dans un capitulaire promulgué au commencement de ce même siècle, en 808 (Capit. II, art. 5), que les habits se vendaient tout faits, et que les tailleurs en réglaient le prix, non pas sur les dimensions qui étaient à peu près uniformes, mais sur la qualité des étoffes ou des fourrures. Les habits dont parle Ermold étaient donc, dans toute la rigueur spéciale du mot, des habits sur mesure; et le poëte chroniqueur, charmé de leur élégance, prend soin de nous apprendre qails étaient coupés d'après la méthode si parfaite des Francs. Étrange persistance des aptitudes nationales ! Au neuvième siècle, comme au dix-neuvième, on peut le constater par ces mots d'Ermold, c'est r Allemagne qui fournit les plus habiles coupeurs.

Les chromc|ues, les capitulaires, les polyptyques des abbayes nous donnent, pendant l'époque carlovingienne, quelques détails intéressants sur les étoffes, les fourrures, la fabrication et le prix des vêtements. '

Au premier rang de ces vêtements nous trouvons la cape, vêtement de dessus, également porté par les moines, les clercs, les laïques des deux sexes. Du Gange croit reconnaître dans la cape une imitation de la caracalla. Un passage de la Vie de saint Julien, par Ulpliin Boëce, montre qu'elle était originairement en poil de chèvre. Mais on ne tarda point à choisir des matières plus précieuses, et le luxe

(1) Ermold le INoir, Faits et gestes de Louis le Pieux, cliant IV. — Collecl. f.uizot, t. IV, p. 96-97.

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qu'on déploya dans cette sorte d'habit le fit défendre aux ecclésiastiques par le concile de Metz, tenu en 888.

Le vêtement nuancé, polijm 'Ua vestis, était l'ait avec des fils de plusieurs couleurs. Charlemagne, dans le traité du Culle des images, liv. I, ch. 12, en a tiré le sujet d'un rapprochement singulier. Il le compare à l'Église, parce que l'Église, quoique composée de nations différentes, ne forme qu'un seul corps comme le vêtement tissu de plusieurs fils ne forme qu'une seule étoffe.

Des tuniques de lin exactement adaptées aux formes du corps étaient portées par les soldats; des manteaux tissus de plumes de paon paraient dans les jours solennels les nobles et les princes. La cape, le rochet de martre et de loutre, roccus martinus et lutrimis (1); le eamsilis, vêtement en lin; le samfc, vêtement en serge (2) ; le mantellum , manteau de femme ; le theristnim ou chainse, espèce de jupe ou plutôt de camisole ; le flascilones, figurent sous Charlemagne et ses successeurs au nombre des habillements les plus usuels. La chemise, dont le nom latin camisia sert à la même époque à désigner la couverture des livres et l'aube ecclésiastique, est aussi mentionnée, comme pièce essentielle de la toilette, ainsi que le mouchoir, rnappuht, manipulus, avec lequel on s'essuyait les yeux, mappulaqua pituitam oculorum delergimiis , dit Alcuin (3). Parmi les présents cjue Riculfe, évêque d'Elue en Roussillon, fit à son église en l'année 915, on trouve six mouchoirs dorés, dont l'un est orné de clochettes. Les gants d'été, ivanli, les gants ou mouilles d'hiver, mafj'ulœ, paraissent également avoir été portés par toutes les classes, ecclésiastiques ou laïques, riches ou pauvres. Le drap, drappus, est indiqué pour la première fois dans un document contemporain de Charles le Chauve, mais on pense qu'à cette date il était employé dans les ornements des églises plutôt que dans les vêtements. Dans le document dont nous parlons il figure cependant comme objet de vêtement, drapims depannalus, ce qu'on peut traduire par un habit de drap râpé.

Les peaux et les fourrures tenaient une grande place dans le costume carlovingien. Dans un capitulaire, qu'il faut citer sans le traduire, Charlemagne dit que les animaux souillés par un crime trop fréquent au moyen âge seront mis à mort, que leurs chairs seront données auxcliiens, mais que leurs peaux seront soigneusement

(1) Capilul. iinii. 808, c. '11.

(2) Voltjptyquc d'irminoi), t. I, p. 717 et siiiv. Le nom de ces deux vêtements était aussi un nom d'étoile. On confectionnait, dit M, Guérard, avec les camsiles ou pièces de toile, et les sarciles ou pièces de serge, non-seulement des habits, mais toutes sortes d'objets de lingerie et d'ameublement

(3) Alcuinus, De officiis eccles., c. 31).

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réservées (1). Il veut aussi que les individus préposés à l'exploitation de ses métairies lui rendent compte tous les ans du nombre de loups qu'ils auront pris ou tués, et qu'ils lui présentent les peaux destinées à son usage (2) . Pour fourrer le rocliet ou vêtement de dessus, on se servait de martre, de loutre et de chat; pour garnir les liabits plus élégants, on employait les peaux de loir, d'hermine ou de rat d'Arménie. Les peaux d'hermine et de belette découpées et cousues en losange, composaient une espèce de fourrure particuHère que nous trouverons, à des dates plus récentes, souvent mentionnée sous le nom de vair. Un poëte anonyme, à qui nous devons une description moins exacte peut-être que pompeuse' du costume des tilles de Charlemagne dans l'une des grandes chasses d'automne de l'année 790, parle des riches fourrures d'hermine qui couvraient les épaules de Berthe, et de la garniture de peaux de taupes qui rehaussait le manteau de Théodrade. Malgré la réprobation de l'ÉgHse et les prescriptions sévères des règles monastiques, le goût des fourrures gagna les prêtres et les moines, et dans le synode de Reims, tenu en 972, l'abbé Raoul reprochait avec amertume aux ecclésiastiques, ses contemporains, d'orner la coiffure religieuse de pelleteries étrangères (3).

L'industrie indigène, pour les objets d'une valeur secondaire, la Frise pour les gros draps, l'Orient pour les étoffes précieuses, telles étaient les diverses sources où s'alimentait la Gaule sous les Carlovingiens. Les princes de cette race avaient à leur cour des juifs dont la mission spéciale était de parcourir l'Orient pour fournir aux exigences de leur toilette, et l'on trouve dans le moine de Saint-Gall la mention du juif de Charlemagne. Les rares débris des tissus qui de ces âges reculés sont arrivés jusqu'à notre temps sont d'origine orientale ; nous citerons entre autres le voile et la chemise, ou plutôt la tunique de la Vierge du trésor de l'égUse de Chartres. Ces reliques, qui jouent un grand rôle dans l'histoire de Chartres, et qui avaient eu, disent les chroniqueurs, la vertu de mettre en fuite les Normands cjui assiégeaient cette ville, avaient été envoyées à Charlemagne par l'empereur Nicéphoreen 803. Rome, Malte, Assise, Arras, Tongres, possédaient des reliques semblables; et cette multiplicité même aurait pu faire douter de leur authenticité. « IMais, dit un naïf historien, la Vierge n'était pas si pauvre, qu'elle n'eût moyen d'avoir plusieurs chemises et plusieurs voiles. » La tunique a malheureusement disparu en 93. Le voile seul s'est conservé. C'est une étoffe de lin ou de coton brochée fFor. « Des figures d'animaux sont représentées, soit dans le tissu, à l'aide du tis-

(1) Capitul., lib. V, ccix. Baluz., t. I, p. 959.

(2) Capitul. de villis, ann. 800, lit. lxix. Baliiz., t. I, p. 341.

(3) Richer, Hist. de son temps, irad. par J. Guadet. 1845. t. II, p. hl

COSTUME sors F,A DEUXIÈME HACE.

sage, dit Villeinin, soit dans la bordure, à l'aiJe du brochage on de la broderie (1 ). »

Comme dans la période gallo-romaine , les gynticées . ou ateliers de femmes, étaient encore l'un des centres les plus actifs de la production. Le gynécée de la terre de Stéphanswert , du domaine de Charlemagne , renfermait vingt-quatre femmes qui fabriquaient des vêtements de serge et de toile, et des bandelettes pour les jambes. L'empereur, qui portait son attention sur les moindres détails et qui faisait vendre les œufs de ses métairies, l'empereur rendit plusieurs ordonnances sur le régime intérieur de ces ateliers. Dans le célèbre capitulaire de l'an 800, il désigne les instruments et les matières diverses qui devront être fournis par ses officiers aux ouvrières : c'était du lin, de la laine, de la guède, de l'écarlale, de la garance, des laines à carder, des chardons, de la graisse, des chaudrons (2), etc. Ce maître redouté de l'empire des Francs, qui voulait que ses propres filles prissent, comme les plus humbles de ses vassales, l'habitude de travailler la laine et détenir la quenouille et le fuseau, devait nécessairement exiger un labeur assidu des femmes de ses domaines. Le temps, la main-d'œuvre, l'emploi des matières premières, tout était ménagé avec une économie sévère ; mais du moins les ouvrières étaient dédommagées des rigueurs de cette discipline par un certain bien-être matériel. Elles avaient des logements commodes, et la stricte observation des jours fériés, imposée par l'empereur lui-même, leur procurait d'utiles moments de repos (3). Après la mort de Charlemagne, les (jijnécées, comme toutes les autres institutions sociales, furent frappés d'une décadence rapide. « Lem- nom même, dit M. Guérard, fut avili, et servit à désigner un lieu de prostitution. Les femmes qui les habitaient furent regardées et traitées comme des courtisanes, et le titre de genecianœ qu'elles portaient devint à peu près synonyme de meretrices. » Cette dégradation des gijnécées, est formellement exprimée dans un capitulaire de Lothaire. « Si une femme, est-il dit dans ce capitulaire, après avoir changé de vêtement (pour se déguiser), est trouvée se hvrant à la prostitution, on ne la conduira point dans un gynécée, comme cela s'est pratiqué jusqu'à présent ; car, après s'être livrée d'abord avec un homme à des actes coupables, elle continuerait avec plusieurs autres; elle sera déclarée propriété du fisc et soumise au jugement de l'évêque (4). »

(1) Villemin. Costumes inédits, i. I, p. 10.

(2) Ad gt iiiiia nosiru, sicul insliliiium est, opéra ad lempus dare faciant, id est, liimm, lanam, waisda, vcrmicula, walcntia, pectines, laminas, cardones, saponem , nuclum, vascula el ieli(|ua minntia (jna; ibi Minl necessaria. (Cap, anni 800. De villis, /j3. Baliiz., t. I, 337.)

(3) Cap. anni 789. Baliiz., t. I, p. 2^0.

(û) Capit. excerplaex lege Logobardorum. Haluz.,t. Il, p. 336.

COSTUME SOLS I. A OEliXlÈME RAcE.

A ces détails sur la fabrication, nous ajouterons ici, pour la première fois, quelques indications sur le prix des objets fabriqués, en nous conformant aux évaluations de M. Guérard.

Au commencement du neuvième siècle, la façon d'un sarcilis, ou pièce de serge, est estimée 12 den., — 28 fr. ; — celle d'un camsilis, ou pièce de toile de lin de Saunes, n'est portée qu'à 4 den., — 9 fr. 40 c. — Dans le polyptyque de saint Amand, les femmes obligées de faire des camsiles ou de se racheter de ce travail moyennant 8 deniers portent le nom de camsilariœ, dans lequel on peut trouver, ce nous semble, l'origine du mot chemisières. Vers 830, le prix de trente belles chemises de lin est porté à 3 livres, — 1 ,690 fr.; — celui de trente paires de fémoraux, femoraliâ, ou trente caleçons, à 1 livre, — 563 fr. — Vers l'an 900, celui d'un camsilis est porté à 12 deniers, — 28 fr. ; — deux pelisses sont estimées ensemble 2 sous, — 56 fr. — Dans un acte de 879, un cuciillus spissus coûte 5 sous, — 141 fr.; — un sayon double est coté 20 s.; un sayon simple, 10 s.; un rochet fourré, 30 s., s'il était de martre ou de loutre ; 10 s., s'il était de poil de chat; et comme il s'agit ici de sous d'or valant à peu près 28 fr. de notre monnaie, on voit que le prix de ces objets s'élevait très-haut, ce qui tenait sans doute à l'imperfection des instruments de fabrication et à la lenteur de la main-d'œuvre.

Quoiqu'il en coûtât fort cher pour s'habiller au huitième et au neuvième siècle, le goût du luxe était si généralement répandu, que Gharlemagne se crut obligé de le réprimer par des édits sévères. C'est sous son règne et dans le capitulaire de 808 que se rencontre la seule ordonnance somptuaire qui ait été promulguée, ou du moins qui soit connue, depuis Glovis jusqu'à l'avènement du septième roi de la troisième race (1). Gette ordonnance peu explicite a trait uniquement au prix du sayon et du rochet (2). Geux cpii 1" enfreignaient étaient condamnés à payer 40 sols d'amende à l'empereur et 20 sols au dénonciateur. Du reste, quand les intérêts de sa politique ne l'obhgeaient point à déployer le faste de sa puissance, Charles était le premier à donner l'exemple de la simplicité. Sa pehsse, en peau de mouton, ne coûtait que 28 fr., et quand l'occasion se présentait de faire une leçon aux grands de la cour, il la laissait rarement échapper.

« Un jour de fête, pendant qu'il résidait aux environs d'Aquilée, — nous laissons parler le moine de Saint-Gall, — il dit à ceux qui l'entouraient : Ne nous laissons

(1) Delamarre, Traité de la police, 17'22, in-f", I. 1, col. /!|18.

(2) Ulnullus praesumat aliter veiidere et emeie t«ap;elluin nicliorfii! dtiplum viginti solidos, et simplum cum decem solidis. r.eliquos vero minus, lloccuni iiiai linum el lutiinum nieliorem triginta solidis, sisiimisiiuim inelioi eiii decem solidis. (CapiUilaie Iriplex, aiini 808. lîaliiz., t. I, p. li()3.)

COSTUME SOUS L A I) Kl^ \1 F VI 1-: H ACK

pas engourdir dans un repos qui nous mènerait à la paresse ; allons chasser jusqu'ci ce que nous ayons pris quelque animal, et partons tous vêtus comme nous le sommes. » La journée était froide et pluvieuse. Charles portait un habit de peau de brebis qui n'avait pas plus de valeur que le rochet dont la sagesse divine approuva que Martin se couvrit la poitrine pour offrir, les bras nus, le saint sacrifice. Les autres grands arrivant de Pavie, où les Vénitiens avaient apporté tout récemment des contrées au-delà de la mer toutes les richesses de l'Orient, étaient vêtus comme dans les jours fériés d'habits surchargés de peaux d'oiseaux de Phénicie entourées de soie, de plumes naissantes du cou. du dos et de la queue des paons, enrichies de pourpre de Tyr et de franges d'écorce de cèdre. Sur quelques-uns brillaient des étoffes piquées ; sur quelques autres, des fourriu-es de loir. C'est dans cet équipage qu'ils parcoururent les bois; aussi revinrent-ils dédiirés par les branches d'arbres, les épines et les ronces, percés par la pluie et tachés par le sang des bêtes fauves ou les ordures de leurs peaux. « Qu'aucun de nous, dit alors le malin Charles, ne change d'habits jusqu'à l'heure où on ira se coucher; nos vêtements se sécheront mieux sur nous. » A cet ordre, chacun, plus occupé de son corps que de sa parure, se mit à chercher partout du feu pour se réchauffer. A peine de retour, et après être demeurés à la suite du roi jusqu'à la nuit noire, ils furent renvoyés dans leurs demeures. Quand ils se mirent à ôter ces minces fourrures et ces fines étoffes qui s'étaient plissées et retirées au feu, elles se rompirent et firent entendre un bruit pareil à celui de baguettes sèches qui se brisent. Ces pauvres gens gémissaient, soupiraient et se plaignaient d'avoir perdu tant d'argent dans une seule journée. Il leur avait auparavant été enjoint par l'empereur de se présenter le lendemain avec les mêmes vêtements. Ils obéirent; mais tous alors, loin de briller dans de beaux habits neufs, faisaient horreur avec leurs chiffons infects et sans couleur. Charles, plein de finesse, dit au serviteur de la chambre : « Frotte un peu notre habit dans tes mains, et rapporte nous-le. » Prenant ensuite dans ses mains, et montrant à tous les assistants ce vêtement cju'on lui avait rendu bien entier et bien propre, il s'écria : « 0 les plus fous des hommes ! quel est maintenant le plus précieux et le plus utile de nos habits ? Est-ce le mien, que je n'ai acheté qu'un sou ; ou les vôtres, qui vous ont coûté non seulement des livres pesant d'argent, mais plusieurs talents ? » Se précipitant la face contre terre, ils ne purent soutenir sa terrible colère (1).

Les rois carlovingiens restèrent, à ce qu'il paraît, fidèles à cette simplicité dont Charlemagne avait donné l'exemple, et l'annaliste à qui nous avons emprunté les

(1) LemoinedeSaint-Call. — Ck)llecl. f.uizot, t. III, p. '261.

68 COSTliME SOLS LA DEUXIÈME RACE.

détails qu'on vient de lire raconte un fait analogue à celui que nous venons de citer : « Votre religieux père, dit le moine de Saint-Gall en s'adressant à Charles le Gros (884), votre religieux père a si bien imité Cliarlemagne, non pas une l'ois seulement, mais pendant tout le cours de sa vie, qu'aucun de ceux qu'il jugea dignes d'être admis à le connaître et à recevoir ses instructions n'osa jamais porter à l'armée et contre l'ennemi autre chose que ses armes, des vêtements de laine et du linge. Si quelqu'un d'un rang inférieur et ignorant cette règle se présentait à ses yeux avec des habits de soie ou enrichis d'or et d'argent, il le gourmandait fortement et le renvoyait corrigé, et rendu même plus sage par ces paroles : « 0 toi, homme tout d'or ! ô toi, homme d'argent ! ô toi, tout vêtu d'écarlate ! pauvre infortuné, ne te suffit-il pas de périr seul par le sort des batailles? Ces richesses dont il eût mieux valu racheter ton âme, veux-tu les livrer aux mains des ennemis pour qu'ils en parent les idoles des gentils (1)? »

Malgré les efforts tentés par les chefs de la nation pour déraciner le luxe, malgré l'exemple qu'ils donnaient eux-mêmes, la passion des étoffes précieuses, des vêtements splendides n'en continua pas moins à exercer une véritable tyrannie. Dans ces jours de foi vive, où toutes les calamités publiques étaient considérées comme l'expiation d'un outrage envers Dieu, on attribua aux excès et aux raffinements de la parure les ravages impitoyables exercés par les hommes du Nord dans l'empire dégénéré des Francs. Abbon le dit en propres termes dans son poëme sur le Siège de Paris par les Normands.

'< 0 France ! s'écrie le poète dans un élan de mystique indignation, oh es-tu? Où sont, je te le demande, les forces antiques qui te faisaient vaincre et subjuguer des royaumes plus puissants? Trois vices à expier ont fait ta ruine : l'orgueil, les honteux attraits du plaisir, le faste d'une parure recherchée, voilà ce qui t'enlève à toi-même. Vénus te domine à un point que tu ne sais pas même écarter de ton lit les femmes déjà mères et les vierges consacrées au Seigneur; ou, puisque tant de femmes se jettent dans tes bras, pourquoi outrager la nature ? Le juste, l'injuste, tout est confondu. Une agrafe d'or retient ton vêtement superbe ; tu animes le coloris de ta peau par une pourpre précieuse : tu ne souffres pour tes épaules qu'un manteau doré ; pour tes reins, qu'une ceinture où les pierres précieuses se croisent en tous sens; pour tes pieds, que des lacets d'or. Nul humble costume, nul habit simple n'est digne de te couvrir. Voilà ce que tu fais ; voilà ce que ne fait autant que toi aucune autre nation. Si tu ne renonces pas à ces trois vices, renonce donc

(1) Le moine (le Sainl-Gali, I. III, p. 261 eî suiv.

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à ta puissance et à l'empire de tes pères ; car de là naissent tous les crimes ; ainsi l'attestent Jésus-Christ et les livres saints tpi l'ont annoncé. 0 France! fuis donc bien loin ces excès (1). w

La voix du poète se perdit sans échos dans les bruits du siècle, comme celle de ce prophète inconnu qui criait autour des nmrs de Jérusalem en annonçant la ruine de la ville sainte. Si tjuelques hommes, plus humbles et plus pénétrés de l'esprit chrétien, s'élevaient encore, dans le clergé, contre les vanités de la parure, l'orgueil et la mollesse du costume, le plus grand nombre, évèques ou prêtres, cédait à l'entraînement général. Sous le règne de Louis le Débonnaire et de ses successeurs, les clercs et les prélats ne se distinguaient pas des laïcjues. Ils portaient des ceintures tressées d'or , enrichies de pierreries , et dans lesquelles , dit le chroniqueur connu sous le nom de V Astronome, on plaçait des couteaux à manches précieux (2). De longs éperons garnissaient leurs chaussures ; les couleurs les plus brillantes éclataient sur leurs habits. Louis le Débonnaire, qui, suivant les expressions de son biographe , « regardait comme un monstre tout lionmie c[ui , membre de la famille ecclésiastique , convoitait les ornements et la gloire du siècle , » Louis le Débonnaire rendit des ordonnances sévères contre ces excès; il poussa même la précaution jusqu'à fixer, en 817, tout le détail du costume des moines, et par le règlement d'Aix-la-Chapelle, il accorda à chaque individu vivant dans un cloître deux chemises de laine, car l'usage du linge était interdit par les règles monastiques, deux tuni(jaes, deux cucidles pour servir dans la maison, deux capes pour servir au dehors, deux paires de caleçons, deux paires de souhers pour le jour et des pantoufles pour la nuit, une paire de gants en été , une paire de moufles en hiver, un roc ou habit de dessus, et une pelisse ou robe fourrée.

Les moines firent comme les prélats et les clercs, ils éludèrent les ordonnances royales comme ils avaient éludé la règle. Louis le Débonnaire n'était pas homme à faire respecter souverainement sa volonté. D'ailleurs en rendant au clergé la liberté des élections , il ouvrit un libre accès à l'ambition des hommes ignorants ou corrompus que Charlemagne avait exclus du sacerdoce, et en cherchant d'un côté à rafl'ermir la discipline ecclésiastique, il la détruisait de l'autre. Les abus du luxe persistèrent donc dans le clergé avec une ténacité singulière; et l'histoire, dans la seconde moitié du dixième siècle, nous fournit à cet égard des renseignements très-détaillés.

(1) Ablion, Siège de Paris parles Normands, iiad. par IN.-R. Tarannc. l'aiis, 183/i, in-8», p. '227-129.

(2) L'Astronome, Vie de Louis le Débonnaire (CoMea . Guizol, t. III, p. 356; — Fleury, tlist. ecdés , l. X, p. 2Zi3.

COSTUME SOUS LA DEUXIÈME H ACE

En 972, Adalbéron, archevêque de Reims, convoqua un synode à Mont-Notre- Dame, en Tardenois, et là on s'occupa, « dans l'intérêt des hommes de bien et des bonnes mœurs, de remettre en honneur la vertu délaissée... et de repousser une honteuse dépravation (1). » Le luxe fut considéré par le synode connue l'une des principales causes de cette dépravation ; et l'abbé Raoul, qui présidait l'assemblée des abbés, n'épargna point les reproches. Le discours de Raoul nous a été transmis par Richer, et ce discours, en même temps qu'il offre sur les mœurs des ecclésiastiques de curieux détails , montre aussi ce qu'était au dixième siècle la tenue d'un homme qui voulait suivre la mode et se piquait d'élégance. Nous en extrayons ce qui se rapporte à notre sujet : « Il est dans notre ordre, dit l'abbé Raoul, certains moines qui ont soin de se couvrir en public d'une coiffure à oreilles, d'ajouter à ]a coiifure monastique des pelleteries étrangères, et de porter, au lieu d'un vêtement humble, des vêtements très-somptueux. Ils font surtout grand cas des tuniques de prix, serrées sur les flancs, avec des manches et des bordures pendantes, de telle sorte qu'en les regardant par derrière, on les prendrait plutôt pour des courtisanes que pour des moines Que dirai-je de la couleur de leurs habits! La folie est poussée si loin, que c'est par les couleurs qu'on juge le mérite de chacun. Si la tunique noire ne leur sied pas, ils ne la portent jamais. Si l'ouvrier a mêlé au noir des fils blancs, cela est trop comnmn. On ne veut pas davantage des coulems fauves. Le noir naturel ne suffit pas, il faut qu'il soit passé dans une teinture de sucs d écorées. Que dirai-je de la recherche de leurs chaussures? Ils agissent pour cette partie du costume avec tant de déraison, qu'ils prennent plaisir à se gêner. Ils se chaussent si étroitement, qu'ils sont comme en prison et ne" peuvent marcher. Il en est qui ajoutent à leurs souliers des becs et des oreilles de droite et de gauche. Ces souliers ne doivent pas faire un pli, et pour les rendre luisants, ils ont des serviteurs exercés. Passerai-je sous silence les toiles ouvragées et les pehsses en fourrures? Nos prédécesseurs, par indulgence, ont permis de se servir de pelleteries communes au lieu de laine, et de là est venu tout le mal. Aujourd'hui on entoure de bordures larges de deux palmes des capes d'étoffes étrangères, et encore les recouvre-t-on à l'extérieur de draps de Norique... Que <lirai-je de leurs liauts-de-chausses, c[ui sont vraiment criminels? Les jambes en sont larges de six pieds, le tissu tellement fm, qu'on voit ce qui doit être caché, et ils sont fabriqués de telle sorte que deux personnes y tiendraient à l'aise, et cependant cela ne suffit pas encore (2) . »

(1) Richer, Histoire de son temps, etc.; édilioii de M. Guadet. l'aris, 18ii5, in-S», t. II, p. 35-36.

(2) Id., ibid., p, il el suiv.

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Ces manches longues et pendantes contre lesquelles s'indigne l'abbé Raoul deviendront les manches à bombarde; ces souHers à bec s'allongeront encore, pour se métamorphoser en souliers à la poulaine. Ces chaussures dans lesquelles les pieds sont captifs s'appelleront, neuf siècles plus tard, la prison de saint Crépin. Des serviteurs exercés y appliqueront, suivant les progrès de l'industrie, le cirage à l'œuf, qui parait sous le Directoire la botte des incroyables; le cirage encaustique, ou le vernis qui brille aujourd'hui sur nos chaussures. La mode aura changé cent fois depuis le synode du Mont-Notre-Dame ; mais la vanité est restée la même, et l'homme attache toujours son amour-propre aux mêmes apparences.

Il serait très-curieux sans doute de trouver, dans ces âges reculés, pour les diverses classes qui composaient la nation franque, des indications comme celles que nous fournit l'abbé Raoul sur les moines du diocèse de Reims. Mais l'idstoire, h cette date, ne s'occupe que de l'Église et de la royauté, et l'on ne peut glaner que quelques faits sur tout ce qui se trouve placé en dehors soit de la royauté, soit de l'Église. Nous venons de dire ce que l'on sait du clergé au point de vue mondain ; nous allons maintenant rappeler ce qui concerne la société laïque dans ses rapports avec l'Église; il s'agit, on le devine, des néophytes et des pénitents.

Sous le règne de Charlemagne, l'empire franc contenait encore un grand nombre de païens. Charles, dont la vie guerrière ou administrative fut avant tout consacrée à l'œuvre du prosélytisme chrétien, rehaussa par une grande solennité les cérémonies dont on entourait les néophytes quand ils embrassaient la foi du Christ. Ces néophytes étaient revêtus d'habits blancs qu'ils portaient pendant huit jours. On leur donnait à chacun un cierge cpi'ils devaient tenir à la main tout le temps de leur initiation, comme emblème des clartés nouvelles qui allaient illuminer leur âme ; et comme ils devaient en tous points dépouiller le vieil homme , c'est le mol consacré dans la langue mystique, on leur offrait, quand ils sortaient de la cuve baptismale, des vêtements nouveaiLX ; en un mot, on les habillait entièrement à neuf. Le moine de Saint-Gai 1 raconte à ce propos des anecdotes singulières. « Un jour, dit-il, Louis le Pieux, touché de compassion pour l'endurcissement des Normands, demanda à leurs envoyés s'ils voulaient enfin embrasser la religion chrétienne. Ceux-ci répondirent qu'ils étaient tout prêts, et ils reçurent par les mains de leurs parrains, et de la garde-robe même de César, un costume de Franc d'un grand prix et complètement blanc. Encouragés par cet exemple, d'autres Normands se convertirent en grand nombre par amour , non de Jésus-Christ , mais des biens terrestres. » l^es conversions furent, à ce cpi'il paraît, si nombreuses, que les vêtements blancs ayant été distribués tous jusqu'au dernier, l'empereui-

COSTUME SOUS UA DEUXIÈME lîAOE.

ordonna de couper des surplis et de les coudre en forme de linceul pour en revêtir les néophytes ; mais cette parure ne fut pas de leur goût, et comme on présentait un de ces habits à un vieux Normand, il le considéra quelque tem])s d'un œil curieux ; puis saisi d'une violente colère, il dit à l'empereur : « J'ai déjà été lavé ici vingt fois, toujours on m'a revêtu d'excellents habits très-blancs; le sac que voici ne convient pas à ries guerriers, mais à des gardeurs de pourceaux, Dépouillé de mes vêtements, je ne suis point couvert par ceux que tu me donnes, et si je ne rougissais de ma nudité, je te laisserais ton manteau et ton Christ (1), »

l-.e cérémonial de la pénitence publique mérite, ainsi que le cérémonial du baptême des néophytes, une mention particulière. Les pénitents, qui devaient, comme les nouveaux convertis, dépouiller le vieil homme, étaient aussi comme eux dépouillés de leurs habits : ils marchaient pieds nus , répandaient de la cendre sur leurs cheveux et portaient pour tout vêtement un cilice ; mais lorsqu'il s'agissait de quelque grand crime, rexi)iation prenait un caractère d'âpreté sauvage dont on trouve un curieux exemple dans la Relation des miracles de saint Florian et de saint Florent. Suivant cette relation, il était d'usage, dans le centre de la France, d'imposer à ceux qui s'étaient rendus coupables de meurtre sur leurs parents l'étrange pénitence que voici : quand l'assassin s'était confessé de son crime, l'évêque faisait forger des chaînes avec l'instrument de fer qui avait servi à connuettre le meurtre. On attachait ces chames au cou, à la ceinture, aux bras du coupable, qui devait, dans cet attirail, visiter successivement Jérusalem, Rome et d'autres lieux consacrés, et l'on a tout lieu de croire, d'après un capitulaire cité par Canciani, que les meurtriers soumis à cette bizarre expiation restaient entièrement nus aussi longtemps que durait leur pénitence. Vers 855, un seigneur franc, nommé Frotmond, ayant assassiné deux de ses proches , fut condamné à parcourir, chargé de chames, la plus grande partie du monde connu. Il marcha pendant sept ans, visita Rome trois fois, Jérusalem deux fois, et vint mourir au monastère de Redon, près de Rennes (2).

La chevelure, quoique déchue de son importance politique, joue encore sous les Carlo vingiens un grand rôle. Si elle n'était plus l'emblème de la royauté, elle resta du moins l'attribut des hommes libres, et les lois des neuvième et dixième siècles atestent par de nombreux passages qu'elle était considérée comme l'un des signes

(1) l.e moine de Sainl-Gall. - Collect. Guizoï, t. 111, p. 266.

(2) Canciani, t. IH. p. 209, col. 2. — Mabillon, Act. SS. ord. S. Bened., t. Il : VUa s. Conwoionis, p. 219.— I.ud. LalaniiP, Des PHnrmages en Terre-Sainte avant les Croisades. Paris, Didot, 18Zi5,in-8", p. \o.

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distinctifs de la force et de la dignité humaine. Dans la vie civile, la perte de la chevelure entraînait la dégradation ; dans la vie religieuse, elle était le symbole du renoncement. Lorsqu'un antrustion voulait se faire clerc, il allait trouver l'empereur, qui lui donnait l'autorisation de couper ses cheveux; lorsqu'im jeune homme entrait dans le cloître, il faisait offrande de ses cheveux au monastère qu'il avait choisi pour retraite, comme le témoigne l'acte suivant extrait du cartulaire de Saint-Martin de Tours : « Moi, Galfardus, humble lévite de saint Martin, je donne et livre à Dieu et à ce monastère, auquel ma famille m'a offert, ma personne et tout ce qui doit me revenir de l'héritage de mes parents; et comme gage de cet abandon, je laisse ici mes cheveux. Donné le dixième jour des kalendes de juin, sous le règne de Charles. » C'était aussi par l'abandon de la chevelure que les débiteurs insolvables, les voleurs, condamnés à des dommages et intérêts, entraient comme serfs au service de ceux qu'ils avaient frustrés. Voici la formule de cette sorte d'engagement : « J'ai forcé l'entrée de votre grenier ou de votre grange , et j'ai pris de vos récoltes ou de vos provisions pour tant d'argent. Vous et votre fondé de pouvoir, vous m'avez fait citer devant ce comte ; je n'ai pu nier le fait, et les rachemburgs ont jugé que je devais entrer en composition avec vous et vous satisfaire, en vous donnant comme dommages et intérêts tant... Mais, comme je n'ai point cet argent, j'ai jugé convenable de placer mon bras sur mon col, brachium in colhim posui, et en présence de telles personnes, de me livrer par l'abandon de ma chevelure, de telle sorte que je resterai votre serf et ferai ce que vous ou vos enfants m'ordonnerez de faire, jusqu'cà ce que j'aie pu m'acquitter envers vous pour la somme à lacpielle j'ai été condamné (1).

Cliarlemagne, dans plusieurs capitulaires, inflige pour châtiment la perte des cheveux ; il veut que ceux qui seront reconnus coupables de conspiration se tondent les uns les autres ; que les esclaves cjui auront donné asile à un voleur frappé de bannissement aient la moitié de la tête rasée ; que les nonnes violées, coupables de fornication, soient punies, outre la flagellation et l'emprisonnement, par la perte de leur chevelure. Sous l'empire d'une semblable législation, les hommes atteints de bonne heure de calvitie devaient nécessairement être l'objet d'une sorte de prévention, et c'est sans doute pour combattre cette impression fâcheuse que, sous le règne de Charles le Chauve, le moine Hucbald composa, en courtisan habile, un poëme en cent trente-six vers héroïques à la louange des têtes dénudées. Ce poëme,

(1) Formulœ Bignonianœ, for. xxvi; apud Baluzium, Capitularia, t. Il, p. 508. — Voir aussi p. 386 et 930.

7h COSTUME SOUS LA DEUXIÈME RACE.

écrit vers 876, offre, outre la bizarrerie du sujet, cela de singulier que tous les mots qui sont entrés dans la composition commencent par un C :

Carmina claiisona clavis cantate camenae, etc.

Ce vers, par lequel commence la préface, et qui se trouve répété en tête de chaque chapitre, suflit à faire juger la poésie du moine Hucbald.

D'après c{uelques indications, du reste fort incomplètes et fort vagues, il semble qu'on ait porté sous Charlemagne la barbe longue, témoin ce serment du grand empereur : « J'en jure par saint Denis et cette barbe qui me pend au menton, » Mais l'Église s'étant élevée contre cet usage, Charles ordonna aux sujets de son vaste empire de quitter la barbe. Il paraît même c[ue, par des motifs qu'il est difficile de deviner, il n'accorda aux Bénéventins Grimoald pour duc qu'à la condition que le nouveau souverain obligerait les Lombards à se raser le visage. On a dit aussi que la barbe, à dater de Louis le Débonnaire, avait disparu jusqu'au règne de Raoul, qui la laissa croître en demi-cercle sur le bord des joues et reprit les moustaches; mais toutes ces assertions se démentent souvent les unes par les autres, et quelquefois même elles sont aussi réfutées par les monuments contemporains, en admettant toutefois que ces monuments soient l'exacte reproduction de la réalité. — Louis le Débonnaire et ses successeurs, est-il dit dans des dissertations qui passent pour savantes, ne portaient point de barbe ; et cependant sur les sceaux de Louis le Débonnaire, de Lothaire et de Charles le Chauve, on trouve des figures barbues. Nous ne nous chargeons pas de concilier toutes ces contradictions, nous les indiquons seulement pour mettre le lecteur en défiance vis-à-vis des affirmations absolues. Ce n'est là, d'ailleurs, en ce qui concerne les princes que nous venons de nommer, qu'un détail très-accessoire, et les renseignements sur les costumes des Carlo vin giens sont assez abondants pour faire oublier quelques lacunes.

Charlemagne, en exerçant sur son siècle la fascination de la puissance et du génie, rendit les annahstes attentifs à ses moindres actes. Plusieurs d'entre eux ont pris soin de tracer de ce grand homme un portrait aussi exact que pouvait le comporter la méthode historique de ces âges barbares, et on sent, aux minutieuses attentions de leur pinceau, qu'ils pressentaient que les regards de la postérité s'arrêteraient toujours avec curiosité et respect sur cette grande figure. . Par Éginhard et le moine de Saint-Gall, nous connaissons Charlemagne, non seulement dans son type physique, mais, pour ainsi dire, dans ses différentes toilettes. Voici d'abord, d'après Éginhard, le détail de sa personne (1) :

(1) Éginliard, Vie de Charlemagne, Collecl. Guizot, t. III, p. l/i6.

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« Charles était gros, robuste, et d'une taille élevée, mais bien proportionnée, et qui n'excédait pas en hauteur sept fois la longueur de son pied. Il avait le sommet de la tète rond, les yeux grands et vifs, le nez un peu long, les cheveux beaux, la physionomie ouverte et gaie; qu'il fût assis ou debout, toute sa personne commandait le respect et respirait la dignité ; bien qu'il eût le cou gros et court et le ventre proéminent, la juste proportion du reste de ses membres cachait ces défauts. Il marchait d'un pas ferme, tous les mouvements de son corps présentaient quelque chose de màle; sa voix, quoique perçante, paraissait trop grêle pour son corps. Il jouit d'une santé constamment bonne jusqu'aux cjuatre dernières années qui précédèrent sa mort. »

Nous connaissons l'homme; voyons maintenant son costume. « Ce costume, c'est toujours Éginhard qui parle, était celui de sa nation, c'est-à-dire le costume des Francs. Il portait sur la peau une chemise de lin et des liauts-de-chausses de la même étoffe; par-dessus une tunique bordée d'une frange de soie. Aux jambes des bas serrés avec des bandelettes; aux pieds des brodecjuins. L'hiver, un juste-aucorps de peau de loutre ou de martre lui couvrait les épaules et la poitrine. Pardessus tout cela il revêtait la saie des Venètes, et il était toujours ceint de son épée, dont la poignée et le baudrier étaient d'or ou d'argent. Quelquefois il en portait une enrichie de pierreries ; mais ce n'était que dans les fêtes les plus solennelles, ou lorsqu'il avait à recevoir les députés de quelque nation étrangère. Il n'aimait point les costumes des autres peuples, quelque beaux qu'ils fussent, et jamais il ne voulut en porter, si ce n'est toutefois à Rome, lorsqu'à la demande du pape Adrien d'abord, puis à la prière du pape Léon, son successeur, il se laissa revêtir de la longue tunique, de la chlamyde et de la chaussure des Romains. Dans les grandes fêtes, ses habits étaient brodés d'or, et ses brodequins ornés de pierres précieuses; une agrafe d'or retenait sa saie, et il marchait ceint d'un diadème étincelant d'or et de pierreries; mais les autres jours son costume était simple et différait peu de celui des gens du peuple (1). »

Charlemagne s'habillait ordinairement deux fois par jour. Pendant les offices de la nuit, auxquels il assistait assidûment, il portait un manteau très-ample et qui tombait très-bas, les chants du matin terminés, il retournait dans sa chambre et prenait des vêtements conformes à la saison. En temps de guerre sa tenue était toute différente. Le moine de Saint-Gall le montre dans son équipement militaire, marchant contre Didier, roi des Lombards. « L'armée des Francs défile sous les

(1) Œuvres complètes d'Éginhard, trad. par Teulet, à Paris, 18i0, in-S», t. I, p. 77.

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murs de Pavie, et dans ses rangs on distingue Charles, cet homme de fer, la tête couverte d'un casque de fer, les mains garnies d'un gantelet de fer, sa poitrine de fer et ses épaules de marbre défendues par une cuirasse de fer, la main gauche armée d'une lance de fer qu'il soutenait élevée en l'air, car sa main droite, il la tenait toujours étendue sur son invincible épée. L'extérieur des cuisses, que les autres, pour avoir plus de facilité de monter à cheval, dégarnissaient même de courroies, il l'avait entouré de lames de fer. Que dirai-je de ses bottines? toute l'armée était accoutumée à les porter constamment de fer. Sur son boucher on ne voyait que du fer. Son cheval avait la couleur et la force du fer. Tous ceux qui précédaient le monarque, tous ceux qui marchaient à ses côtés, tous ceux qui le suivaient, tout le gros même de l'armée, avaient des armures setnblables, autant que les moyens de chacun le permettaient. Le fer couvrait les champs et les grands chemins. Les pointes de fer réfléchissaient les rayons du soleil. Ce fer si dur était porté par un peuple d'un cœur plus dur encore. L'éclat du fer répandit la terreur dans les rues de la cité : « Que de fer ! hélas ! que de fer ! » Tels furent les cris confus que poussèrent les citoyens. »

On sent, à l'agencement même de cette description faite environ soixante-dix ans après la mort de Charlemagne, que l'imagination des peuples avait gardé du grand empereur un souvenir extraordinaire. Déjà s'étendait sur lui ce nuage fatidique qui dans les âges barbares environne les hommes supérieurs, et qui s'épaississant toujours, devait dérober bientôt le personnage historique, et ne laisser voir à la place que le fantôme de la légende et du roman. Éginhard et le moine de Saint- Gall furent oubliés pour l'archevêque Turpin, et au treizième siècle Gervais de Tilberi, sénéchal du royaume d'Arles, racontait de la meilleure foi du monde que Charlemagne était un géant haut de neuf pieds, que son visage avait une palme et demie, son front un pied; que ses yeux, pareils àreux du lion, brillaient comme des charbons ardents; qu'il avait un ceinturon de huit palmes, et que d'un seul coup il partageait un cavalier en deux morceaux (1). Tout ce qui pouvait impressionner les peuples se trouvait réuni autour de la mémoire de cet homme extraordinaire. Il était entré dans sa tombe d'Aix-la-Chapelle avec tout l'éclat de la splendeur impériale ; mort, il était encore assis sur ce trône où personne parmi les

(1) « Carolus giganteis-vii ibus non immerito coniparatur, de qiio sci ibil ïurpinus, quod octo pedcs longissimos haberet in longitudine, faciès ojiis unius palini et dimidii, fions unius pedis, oculi similes oculis Iconis, scinlillantes ut caibunculiis. Supercilia oculoruin dimidiuin palmum liabebaiit. Cinguluni oclo palmes in succinclorio, praeier ligulas. Mililem arniaUim cum equo, solo ictu unico, à veilice capilis usqiie ad Bassos .separabat ; » etc., etc.

COSTUME SOUS LA DEUXIÈME RAGE

vivants ne pouvait le remplacer. La couronne sur la tête, l'épée au cùté, un livre d'évangiles sur les genoux, l'escarcelle d'or sur la poitrine, il semblait dans cette toilette funèbre garder son rôle de législateur et de conquérant. Les trésors des églises et des palais se disputèrent l'honneur de posséder des débi'is de ses vêtements, de ses insignes, de ses armes, et par un singulier jeu du sort le conquérant qui dans les temps modernes avait rêvé le même empire, ne trouva rien de plus magnifique pour illustrer son sacre que de ceindre la couronne et l'épée que la tradition donnait comme une relique de Charlemagne.

Louis le Débonnaire, dont nous avons déjà parlé à propos du costume des Gascons, resta fidèle dans les habitudes ordinaires de la vie à la simplicité dont il avait reçu l'exemple de l'empereur Charles son père. « Jamais, dit un de ses historiens, on ne voyait briller l'or sur ses habits, si ce n'est dans les fêtes solennelles, selon l'usage de ses ancêtres. Dans ces jours il portait une chemise et des liauts-dechausses brodés d'or, avec des franges d'or, un baudrier et une épée tout brillants d'or, des bottes et un manteau couvert d'or ; enfin il avait sur la tête une couronne resplendissante d'or, et tenait dans sa main un sceptre d'or (1). » Sa femme, ses enfants, toutes les personnes de son cortège, étaient comme lui, dans les solennités, couvertes de costumes resplendissants , et l'on voit, dans le poète chroniqueur Ermold le Noir, que les nobles eux-mêmes, les jours de grandes fêtes, assistaient à la messe la couronne de duc ou de comte sur la tète (2). Les fêtes pieuses, comme celles de la vie civile, étaient une occasion de largesses pour Louis le Débonnaire; le moine de Saint-Gall, à qui nous devons déjà tant de précieux renseignements, nous fournit encore ici le curieux inventaire de ces largesses :

« Le jour où le Christ dépouillant sa robe mortelle se prépara à en revêtir une incorruptible, ce jour-là principalement, dit notre historien, Louis distribuait aux pauvres des aliments et des habits. Il en distribuait aussi, suivant la qualité de chacun , à tous ceux qui occupaient quelque charge dans le palais ou servaient dans la maison royale. Aux plus nobles il faisait donner des baudriers, des bandelettes et des vêtements précieux apportés de tous les coins de son très-vaste empire; aux hommes d'un rang inférieur on distribuait des draps de frise de toutes couleurs; les gardiens des chevaux, les boulangers et les cuisiniers recevaient des vêtements de toile, de laine et des couteaux de chasse... Les pauvres mêmes, venus couverts de haillons et charmés d'être vêtus d'habits propres , chantaient

(1) Thégan, De la vie et des actions de T empereur Louis le Pieux. Collect. Guizoï, I. III. p. 287.

(2) Ermold ie iNoir. Collecl. Guizot, t. IV, p. 'j9.

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dans la grande cour du palais d'Aix-la-Chapelle et sous les arcades : « Seigneur, faites miséricorde au bienheureux Louis ! »

Quand le pape Étienne vint sacrer le Débonnaire dans la ville de Reims, il lui offrit, ainsi qu'à sa famille et à ses serviteurs, de nombreux cadeaux en or et en habits, et l'empereur à son tour, pour s'acquitter envers le pontife, lui donna, outre divers objets d'or et des vases d'argent, « des draps du plus beau rouge e' des toiles d'une blancheur éclatante. Les serviteurs du pape reçurent également des manteaux d'étoffes de couleur et des vêtements à la taille de chacun, coupés d'après la mode si parfaite des Francs (1). »

Les historiens sont moins explicites sur le costume de Charles le Chauve. Nous savons seulement qu'il affectait de s'habiller à la mode des Grecs , et que cette parure étrangère déplaisait aux Francs; Mézerai a même été jusqu'à dire qu'elle faisait peur aux chiens, qui hurlaient quand ils voyaient le roi ainsi vêtu. A défaut de monuments écrits nous avons du moins pour nous renseigner les indications du dessin, et la figure que nous reproduisons ici nous dispense de plus amples explications. Les mots sont inutiles quand on peut parler aux yeux.

C'est à peu près là tout ce que nous savons sur les rois carlovingiens pris individuellement. Il nous reste maintenant, pour compléter l'histoire de la royauté et de ses attributs pendant la période à laquelle ces princes ont donné leur nom, à parler des insignes du pouvoir suprême. Ces insignes, aux huitième, neuvième et dixième siècles, sont la couronne, le bâton impérial, le globe et le manteau connu sous le nom de paludamenlum .

« Les rois de la seconde race, dit Du Cange (2), ont la tête ceinte d'un double rang de perles. Dans leurs sceaux leurs têtes de profd sont couronnées d'une couronne de laurier. Le P. Chifïlet représente de cette sorte celui de Louis le Débonnaire, autour duquel sont les mots xpe. protège, hlvdovvicum imperatore.m. Charles le Chauve, après s'être fait couronner empereur, quitta les couronnes et les habits des rois de France ses prédécesseurs, et prit les diadèmes et les vêtements des empereurs grecs, s'étant couvert d'habits qui battaient jusqu'aux talons, et par-dessus d'un grand baudrier qui venait jusqu'aux pieds: se couvrant ia tête d'un affublement de soie sur lequel il mettait sa couronne. Le diadème de Charles le Chauve était à peu près fait comme la moitié d'une sphère arrondie qui environnait la tête des deux côtés. Il était parsemé de perles et de pierreries, et aux côtés pendaient des lambeaux de perles. »

(1) Ermold le Noir. Collect. Guizot, t. IV, p. Ii7 et UB.

(2) XXIV" Dissertation, sur Joinville.

COSTUME SOUS LA DEUXIÈME RACE

Plusieurs érudits ont vu dans les fleurons qui se montrent sur quelques monuments figurés aux couronnes de la seconde race le type primitif et l'origine directe des fleurs de lis; d'autres, plus ailirmatifs encore, y ont vu des lis véritables. Mais comme il est difficile de clistinguer entre les fleurons et les lis, comme les monuments d'après lesquels on a disserté étaient souvent d'une date indéterminée, il en est résulté, dans cette question, beaucoup d'incertitude (1). Nous croyons cependant pouvoir dire, sans nous écarter de la vérité, que si l'on voit réellement des lis figurer, sous les Carlovingiens, parmi les insignes royaux, ils ne sont là que comme un simple caprice d'ornementation, et nullement comme l'emblème héréditaire d'une famille souveraine. On en trouve sur les sceaux des empereurs d'Allemagne, sur les couronnes de quelques rois d'Angleterre, antérieurement à l'époque où ils furent placés dans les armoiries des rois de France, et ce n'est qu'au douzième siècle qu'ils furent pris dans leur acception symbolique ; ce n'est qu'à cette date c|u'ils sont pour la première fois mentionnés par les textes, dans une ordonnance rendue en 1179 sur le cérémonial du couronnement, et dans Rigord, qui écrivait sous Philippe-Auguste.

Nous ne nous arrêterons point ici à décrire ou à expliquer le nimbe ou cercle lumineux des statues de Pépin et de Carloman, de l'église de Fulde, dont parle Montfaucon , cercle dans lequel on a voulu retrouver l'ornement que les consuls romains et les hommes consulaires portaient sur la tête (2). Nous ne nous occuperons pas davantage de la main céleste qui domine quelquefois les images de Charmagne et de Charles le Chauve, emblème auquel les bénédictins, auteurs du Traité de diplomatique, rattachent l'origine de la main de justice, qui, à dater du règne de Louis X, surmonte le bâton des rois de France. Ces détails sont du ressort de l'iconographie, en ce qu'ils appartiennent au costume sculptural des rois, et non à leur costume réel ; nous ne les mentionnons donc que pour mémoire , et nous ferons de même à l'égard du globe qui se voit sur les monnaies, les sceaux et les images de quelques princes carlovingiens, et qui se trouve aussi dans les représentations figurées du Père éternel. Il nous semble peu probable que les rois se soient astreints à porter cet insigne incommode; et comme il n'est, à notre connaissance du moins, mentionné par aucun texte, on nous permettra de n'y voir, jusqu'à preuve contraire, qu'une invention des artistes miniaturistes ou des S(;ulpteurs.

(1) Voir : Beneton de Peyrins. CoUect. Leber, l. XIU, p. 286. — Bullet., ibid., ibid., p. 258. — ISalalis de Wailly, Paléographie, t. If, p. 83.

(2) Monifaucon, Monuments de la monurckie française, t. I, p. 272. — Anliquilé expliquée, t. 111, planche 53.

COSTUME SOUS L\ DEUXIÈME RACE

On a dit que Lotliaire, fils de Louis d'Outremer, était le premier des Carlovingiens qui ait adopté le sceptre; mais cette assertion est inexacte, car nous avons vu plus haut le sceptre d'or de Louis le Débonnaire mentionné par un écrivain contemporain de ce prince, et l'on sait en outre que lorsque Charles le Chauve lut sacré à Metz roi de Lorraine, on lui donna le sceptre et une palme. Quant à la main de justice, elle fut portée pour la première fois par Louis le Hutin suivant les uns, par Hugues Capet suivant les autres. Cet emblème, on le sait, était un bâton fort riche à l'extrémité duquel se trouvait une main, dont le pouce, l'index et le médium étaient élevés , tandis que les deux autres doigts étaient repliés et touchaient la paume. La main de justice se portait à gauche, le sceptre à droite.

En parlant du costume d'apparat des Carlovingiens, Du Cange dit que les princes de cette race portaient au-dessus de leurs habits et de leurs baudriers un manteau blanc ou bleu, « de forme carrée, court par les côtés, long par derrière; » et il ajoute que ce manteau, qui représentait en France le paludamcntiim des Romains, s'est toujours conservé dans la toilette otïicielle des rois. On le retrouve, en elfet, jusqu'aux derniers jours de la monarchie, dans toutes les circonstances où les rois se sont montrés en costume solennel ; et comme ce manteau offrait, principalement au huitième et au neuvième siècle , beaucoup d'analogie avec les vêtements des grands dignitaires de l'Église, les érudits se sont demandé si les rois en l'adoptant n'avaient point eu l'intention d'exprimer cp'ils considéraient la royauté comme un sacerdoce. 11 se peut qu'il en soit ainsi, mais comme cette opinion n'est appuyée sur aucun texte, nous la rapportons sans la défendre (1).

On s'étonnera peut-être de n'avoir jusqu'ici rencontré aucun détail sur le couronnement ou les funérailles des rois , en un mot sur ces grandes cérémonies de la monarchie française, où le costume des princes, des officiers de la couronne, des nobles, se montrait dans toute sa magnificence. Nous répondrons qu'il est impossible de suppléer au silence des documents, et qu'à cette date, si les cérémonies dont nous venons de parler sont quelquefois mentionnées, elles ne sont jamais décrites, du moins en ce qui se rattache à notre sujet.

En ce qui concerne la prise de possession du pouvoir souverain, on sait seulement que, soiis la première race, le nouveau roi était placé sur un bouclier, porté par quelques hommes vigoureux et promené debout la lance à la main à travers "l'armée, qui le saluait de ses acclamations. La manière dont quelques historiens parlent de l'inauguration de Pépin, le fondateur de la seconde race, peut faire croire

(1) Voir Leber, Cérémonies du sacre, chap. IX.

COSTUME SOUS LA DEUXIÈME BACE

qu'on suivit à son égard le cérémonial usité sous ses prédécesseurs (1). Quant à Charles le Chauve, on voit, dans un capitulaire cité par Baluze, qu'il reçut l'onction sainte... consensuel vohintale popiili... unxernnt in regem sacra chrîsmate. Quant au cérémonial et au costume, on n'en sait rien.

Les assemblées solennelles qui se tenaient sous la première et la seconde race, aux fêtes de Pâques et de Noël, sont aussi très-succinctement mentionnées par les chroniqueurs. On sait par Éginhard et par Thégan, entre autres, que Charlemagne et Louis le Débonnaire s'y montraient dans un attirail qui contrastait avec leur simplicité habituelle. Ces assemblées, connues sous les noms de cours plénières, sont aussi appelées quelquefois curiœ coronatœ, parce que les rois y paraissaient toujours la couronne sur la tète. Elles devinrent, sous la troisième race, beaucoup plus fréquentes, et nous aurons par cela môme occasion d'en parler plus loin, avec plus de détail et d'après des renseignements plus complets.

Les tournois, qui seront les cours plénières de la noblesse, et dans lesquels les luttes de l'adresse et de la force seront moins ardentes peut-être que les luttes de la somptuosité, les tournois se trouvent, pour la première fois, nous le pensons, indiqués par Nithard, gendre de Charlemagne ; mais ici encore les détails manquent complètement. Il en est de même des premières et des plus lointaines cérémonies de la chevalerie : en 791, lorsque Charlemagne arme solennellement dans le château de Reusbourg son fils Louis le Débonnaire , âgé de treize ans, et lui ceint l'épée; en 838, lorsque Louis le Débonnaire, à son tour, confère le même honneur à son fils Charles le Chauve. Sans aucun doute, c'était là, comme l'a remarqué M. Guizot (2), une cérémonie d'origine germanique; car on sait que lorsque les jeunes Germains arrivaient à l'âge viril, ils recevaient, en présence de la tribu assemblée, le rang et les armes du guerrier. La ceinture, qui, dans la population gallo-romaine du cinquième siècle, était l'un des signes du servage, se trouva en quelque sorte ennoblie par yépée, elle devint le symbole de l'honneur ; et sa perte, comme celle de la chevelure, entraîna l'idée de la dégradation. Ceux qui se rendaient coupables d'inceste étaient privés du droit de la ceindre, ainsi que les comtes qui s'étaient prêtés, dans le ressort de leur juridiction, à l'enlèvement d'une nonne.

Parle sacre, les cours plénières, les tournois, l'investiture chevaleresque de l'épée , la royauté et la noblesse . à cette date reculée du neuvième siècle , sont

(1) l'ippinus rex elevatus est. — Kranci... clevaverunt sibi ad n-gem Pippinum. — noinnus Pippiniis elevatiis est ad regem in Siiessionis civitate.

(2) Hùt. de la Civilisation en France, 1830, in-8". t. IV, p. 194-195.

82 COSTUME SOUS LA DEUXIÈME RACE

déjà en possession de leur puissance et de leurs splendeurs. Nous allons maintenant entrer dans une époque où va surgir, à côté des nobles et des rois, la race originale et forte des hommes de commune. Le travail affranchi, en donnant à l'industrie un essor plus grand, en créant des classes nouvelles, en répandant l'aisance,, répandra aussi le goût du bien-être et du luxe , et agrandira par cela même les limites de notre sujet.

aîf^s^ù'i^ —

COSTUME SOUS LA TROISIÈME RACE

COSTUME SOUS LA TROISIÈME RAGE

L'époque à laquelle nous sommes parvenus ouvre dans l'histoire de la civilisation française une ère tout à fait nouvelle. Jusqu'ici nous avons rencontré comme fait dominant la ci\dlisation romaine qui absorbe , en les effaçant , les traditions gauloises et les traditions germaniques : nous allons nous trouver maintenant en présence d'une société refondue, pour ainsi dire, dans tous ses éléments, profondément originale dans sa physionomie, singuUèrement variée dans ses types, et bariolée comme ses vêtements mi-partis comme les fourrures de menu vair. A côté des rois, des prêtres , vont surgir les classes affrancliies par la révolution communale , les bourgeois qui s'enrichiront par le travail ou se ruineront par le luxe. Nous trouverons les classes maudites, juifs et fdles de joie, à côté des classes privilégiées. La chevalerie, en constituant les lois de l'honneur, constituera aussi les lois de l'étiquette, et instituera ses cours plénières à côté des assemblées solennelles des rois. Les croisés sanctifieront le costume laïque d'un signe révéré, et le contact de l'Orient et de l'Occident ajoutera de nouvelles richesses aux trésors du luxe.

Depuis l'avènement de Hugues Capct, en 987, jusqu'aux dernières années du règne de Phihppe F'", le costume reste en général assez stationnaire , parce que c'est là, pour ainsi dire , la période de transition, l'époque où les transformations se préparent à l'état latent. Le peuple conserve jusqu'à la fin du onzième siècle, et même au-delà, la mode reconnaissable encore du sagum gaulois, qui est devenu le saijoii porté par l'artisan des villes aussi bien que par le paysan; le sayon descen-

Sli COSTUME SOL'S LA TROISIÈME RACE.

(lait jusqu'aux genoux. Les ouvriers des campagnes, plus exposés aux intempéries des saisons, le recouvraient d'un surtout ample et court, de formes très-variées. Tantôt c'était une blouse à manches et à capuchon qui rappelait le hardocucuUus des Gaules ; tantôt c'était un vêtement sans manches, percé d'un trou pour passer la tète, et assez semblable à un sac. Ce vêtement se nommait casula, parce que c'était comme une petite maison dans laquelle l'homme était enfermé. Une espèce de pantalon nommé grègues, tibialia, complétait la toilette simple des travailleurs. Ces grègues, dont les deux jambes se mettaient quelquefois séparément, étaient réunies à la ceinture et fixées par elle.

Les personnes riches portaient en général comme vêtement de dessous la robe longue, et comme vêtements accessoires le tahar, manteau rond; Vesclavine, la cape, dont nous aurons occasion de parler plus loin en détail, et dont le nom a été employé avec de légères variantes dans presque toutes les langues de l'Europe pour désigner un vêtement de dessus; le colohium, tunique sans manches ou à manches courtes, blanche et bordée de pourpre ; lo surtout et la bife, manteau extrêmement léger. Ce sont ces habits qui figurent dans la toilette prescrite par maître Jean de Garlande, auteur d'un curieux dictionnaire qu'on pourrait intituler le Manuel d'un maître de maison au onzième siècle. Comme l'usage des portemanteaux est un perfectionnement moderne, maître Jean de Garlande recommande aux gens soigneux de suspendre, comme il le faisait lui-même, leurs effets à une perche, et il cite à (îette occasion le vers que voici :

Peilica diverses paiinos ictinere solebat.

Les femmes avaient, suivant leur âge ou leur rang, une tenue plus ou moins sévère, plus ou moins riche ; celles des hautes classes se distinguaient par l'usage habituel du voile et du manteau. Ce voile, nommé dominical, leur servait pour aller h l'église et surtout pour recevoir la comnmnion ; quand le prêtre leur présentait l'eucharistie, elles devaient en tenir un des coins dans la main, et quand par hasard elles se présentaient à la sainte table sans leur voile, elles étaient ajournées au dimanche suivant. L'usage des résilles d'or sur le front et des bandeaux de pierreries était aussi très-répandu, et l'on voit figurer souvent dans les poésies des troubadours, parmi les joyaux qui rehaussent la beauté des châtelaines, ce bandeau de pierreries, sous le nom de banda, la bande, dont la mode, d'origine italienne, après s'être perdue quelque temps en France au quatorzième et au quinzième siècle, se répandra de nouveau, au moment de la Renaissance, pour orner sous le nom de ferronnière les faciles beautés de la cour de François I^"". Les cannes de pommier

COSTUME SOUS LA TROISIÈME RACE

à têtes ciselées que nous avons vues plus haut figurer aux mains des guerriers francs comme un ornement indispensable, passent au onzième siècle aux mains des femmes. En 849, Charles le Chauve et Louis de Bavière avaient échangé leurs cannes en signe d'amitié ; mais cet ornement , dont les deux princes avaient fait un emblème pacifique, devait, deux siècles plus tard, être en quelque sorte profané par une reine de France, Constance, seconde femme de Robert, qui creva les yeux d'Etienne, son confesseur, en le frappant avec sa canne surmontée d'une pomme en forme de tête d'oiseau.

Les mères de famille, les femmes âgées, avaient un costume composé de trois pièces principales : robe serrée, avec manches boutonnées au poignet; puis une seconde robe plus large, le tout recouvert d'un manteau qui tombait jusqu'aux pieds. Le cou et le haut de la poitrine étaient entourés par une guimpe, et la tête enfermée dans un voile qui laissait le visage à découvert et qui formait sur chaque oreille comme deux gros bourrelets.

Nous avons eu déjà l'occasion de remarquer plus d'une fois combien il était difficile à l'Église de fixer une limite précise entre le vêtement séculier et le costume clérical ou monastique. Malgré les prescriptions les plus sévères, les moines ou les prêtres s'obstinaient à suivre les modes du siècle, et transigeaient sans cesse avec la règle ouïes canons. Les moines de Cluny, outre les effets dont il leur était permis d'user, portaient des pelisses fourrées en peau de mouton , des bottines de feutre pour la nuit, des serijettes et des caleçons (1). Quelquefois même, quand ils avaient franchi le seuil de leur cloître, ces enfants de la solitude, qui ne devaient vivre que pour s'humilier et pour prier, échangeaient la ceinture de la pénitence contre la ceinture du soldat, et l'on trouve dans les écrivains du onzième siècle , poètes ou sermonaires, de nombreuses railleries ou des admonitions sévères contre cet oubli des convenances chrétiennes. Adalbéron, dans son poëme bizarre sur les mœurs de son temps, frappe, en Juvénal barbare, avec le fouet de la satire un moine qui s'est de la sorte déguisé en soldat. « 11 se présente, dit-il, dans un désordre complet. Un haut bonnet, fait de la peau d'un ours de Libye, couvre sa tête ; sa longue robe est écourtée et tombe à peine jusqu'aux jambes; il l'a fendue par devant et par derrière ; ses flancs sont ceints d'un baudrier étroit et peint; une foule de choses et de toute espèce pendent à sa ceinture ; on y voit un arc et son carquois, des tenailles, un marteau, une épée, une pierre à feu, le fer pour la frapper, et la feuille de chêne sèche pour recevoir l'étincelle. Des bandelettes étendues sur le

(1) l'ieury. Histoire ecdés., t. XHI, p. 5'4'2.

COSTUME SOUS LA TROISIÈME RACE

bas de ses jambes en recouvrent toute la surface : il ne marche qu'en sautant; ses éperons piquent la terre, et il porte en avant ses pieds enfermés dans des souliers élevés, et que termine un bec recourbé (1). »

Ce bec recourbé, nous le verrons plus tard, excitera bien d'autres colères; car nous retrouverons à travers tout le moyen âge cette pensée que le luxe est une invention de Satan, et qu'il est le père de la concupiscence. Tandis qu'Adalbéron plaisante en versificateur qui veut amuser, Raoul Cdaber, moraliste plus sévère, s'indigne en homme qui s'épouvante de la perte des âmes et de la dégradation des mœurs publiques, qui n'est à ses yeux que la conséquence de la dégradation du costume. « Vers l'an 1000 de l'Incarnation, dit Raoul Glaber (2), quand le roi Robert eut épousé Constance, princesse d'Aquitaine, la faveur de la reine ouvrit l'entrée de la France et de la Rourgogne aux naturels de l'Aquitaine et de l'Auvergne. Ces hommes vains et légers étaient aussi affectés dans leurs mœurs que dans leur costume... Leurs cheveux ne descendaient qu'à mi-tête; ils se rasaient la barbe comme des histrions, portaient des bottes et dos chaussures indécentes. Hélas ! cette nation des Francs, autrefois plus honnête, et les peuples même de la Rourgogne, suivirent avidement ces exemples criminels, et bientôt ils ne retracèrent que trop fidèlement toute la perversité et l'infamie de leurs modèles. » Le clergé combattit avec vigueur ces nouveautés dangereuses. Guillaume, abbé de Saint-Rénigne de Dijon, croyant reconnaître, d'après Raoul Glaber, le doigt de Satan dans ces innovations, assurait qu'un homme qui quitterait la terre sans avoir dépouillé cette hvrée du diable ne pourrait manquer do tomber sous sa griffe. Le saint abbé adressa au roi, à la reine et aux seigneurs, des remontrances si menaçantes qu'on vit un grand nombre de personnes renoncer à ces modes frivoles pour retourner aux anciens usages ; mais il y eut des obstinés qui résistèrent. Raoul Glaber, pour les convaincre, employa contre eux les mêmes armes qu'Adalbéron, et fit des vers où il déclame avec emportement contre les vanités du siècle.

Tandis que l'abbé Guillaume et le moine Raoul s'indignent contre les cheveux courts des Aquitains, l'évêque Radbod, dans le cours du même siècle, s'emporte contre les cheveux longs des Flamands. On sait par le cartulaire de l'église de Tournay que Radbod, qui occupait en 1091 le siège épiscopal de cette ville, prononça un sermon célèbre contre les vanités de la toilette, et que ce sermon fit un tel effet sur son auditoire, que parmi les assistants il s'en trouva plus de mille qui

(1) CoUect. Guizot, t. VI, p. /i28.

(2) CoUect. Guizot, t. VI, p. 190.

COSTUME SOllS L\ TROISIÈME RACE.

s'empressèrent de couper leurs cheveux et de raccourcir leurs robes , qu'ils portaient fort longues par luxe plutôt que par nécessité (1).

Nous aurions voulu donner ici sur les premiers rois de la troisième race des détails aussi précis que ceux que nous avons précédemment donnés sur quelques rois carlovingiens ; mais, par malheur, les documents semblent tarir en ce qui concerne notre sujet dans les historiens du onzième siècle. Tout ce que l'on peut dire, c'est qu'à l'avènement de Hugues Capet et sous ses successeurs immédiats, le costume royal rappelait fidèlement les traditions de la seconde race, et se rattachait d'une manière sensible au type romain. Le manteau s'agrafait encore, comme lachlamyde antique, sur l'épaule droite, et ce n'est qu'au treizième siècle qu'on voit paraître des effigies royales avec le manteau retenu par devant soit avec une agrafe, soit avec une torsade, de manière à couvrir les deux épaules.

Ce que nous savons, pour notre part, de Hugues Capet, c'est que, d'après une opinion accréditée auprès de quelques écrivains de notre vieille France, on lui donna le surnom de Capet non pas pour faire allusion à la grosseur de sa tète, mais parce qu'en sa qualité de protecteur des quatre grands monastères de Saint- Denis, Saint-Riquier, Saint-Fleury-sur-Loire et Saint-Martin, il avait droit de porter la chape ecclésiastique, cappa. Un chroniqueur anonyme cité par Du Cange donne au surnom du roi Hugues une autre origine : suivant ce chroniqueur, on l'aurait surnommé Capet, parce que, étant enfant, il avait coutume de retirer son chapeau pour jouer (2). Nous donnons ces étymologies pour ce qu'elles valent, mais nous devions les rapporter ici, parce qu'elles se rattachent directement à l'objet de nos études.

Ce que nous savons du roi Robert est un peu plus explicite, sans être toutefois aussi complet qu'on pourrait le désirer. Ce prince, suivant Helgaud, son historien, aimait la simplicité; ses cheveux étaient bien taillés et soigneusement lissés, sa barbe décente : cœsaries admodum plana et hene dueta, barba satis honesta. Il portait souvent un vêtement de pourpre qu'on appelait roehet ou roquet en langue vulgaire, rmtica lingua roccus. L'un des grands plaisirs du roi Robert était d'aller, avec les chantres de Saint-Denis, chanter au lutrin dans les jours solennels. Il avait alors une chape de soie rouge, « et, disent les Chroniques de cette abbaye, tenoit cuer ovec les chantres touz revestuz d'une riche chape de porpre que il avoit fait faire pour soi proprement, et tenoit en la main le roial ceptre et aloit parmi le cuer de

(1) Dreux du Radier, Récréations historiques, 1767, in-12, t. I, 149.

(2) Uu Cange, Gloss. v Capetus.

COSTUME SOUS LA TROISIÈME RACE

renc à autre chantant et enortant le covent à chanter (1), » Le jeudi saint, jour de la Cène, Robert faisait de grandes largesses aux pauvres; il leur donnait du pain, du vin, du poisson ; et quand il lavait les pieds de douze d'entre eux en commémoration des douze apùtres, il quittait ses habits et ne gardait qu'un cilice sur la peau.

Sur leurs monnaies et sur leurs sceaux, Robert et Henri P"", ainsi que leurs successeurs, sont représentés avec une couronne qui consiste en un cercle d'or enrichi de pierreries et orné de fleurons. Comme les rois, les grands feudataires portaient aussi des couronnes : pour les ducs, c'était, suivant Du Gange, un cercle d'or à deux fleurons; pour les comtes, c'était un cercle simple. Ducs et comtes paraissaient avec cet ornement dans les grandes cérémonies, aux cours plénières et aux sacres ; car ces assemblées, que nous avons vues si brillantes sous les Carlovingiens, n'avaient rien perdu de leur éclat à l'époque oii nous sommes parvenus. On nommait assemblées couronnées, cui'ia' coronatœ, celles dans lesquelles les rois, pendant l'intervalle des offices divins, se faisaient placer la couronne sur la tète par les archevêques ou les évêques pour assister, décorés de cet insigne suprême, aux grandes solennités. Au onzième siècle, le comte de Champagne, le duc de Normandie, le comte de Flandre, tenaient, comme le roi, des assemblées couronnées.

Dans les premiers temps de la troisième race, la barbe et la chevelure subirent de nombreuses vicissitudes : les derniers rois du sang de Charlemagne avaient le menton rasé; mais, sous Hugues Capet et sous Robert, les visages barbus reparurent. Ce dernier, pour se faire reconnaître de ses soldats dans la mêlée, laissait flotter sur son armure sa barbe longue et blanche ; mais on lui fit sentir que c'était là, pour un homme pieux, un ornement bien mondain, et il en fit le sacrifice. Henri l^" reprit les moustaches tombantes et la barbe pointue au bas du menton; ce qui donnait aux hommes, dit un écrivain contemporain, un air de parenté avec les chèvres. Sous ce même prince, les cheveux étaient taillés en rond, égaux et plats ; les gens graves, ceux qui voulaient paraître tels ou qui occupaient, comme on cUrait aujourd'hui, des positions sérieuses, se rasaient le devant de la tête, parce qu'on supposait qu'un front dégarni de cheveux était l'indice d'une grande expérience et d'une haute raison. Les prêtres, suivant le concile de Limoges, tenu en 1031, pouvaient à volonté se faire raser ou garder leur barbe; mais en 1073 Grégoire VU leur ordonna expressément d'avoir le menton rasé.

■ , I.a mode, si variable et si mobile en ce qui touche la barbe et les cheveux, ne

(1) Chron. de Saint-Denis, Rec. des histoires des Gaules, t. X, p. 311. — Ibid., Ex clirouico StrozzianOf t. X, p. 273.

COSTIIMK SOUS L A TIÎOISIÈME H ACE.

parait guère, à rorigiiie de la ti-oisièmc race, avoir été beaucoup plus stable en ce qui touche la chaussure. On voit en effet les moines, les soldats, les laïques, emprunter les uns aux autres des modes qui jusque-là étaient restées pour chacun d'eux tout à fait distinctes. Des noms nouveaux apparaissent; et dans cette nouveauté, cette variété de noms, on sent déjà la mobilité de la mode. Ce sont d'abord les souliers à bec qui deviendront plus tard, comme nous l'avons déjà dit, les souliers à la poulainc, et dont l'usage paraît s'être propagé sous le règne de Robert. On les appelait ca/cei ou sotulares rostrati,])arœ qu'ils avaient un bec, « roslnnn, qui précédait le soulier, se recourbait en s'avançant, fuyait au loin et renversait sa pointe ellilée. » Ce sont les bottes à crêperons parce qu'elles faisaient du bruit quand on marchait, crépita quia crépitât. Nous trouvons encore à la même époque le canipagiis, qui, après avoir été la chaussure des rois et des empereurs, devint celle des papes, des chacres et des cardinaux romains, et qui figura en France au onzième siècle dans la toilette des dignitaires ecclésiastiques. Le campagus était distinct des sandales épiscopales. Les abljés recevaient quelquefois de Rome, comme une faveur particulière, le droit de le porter. Cette faveur entre autres fut octroyée par le pape Urbain II à l'abbé de Cluny. Les sandales, qui sont tombées depuis si longtemps dans le domaine du négligé bourgeois, occupaient dans le costume ecclésiastique un rang inférieur à celui du caïupagus, et comme toutes les pièces de ce costume elles avaient leur symbolisme . L'évèque et le prêtre ayant les mêmes devoirs, avaient aussi, avec des titres différents, des sandales de différentes espèces. L'évêque, qui devait parcourir son diocèse et marcher comme un pasteur qui veille autour de son troupeau, les tenait fixées par des courroies pour les empêcher de tomber de ses pieds. Le prêtre, astreint à une vie beaucoup plus sédentaire, n'avait point de courroies, ce qui indifjuait c|u'il ne devait pas sortir de sa paroisse (1). Secouer ses sandales en frappant la terre était dans l'Eglise un signe de malédiction. Les écrivains ecclésiastiques qui se sont attachés à expliquer avec tant de détails les menaçantes cérémonies de rexcommunication, ne donnent aucun renseignement sur l'anathème par les sandales. — Ne serait-ce point par hasard cju'en frappant la terre du pied et en secouant sa chaussure, on rappelle à l'homme qu'on maudit qu'il est, comme cette poussière soulevée par le pied, une chose misérable et digne de mépris, ou peut-être qu'il trouvera en descendant sous cette terre qui doit s'ouvrir un jour pour lui le juste châtiment de ses fautes? — La calige, après avoir été, comme on le sait, la diaussure militaire des Gallo-Romains, était ensuite passée ;uix moines

(1) Du Cangc, Clo.ss., v Sandntia.

90 COSTUME SOUS LA TROISIÈME RACE

qui, au onzième siècle, en partageaient l'usage avec les nobles. Bruges avait au onzième et au douzième siècle le monopole de la fabrication des caliges, ce qui fit dire à Guillaume le breton, le cliantre de Philippe-Auguste : « Bruges qui enveloppe de .ses caliges les jambes des hommes puissants. »

Les gants occupaient dans la toilette une place importante ; c'était non seulement un objet de nécessité, mais encore un raffinement de coquetterie. Sous les rois Robert et Philippe ils étaient de rigueur en grande tenue et les espèces en étaient très-variées. On les ornait de perles, on les confectionnait avec des matières d'un grand prix, telles que la soie. Ceux qui furent retrouvés dans le tombeau de l'abbé Ingon, mort en 1025, étaient exécutés à l'aiguille et « formés de plusieurs systèmes de fils de soie, croisés avec des trous à jour, suivant certaines distributions régulières et assez semblables au point d'Alençon (1). » Jean de Garlande, dans son Dictionnaire^ énumère les diverses sortes de gants que les marchands de Paris vendaient aux écoliers de cette ville qu'ils trompaient sur la valeur réelle, soit dit en passant, avec une effronterie singulière. C'étaient des gants simples ou fourrés avec des peaux d'agneau, de lapin ou de renard; des mitaines en cuir ou en toile de lin. Les peaux les plus précieuses employées dans la ganterie étaient tirées de l'Irlande, et Paris excellait alors comme de nos jours dans ce genre d'industrie.

Ce même Jean de Garlande, qui nous fait connaître les divers articles de ganterie, nous donne aussi sur la coiffure des renseignements qui méritent d'être notés, (iràce à lui nous savons qu'on portait au onzième siècle des chapeaux de feutre, de plumes de paon, de coton, de laine et de poil. Le chapeau, — capellus, de cappa, couverture de tête, — était distinct du chaperon, bonnet de drap avec une queue souvent très-longue. Le chaperon, très-usité jusqu'au quinzième siècle, descendit, postérieurement au temps qui nous occupe, sur les épaules et sur le dos, et il a fini par se transformer en petit manteau court se terminant en pointe, qui luimême est devenu Vaumusse ou camail.

A côté de la soie, de la laine et du lin, on voit paraître au commencement de la troisième race une matière nouvelle, le coton, qui semble n'avoir été connue en France que vers cette époque, et qui fut, selon toute apparence, introduite chez nous parles Italiens. Du reste, à cette date encore, les vêtements les plus précieux connus dans les âges précédents étaient importés de la Grèce, de Gonstantinople et de l'Asie. Les tombeaux de Morard et d'Ingon, abbés de Saint-Germain-des-Prés,

(1) Desmarest, Mém. de l'Institut, Sciences physiques, 1896, 2« semestre, p. 125.

COSTUME SOUS LA TROISIÈME RACE

découverts en l'an Vil, ont l'ait connaître de curieux échantillons de ces riches étoffes dont l'Orient nous approvisionna pendant le cours de moyen âge.

Pour expliquer comment ces étoffes se sont trouvées dans des tombeaux, il esl bon de rappeler ici qu'on enterra longtemps les moines et les prêtres avec les habits du sacerdoce ou le costume de l'ordre. Cette coutume remontait aux premiers âges de l'Église, aux soKtaires de la Thébaïde, qu'on déposait dans leur fosse avec le sagum de cuir, le manteau de peau de brebis et les sandales d'écorce. Plus tard les habits des moines, bénits lors de leur profession, leur servirent de linceul : on les ensevelissait, suivant les prescriptions de la règle, le visage découvert ou le capuchon abaissé sur la face. Dans quelques monastères de femmes, les religieuses mortes conservaient, attachés à leur ceinture, les cheveux qu'on leur avait coupés en leur donnant le voile, et ces cheveux étaient inhumés avec elles. De grands personnages, après avoir vécu au milieu des agitations du monde et payé largement leur tribut aux faiblesses humaines, prenaient souvent à leur lit de mort l'habit monastique pour se purifier par son contact. Mais du moment où ils avaient revêtu cet habit, il ne leur était plus permis d'user d'aucun remède ni de prendre aucune nourriture, attendu que c'était l'habit séraphique, et que l'homme, en l'endossant, s'élevait du rang des hommes au rang des anges, et que les anges, disent les écrivains ecclésiastiques, ne prennent ni nourriture ni médecine. Il paraît aussi que les personnes de considération qui mouraient assassinées étaient inhmnées avec leurs vêtements ; c'est du moins ce que l'on peut inférer d'un passage relatif à Abbon, abbé de Fleury, tué en 1004 d'un coup de lance par les Gascons révoltés (1). Ces explications données, revenons maintenant à la précieuse découverte de Saint-Germain-des-Prés.

Le squelette de l'abbé Morard, inhumé en 990, portait deux vêtements ; le premier était un manteau long, à grands plis, descendant jusqu'aux pieds, d'un rouge foncé et d"un satin très-fort à grands dessins. Le second vêtement était une longue tunique de pourpre en laine, ornée d'une broderie de laine, sur laquelle on avait gaufré des ornements. Le costume du squelette d'Ingon était beaucoup plus riche. Voici la description que M. Desmarest donne des vêtements trouvés à Saint-Germain-de-Prés. dans le Mémoire que nous avons cité plus haut. « Les vêtements se composent dv taffetas à tissus serrés et à tissus lâches, de galons différant de largeurs et de compositions, d'étoffes à dessins scutulés. Le taffetas d'un tissu serré est celui des chasubles et des soutanes ; il était d'une couleur mordorée ; les autres taffetas à tissus

(1) Rer. des liisl. des Gaules, I. X, p. 3Z|0,

COSTI AIE SOI S LA TROISIÈME RACE

ouverts et lâches avaient été employés en général pour les doublures. Les coupons à tissus serrés avaient été assemblés, non par des simples coutures, mais au moyen (le galons qui servaient à inaintenir les commissures et le rapprochement des lisières. Ainsi les galons offraient autant de bandes d'ornement qu'il y aurait eu de coutures. Parmi ces galons, les uns plus étroits étaient enrichis à certains intervalles de rosettes offrant les nuances de l'or et de l'argent ; les autres plus larges étaient ornés de dessins brochés à la tire. Il y avait en outre une espèce de serge composée de fds très-fins en dorure et d'un tissu fort clair qui formait le collet d'une robe. » Les jambes du squelette d'Ingon étaient garnies de longues guêtres appliquées sur un morceau de drap, qui tenait lieu de bas et serré vers le jarret au moyen d'une coulisse et d'un cordonnet de soie. L'étoffe de ces guêtres était tissue de soie et d'or avec des ornements polygones au centre desquels étaient des oiseaux tissus d'or, et au pourtour des lièvres et des gazelles également tissus d'or. La beauté de ces étoffes frappa vivement les érudits, et comme on crut y retrouver les procédés de fabricalion indif[ués par Pline et Ammien-Marcellin pour les tissus les plus riches de l'antiquité grecque ou romaine, on ne manqua point de bâtir des systèmes et d'affirmer que les plus belles industries de la civilisation païenne ne s'étaient jamais perdues dans les Gaules. Par malheur pour l'autorité du système, on n'avait point remarqué la légende arabe qui se trouve répétée quatre fois autour de chaque com- [)artiment, et qui exprime une invocation à Dieu tirée du Coran. Comment deviner aussi, quand on n'est pas orientaliste, que le Coran sert d'ornement aux guêtres d'un abbé de Saint-Germain-des-Prés ? La cjuestion du reste est aujourd'hui parfaitement éclaircie, et on ne peut conserver aucun doute sur la provenance tout orientale de ces précieux débris. Ce n'est pas que l'industrie nationale n'ait de son côté fait quelques progrès, car on trouve dans les historiens la mention de diverses pièces d'habillement dont la description étonne à cette époque de barbarie, et qui sont, par leur caractère tout chrétieu, l'incontestable produit des arts français. Nous citerons la chasuble dont la reine Adélaïde, mère du roi Robert, fit don à saint Martin. « Sur cette chasuble travaillée en or pur, on voyait, dit Helgaud, entre les épaules, la majesté du pontife éternel, et les chérubins et les séraphins, humiliant leurs tètes devant le dominateur de toutes choses; sur la poitrine, l'agneau de Dieu liant quatre bêtes de divers pays qui adoraient le Seigneur de gloire {{).» n'est plusieurs fois question dans les documents de cette époque d'habits ornés de sonnettes d'argent, et l'on voit dans l'histoire du monastère de Saint-Florent de Sau-

(1] Ilcigaud, Vie (lu roi Uoboi, Collcct. Oni/nl, l. VI, p. 379-380.

COSTUME SOUS LA ÏI501SIKME RACE.

mur, Robert, abbé de ce couvent, fabriquer une étole portant de petites cloches ([ui jouaient des airs comme des orgues, tintinnahulis organizabant argenteis (1).

La lingerie était également en progrès ; on fabriquait avec une certaine perfection des serviettes, des draps, des essuie-mains, des chemises, des robes et des couvrechefs de lin. Les nappes blanches et les essuie-mains à franges devaient figurer indispensablement, au dire de Jean de Garlande, dans tous les ménages bien installés.

La tapisserie ou plutôt la broderie à l'aiguille n'était pas non plus sans importance. On sait que dès la plus haute antiquité ou brodait, pour les étaler dans les temples, des voiles sur lesquels étaient représentées les histoires des dieux et des héros. Cet usage fut adopté par le christianisme, qui ne fit que changer le sujet des représentations, et pendant les premiers siècles de notre ère on suspendit des tapisseries ou ('toffes brodées dans les églises, pour instruire les fidèles de l'histoire de l'Ancien ou du Nouveau Testament, en faisant passer sous leurs yeux les principaux tableaux (le cette liistoire. Les sujets profanes comme les sujets sacrés furent quelquefois exposés do la sorte dans les sanctuaires chrétiens, et la célèbre tapisserie dite de la reine Matliilde en offre un curieux exemple. Il a été fait de ce précieux monument de si exactes et de si nombreuses descriptions, qu'il nous paraît tout à fait inutile d'en recommencer ici l'explication détaillée. Il nous saifira de rappeler que cette pièce de broderie, longue de deux cent douze pieds et large de dix-neuf pouces, est faite d'une toile blanche d'origine, mais qui a pris avec le temps une teinte jaune assez foncée; que le long de cette toile, entre deux broderies historiées, on voit, brodés à l'aiguille, et en laine de couleur fort grossièrement filée, cinquantecinq tableaux séparés chacun par un arbre, et qui représentent avec un certain détail les principales scènes de la conquête de l'Angleterre par Guillaume, duc de -Normandie, y compris les principaux épisodes de la vie du roi Harold, qui précédèrent et motivèrent l'expédition de Guillaume. Longtemps oubliée dans la cathédrale de Baveux, où elle figurait cependant lors de certaines solennités religieuses, cette pièce de tapisserie a vivement préoccupé les archéologues, à partir de Monlfaucon, qui en a reproduit les dessins i)Our la première fois. Depuis Montfaucon, on en a minutieusement décrit les moindres parties; on a surtout cherché quel eu était l'auteur. Une tradition fort vague, qui ne s'appuyait sur rien de positif, l'a!tribuait à Alathilde, femme de Guillaume le Conquérant, et cette tradition renil une sanction nouvelle au moment où Napoléon, se préparant à l'expédition d'Angleterre, crut devoir, pour échauffer l'enthousiasme national, faire apporter à

(l) Kx Iii!>t. iiionaslcrii Sancli Fiorcnlii ."r'a'muiicnsi.-. lice des his!.. i. .\[, p. 27(5.

O'i - COSTUME SOL'S LA TUOiSlÈME RACE.

Paris et exposer aux regards du public ce monument respectable qui consacre la mémoire d'une lointaine et victorieuse invasion ; depuis lors on l'a désigné sous le nom de tapi'yserie de la reine Mathilde. Du reste, quel qu'en soit l'auteur, la tapis- ■serie porte avec elle le cachet de son âge, et fournit sur les arts du dessin et le costmne anglais et normand les indications les plus précieuses. Nous ajouterons que les peuples du Nord se distinguaient dans ces sortes de travaux, et on cite, parmi les plus habiles brodeuses en tapisserie de ces temps reculés, Gonor, femme de Richard P"", roi d'Angleterre, qui fit, dit la Chronique de Normandie, « du drap de toute soie et broderies, empreint d'histoires de la Vierge et des saints pour orner l'église de Notre-Dame de Rouen (1). »

Grâce aux efforts du christianisme, qui avait affranchi les races déshéritées en déclarant dès le cinquième siècle qu'il n'yapoint d'autre servage que celui de Dieu. les classes industrielles s'étaient recrutées peu à peu parmi les hommes libres, ou plutôt parmi ceux qui jouissaient de cette liberté relative telle que le monde féodal pouvait la comporter. « Au fur et à mesure que les serfs s'en vont, dit M. Guérard, les artisans de toute espèce arrivent... Us ne se montrent cependant un peu nombreux qu'à partir du déclin du onzième siècle (2). » A cette date, les uns s'attachent au service hbre des abbayes, les autres s'établissent dans les grandes villes, qui sont toujours le foyer des libertés nouvelles, et qui offrent, avec une sécurité individuelle plus grande, des éléments plus puissants à l'activité du travail. Parmi les artisans mentionnés par M. Guérard connue attachés au service de l'alîbaye de Saint-Père de Chartres, on remarque les peaussiers, pelletiers ou fabricants de pelisses et de fourrures, qui travaillaient les peaux d'agneaux, de chats, de renards, de lièvres, et qui ajoutaient aux fourrures plus riches, faites avec la dépouille du lapin, de l'écureuil, de la belette, des bordures en martre zibeline ou en lérots. On remarque encore les sutores lanearii, « qui sont, je crois, dit M. Guérard, les fabricants de chaussures de laine, et les consutores, qui peuvent être les fabricants de solares cousutilii, c'est-à-dire de souliers de luxe.» La liste de ces industries naissantes qui se rapportent à notre sujet se complète par les orfèvres, qui travaillaient l'or et l'argent et qui étaient en même temps bijoutiers ; les foulons, les tisserands, les feutriers, feltrarii, qui répondent aux chapeliers modernes. Nous retrouvons ces mêmes métiers, mais avec des 'détails nouveaux, dans le Diclionnaire de .lean de Gaiiande. Nous y voyons, entre autres choses, que les pelletiers de Paris

(1) Willemin, Monuments français inédits. Paris, 1839, in-fol., I. I. p. ol. ('2) Cai tuiaire de Saint-Père de Cliarlres, IS^iO, t. 1, ^

COSTUME sors LA TROFSIKME RACE.

(gouraient les rues pour réparer les vieilles fourrures, que les teinturiers, qui em- ])loyaient la gaude et la garance, étaient peu goûtés par les belles femmes, parce ([u'ils avaient les ongles teints, les uns en rouge, les autres en noir, et qu'ils ('taient rarement agréés par le sexe quand ils n'avaient point la précaution de se jtrésentcr avec une bonne somme d'argent; qu'il y avait déjà dès cette époque une aristocratie constituée entre les cordonniers et les savetiers; que les savetiers, condamnés au raccommoda(je , étaient autorisés à remettre aux vieux souliers des semelles intérieures, des morceaux de cuir placés entre les deux semelles et des empeignes, tandis que les cordonniers, qui faisaient des chaussures neuves, avaient .uissi le monopole de la fabrication des formes. Jean de Garlande nous apprend encore que les foulons, nus et tout essoutîlés, foulaient des draps de laine et de poil dans des cuves profondes remplies d'eau chaude mêlée d'argile, et qu'après avoir fait sécher leurs draps mouillés au soleil, ils les grattaient avec des chardons pour les rendre plus vendables. Parmi les industries exercées par des femmes, maître Jean cite le tissage de la soie, de la laine, le cardage et le dévidage, et il s(! plaint du tort que ces pauvres femmes éprouvent par la concurrence des hommes ipii se mêlent de leurs métiers, et usurpent leur office en vendant des nappes, des essuie-mains, des voiles et autres objets de toilette. Ce n'est pas d'hier, on le voit, qu'on a réclamé pour la première fois en France V organisation du travail.

Nous allons maintenant ouvrir en quelque sorte dans cette étude une large |»arenthèse pour nous occuper, en l'épuisant tout d'une haleine jusqu'à la fin du (juatorzième siècle, c'est-à-dire dans sa période de grandeur et de décadence, d'un sujet spécial qui se présente à nous pour la première fois à la date à laquelle nous sommes arrivés. Nous anticiperons sur les temps, contrairement à notre méthode habituelle, afin de ne point mêler ce qui doit rester dans l'histoire aussi distinct, aussi tranché que dans la vie sociale du passé. Il s'agit, on le devine, de la che- \ alerie considérée au point de vue du costume.

CHEVALERIE

Vîe

CHEVALERIE

Nous n'avons point à discuter ici la question tant controversée et si obscure encore des origines de la chevalerie. Nous avons vu Charlemagne ceindre en grande pompe l'épée à son fds, et c'est peut-être à cette solennité qu'il faut rattacher dans notre histoire la première apparition de l'investiture chevaleresque. Quoi qu'il en soit, nous trouvons la chevalerie très-florissante au onzième siècle. Dans le siècle suivant elle domine encore, elle s'affaiblit au treizième ; et quand Charles VI, en 1389, veut créer chevaliers ses deux cousins, le roi de Sicile et le comte du Maine, le peuple voit avec étonneroent l'appareil de cette investiture, parce qu'il a [jerdu complètement, suivant le moine de Saint-Denis, la tradition des rites chevaleresques. Voilà donc cette grande institution nettement circonscrite entre les limites de quelques siècles. On la retrouvera plus tard encore, mais seulement comme un souvenir accidentellement réveillé par quelques hommes d'élite, ou comme un amusement qui n'a d'autre but (jue d'embellir les fêtes. Dans la période de quatre siècles que nous venons d'indiquer, elle forme dans la société une société nouvelle, dans la noblesse une noblesse à part; elle a son cérémonial, son costume. C'est par ce dernier côté qu'elle nous appartient, c'est aussi ce côté ({ue nous allons étudier avec quelques détails en nous renfermant strictement dans notre spécialité.

Moitié religieuse, moitié militaire, la chevalerie, pour le vêtement qu'elle adopte et qu'elle consacre, a un symbolisme particulier comme l'Eglise pour le

CHKVALKIUR. 97

vêtement inf)iiasti(|iii' ou sacerdolal. llabilanio des camps en lemps de guevrc, des cliùteaux en temps de paix, elle a pour la paix et pour la guerre des parures diilerentcs, et la diversité de ses grades constitue la diversité de ses costumes.

Les pages, les écuyers, les chevaliers bacheliers, les, chevaliers bannerets, les chevaliers titrés, telles sont les diverses catégories qui forment ])our ainsi dire l'échelle ascendante de la hiérarchie chevaleresque, car nous ne nous occupons point ici des ordres militaires qui relèvent plus directement de Thistoire monastique.

Les pages étaient de tout jeunes enfants qu'on plaçait en apprentissage dans les châteaux; on ne sait rien de leur costume.

Les écuyers étaient de jeunes honnnes (jui, après avoir été pages, s'attachaient [10 ur un temps plus ou moins long au service des chevaliers. Leur costume exprimait par une simplicité plus grande leur infériorité vis-à-vis de ces defniers. ils ne pouvaient porter (|ue des ornements d'argent, leurs fourrures étaient moins précieuses. Quand les chevaliers au service desquels ils étaient attachés avaient une robe de draps de damas, ils n'avaient eux qu'une robe de satin. On peut penser môme, par un fragment des poésies prov ençales, qu'ils étaient parfois assez pauvrement vêtus; dans ce passage on voit le seigneur Amanieu des Escas donnant des leçons d'honneur et de galanterie à ses écuyers, leur recommander de se distinguer, à défaut d'étoffes précieuses, par des robes bien faites, une coiffure et une chaussure soignées, la propreté de la bourse, de la dague et de la ceinture. Les habits peuvent être usés ou troués, mais jamais décousus, car les habits décousus marquent la négligence, qui est un vice, tandis que les habits troués marquent la ])auvreté, (pii n'est souvent qu'un accident du hasard. C'était pour se conformer à ce précepte que les écuyers portaient toujours dans leur attirail de voyage une aiguille pour raccommoder eux-mêmes leurs vêtements.

Quaud l'écuyer avait fini son stage, il se présentait sous le titre de novice pour recevoir l'investiture chevaleresque. La cérémonie de riiabillement tenait une grande place dans les rites de cette investiture. Quand on fait un chevalier nouveau , est-il dit dans YOrdètie de chevalerie, on arrange avec grand soin ses cheveux et sa barbe, puis on le met dans un bain, symbole de purification; au sortir du bain on le couche {tendant (pielques instants dans un lit très-propre, et (juand il se lè\ e on le revêt de draps de lin très-blancs poin- témoigner qu'il a doit sa chair nettement teuii'. » Il prend ensuite une robe vermeille, symbole du sang(pi'il est obligé de répandre ; des chausses brunes, pour rappeler par cette couleur sombre la nuil du cercueil où tous hîs lu)m!i)i'S d')ivi';i! c-n'.vov un jfiur; nue '■einlure blanche el

CHEVALERIE

étroite, parce cpie -l'Écriture a dit : « Tu ceindras les reins, » signifiant par là qu'il faut résister à la luxure. On place sur sa tête une coiffe blanche pour lui rappeler qu'il doit au jour du jugement rendre à Dieu son âme pure et sans tache. L'équipement militaire a comme le vêtement civil sa signification. Par les éperons qu'on attache aux pieds du récipiendaire, on lui enseigne qu'il doit toujours être prêt à agir. Par l'épéeà deux tranchants, on lui enseigne c[u'il doit d'un côté se défendre contre ceux qui sont plus riches et plus forts c[ue lui; de l'autre, qu'il doit défendre le faible (1). La cérémonie de la toilette chevaleresque était souvent faite par des dames et même des demoiselles, «qui de lenrs blanches et délicates mains, dit le roman de don Florès, nouoient etlaçoientesquiliettes et courroies. » Outre les vêtements dont nous avons parlé plus haut, le récipiendaire se couvrait encore du haubert, de la cuirasse, des brassards et du gantelet.

C'est ici le lieu de remarquer que jusqu'au commencement du onzième siècle on avait conservé le type de l'équipement militaire romain, et porté le bouclier des légionnaires rond ou ovale; mais à l'époque à laquelle nous sommes parvenus les trachtions romaines s'effacèrent rapidement. Le bouclier long remplaça le bouclier circulaire, et cette nouvelle mode dura près de deux siècles. Ce fut aussi vers le même temps que se propagea l'usage des étriers de fer.

Les chevaliers, qui pouvaient être armés à cpatorze ans quand ils étaient grands barons, à vingt et un ans quand ils n'étaient que simples gentilshommes, se divisaient en chevaliers titrés, chevahers bannerets etbacheliers, c'est-à-dire bas-chevaliers, Les bannerets, et c'était là le signe de leur grade, portaient une bannière carrée au bout de leur lance, tandis que les bacheliers portaient un pennon à queue, c'està-dire un petit drapeau qui ^se terminait par deux banderoles en pointe. Il ne parait pas qu'il y ait eu dans le costume des chevaliers des divers grades une différence sensible. Ils avaient tous également le droit exclusif d'employer l'or pour enrichir leurs armes, leurs éperons, leur housse et les harnais de leurs chevaux; ils pouvaient également l'employer travaillé en étoffes pour leurs robes, leurs manteaux et toutes les autres parties de leur vêtement. Parmi les pièces les plus importantes de ce vêtement brillait la cotte d'armes. Elle était semblable, dit Du Cange, aux tuniques des diacres, et quelques auteurs même lui en donnent le nom. On la mettait par dessus l'armure, et selon toute apparence pour empêcher la pluie de filtrer à travers les mailles de fer de cette armure. La cotte étant la partie la plus visible

(1) VOrdcnc de chevalerie, 1759, in-12, vers 110 ù 280, passim. — I.aciirne de Saiiile-Palaye, Mémoires sur L'ancienne chevalerie, l'aris, 1759, in- 12, t. J, p. 72-125.

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(le réquipement, c'était aussi sur elle que se concentrait toute la magnificence. On la faisait de drap d'or et d'argent, de drap très-riche, de fourrures d'hermine, de martre, etc. Tantôt on brodait la cotte d'armes, tantôt on l'enrichissait de perles ; on l'appelait alors cotte brodée. Quand elle portait les devises des chevaliers, on l'appelait Jiabit en devises. La cotte d'armes simple et non armoriée était une marque de deuil. Lorsquïl n'était point revêtu de son armure, le chevalier portait le manteau long et tramant, doublé d'hermine ou d'autres fourrures précieuses, et nommé le manteau d'honneur. Les rois en distribuaient aux chevaliers qu'ils avaient armés, et ils ajoutaient orfhnairement à ce présent celui d'uu cheval ou du moins d'un mors de cheval en or ou en argent doré. Ces manteaux formaient sous le nom de livrées un chapitre considérable dans la dépense des rois, parce qu'ils en donnaient en hiver et en été, aux avènements, aux entrées solennelles, dans les cours plénières et les grandes fêtes. La couleur favorite ou plutôt la couleur officielle de la cotte ou du manteau était l'écarlate ou toute autre couleur rouge plus ou moins foncée. C'était sans doute pour exprimer, comme dans la toilette d'investiture, qu'il fallait en toute occasion être prêt à répandre son sang.

On a dit que c'était la chevalerie qui avait produit le blason par la nécessité de faire reconnaître à des signes particuliers les combattants dans les tournois ou sur les champs de bataille; nous ne pouvons mieux faire que de rappeler à ce propos l'opinion de Du Cange : «. Comme aux assemblées publiques et à la guerre, les seigneurs et les chevaliers y étaient reconnus par les cottes d'armes; lorsqu'on venait à parler d'eux ou qu'on voulait les faire connaître, on se contentait de dire : il porte la cotte d'or, d'argent, de gueules, de sinople, de sable, de gris, de vair; ou en termes plus courts : il porte d'or, d'argent, etc., le mot cotte d'armes sous-entendu ; d'où il est arrivé cpie pour blasonner les armes d'un gentilhomme nous disons encore : il porte d'or, d'argent, etc., aune telle pièce. Mais parce que les marc[ues ne suffisaient pas pour les faire reconnaître ou distinguer dans les assemblées solennelles, à la guerre, où tous les seigneurs portaient des cottes d'armes d'or et d'argent, ou de ces riches fourrures, ils les diversifièrent dans la suite en découpant les draps d'or ou les peaux dont ils étaient revêtus par dessus leurs armes ou leurs habits en diverses figures de différentes couleurs, observant néanmoins cette règle qu'ils ne mettaient jamais peau sur peau, ni drap d'or sur drap d'argent, ou le drap d'argent sur le drap d'or; avec ces découpures on forma des bandes, des fasces, des chefs, des hunbeaux... Gomme les jeunes gens pour se distinguer de leurs pères, qui portaient de cottes d'armes seml)lables aux leurs, en faisaient pendre des lambeaux, soit au cou, soit ailleurs, c'est

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de là que les lambeaux dans les armoiiies ont pris leur origine. » Nous ajouterons (ju'ils sont restés jusqu'à nos jours un attribut distinctif des branches cadettes. « Quelquefois aussi, dit encore Du Gange, on a parsemé les cottes d'armes défigures (rauimaux terrestres, d'oiseaux, etc., qu'on a depuis empreintes dans les écus (1).» I.e luxe de ces dispendieuses parures, toutes bariolées de drap d or, d'argent et de figures d'animaux, fut poussé si loin que défense fut faite, en 1190, de porter à l'avenir des cottes ou des manteaux teints en écarlate ou fourrés de vair, d'hermine et de gris. Saint Louis, pour donner l'exemple, s'abstint d'en porter, et Joinville assure que, tant qu'il fut en Orient avec le saint roi, il n'y vit pas une seule cotte brodée. La France fut imitée par l'Angleterre, et l'écarlate ainsi que les riches fourrures furent également interdites dans ce royaume par le concile de Gytenton, tenu en i 188.

Formés, comme on vient de le voir, avec les échantillons de diverses étoffes qui i-omposaient les cottes d'armes ou les manteaux, les blasons ne tardèrent point à être placés sur les cottes d'armes et les manteaux eux-mêmes. Le premier exemple d'une figure revêtue de son blason, si l'on s'en rapporte aux Monuments de la monarchie française, est celle de PhiUppc, comte de Boulogne, né en 1200, mort en 1233, et dont Montfaucon a donné le dessin d'après un vitrail de la cathédrale de Chartres (2). Des cottes d'armes et des vêtements d'apparat, le blason passa bientôt sur les vêtements les plus usuels eux-mêmes, sur les tuniques, cjui tout en se blasonnant s'émaillèrent de fleurs.

L'escarcelle ou aumônière était l'une des pièces les y^lus riches de riiabillement des chevaliers. «La cathédrale de Troyes, dit M. de Villeneuve Trans (3), en conservait une qu'on croit avoir appartenu à Thibaut le Chansonnier. Elle était toute lirodée en soie et en or, et le haut représentait un ange ou un amour visitant une femme endormie dans un bois. En dessous, on voyait au pied des arbres deux autres femmes tenant une scie, et qui paraissaient scier un cœur placé dans un coffre ; un bras sortant d'un nuage et armé d'une hache semblait vouloir briser la scie... Le tour de l'escarcelle était en or avec des boutons de même métal de distance en distance. »

Le chevalier devait par un extérieur magnifique faire respecter son titre. « Si les hommes qui ne sont point chevaliers, dit un vieil historien, doivent honorer le chevalier, à plus forte raison celui-ci doit-il s'honorer soi-inêmepar debeaux et nobles vète-

(1) Du Cangc, 7''« dissert, sur Joincille.

('2) Moiilfiuicon, t. 11, p. Il'i.

(3) ]list. de saiiU Louis, t. 111, p. Ixili.

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nients. » Ce précepte était en général exactement suivi; mais à côté des enseignements de la vanité il y avait aussi les préceptes de l'humilité chrétienne, qui ne cessa jamais de combattre le luxe; et souvent pour expier une existence fastueuse, pour faire oublier par la sainteté de la mort les folles dissipations de la vie, les hommes les plus élevés en noblesse repoussaient à leurs derniers moments les cottes d'armes ])lasonnées, les manteaux qui les avaient parés dans la pompe des cours et des tournois, et, pour se réconcilier ave 3 le ciel en mourant comme les moines sous le cilice et la cendre {monacus non dchct mi(jrare nid in cincre et cilicio), ils se faisaient revêtir de l'habit monastique. La transition du reste n'était point aussi brus([ue (ju'on pourrait le croire au premier abord ; il y avait, comme on le disait au moyenâge, une sorte d'affinité entre les habits de clergie et de chevalerie. «De môme que tous les ornements dont le prêtre est revêtu quand il chaule la messe ont mie signification qui se rapporte à son office, de même aussi l'office de chevalier, qui a grande concordance à celui du prêtre, a des armes et des vêtements qui se rapportent à la noblesse de son ordre (1). » Cet ordre en effet était comme un sacerdoce moitié religieux, moitié militaire, et l'Église elle-même le savait si bien c[ue dans les Pays-Bas et la Bourgogne elle permettait aux chevaliers, qu'elle regardait comme ses défenseurs naturels, de paraître au chœur revêtus de chapes et de surplis par dessus leurs armures et leurs cottes d'armes.

Cet ordre immense de la chevalerie, qui embrassait l'Europe entière, avait fini l)ar créer dans son sein un grand nombre d'ordres secondaires, cjui devinrent, dans l'institution générale, des institutions partiiuilières, et qui paraissent avoir été constitués pour opposer aux associations des bourgeois les associations de la noblesse. L'histoire détaillée de ces divers ordres demanderait un livre à part ; nous nous bornerons à faire remarquer ici que la plupart d'entre eux ont emprunté leurs noms aux pièces mêmes des vêtements ou des ornements particuliers qui les distinguaient, et, pour justifier cette observation, il suffit de rappeler les noms des chevaliers de la Bande, du Nœud, du Baudrier, de la Ceinture, de la Toison d'or, de la Jarretière, du Collier, etc.

Les chevaliers errants, qui sont restés, grâce à un livre immortel, populaires jusqu'à nos jours, formaient non-seulement par leur manière de vivre, mais aussi par leurs vêtemenis, une catégorie tout à fait à part. Ils étaient d'ordinaire recrutés parmi les jeunes gens et habillés de vert pour témoigner de la vigueur de leur printemps et de la verdeur de leur courage. Comme toutes les grandes choses nées

(1) Lacui iic (II- Hiiiiilc ('iil.iyo, l. I. p. 121.

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au onzième et au douzième siècle, la clievalerie errante était en pleine décadence au quatorzième, et M. Monteil, dans son Histoire des Français des divers états, a essayé de peindre cette décadence dans une lettre écrite au château de Monthazon })ar le cordelier frère Jean, l'un des Anacliarsis de son Voyage érudit.

« On ne Toit aujourd'hui que bien rarement des chevahers errants ; on en voit cependant encore quelquefois. Il en est venu un qui a sonné du cor devant la grande porte du château: le trompette n'ayant pas répondu, comme il est prescrit en pareil cas, le chevalier a tourné bride et s'est éloigné. Les pages ont couru après lui, et, à force d'excuses sur l'impéritie du trompette, ils sont parvenus à le ramener. Pendant ce temps, les dames s'étaient parées, avaient déjà pris place sur leurs sièges, et faisaient en attendant de la tapisserie. La dame de Monthazon était vêtue d'une robe reljrocliée d'or, qui était dans la maison depuis plus d'un siècle. La douairière, coiffée d'une aumusse, comme dans sa jeunesse, avait mis les plus riches fourrures. Entre le chevaher ; entre l'écuyer, l'un et l'autre tout couverts de plaques de laiton, faisant à peu près le même bruit que des mulets chargés d'ustensiles de cuivre mal agencés. Le chevalier, ayant ordonné à son écuyer de lui ùter son casc[ue, nous a montré une tète moitié chauve, moitié garnie de cheveux blancs : son œil gauche était caché sous un morceau de drap vert, de la couleur de ses habits. Il avait fait vœu, a-t-il dit, de ne voir que du côté droit et de ne manger que du côté gauche jusqu'après l'accomplissement de son entreprise. Les dames lui avaient proposé de se rafraîchir : pour toute réponse, il s'est jeté à leurs pieds, leur jurant à toutes, à la plus vieille, comme à la plus jeune, un éternel amour, leur disant cj^ue, bien cj^ue ses armes fussent delà meilleure trempe, elles ne pourraient le défendre de leurs traits ; qu'il en mourrait, cju'il s'en sentait mourir, cpie c'en était fait, et mille autres niaiseries pareilles. Comme il insistait, surtout vis-à-vis de la jeune dame, dont à plusieurs reprises il baisait les mains, l'impatience m'a pris ; le commandeur s'en est aperçu : « Bon, m' a-t-il dit, ces vieux » fous ont leurs formes et leur style, ainsi que les tabellions. Soyez d'ailleurs tran- » quille : peut-être ne passera-t-il pas ici la journée. » Effectivement il est parti (jiielques heures après (1). »

Au dessous et au dehors de la chevalerie, on trouve pour la servir dans le cérémonial de ses fêtes, quelquefois pour célébrer ses hauts faits et pour interpréter son Jjlason, les rois d'armes, les hérauts d'armes et les poursuivants d'armes.

Les poursuivants d'armes étaient ceux qui faisaient l'apprentissage de hérauts.

■i) ï. I, p. iiib.

CIÎKVALEUIE. lO:-, î.cur cotte était plus courte que celle de ces derniers, et les manches, dit Vulson de la Colombière, en étaient longues, pointues et ouvertes comme des houpelandes (1). I^es rois d'armes étaient attachés au service du roi régnant, qui était le premier chevalier du royaume. L'un d'eux, choisi à chaque rî^gne pour être comme le messager du monarque, portait héréditairement le nom de Monljoije Saint-Denis. On pouvait dire de lui comme de son maître : Montjoye Saint-Denis estmort, vive 3Iontjoye Saint- Denis ! !^e nom restait le même à travers les générations (|ui se succédaient. Montjoye Saint-Denis était nommé par le roi de France, qui le revêtait de ses propres mains de la cotte blasonnée de ses armes et du collier. Le connétable et les maréchaux lui mettaient une couronne d'or sur la tête et un sceptre à la main. Le roman intitulé le Champion des dames dit que le dignitaire portait sur la poitrine un camail, c'est-à-dire une chaîne d'or faite à petites mailles enlacées l'une dans l'autre, avec un écusson bordé de pierres fines où étaient peintes les armes du roi (le France. Nous ne connaissons pas d'une manière précise l'ancien costume de Montjoye Saint-Denis; mais comme son office a été maintenu juscjue dans les derniers temps de la monarchie, on peut jwger, nous le pensons, de ce qu'il pou- Vciit être au moyen-âge par ce qu'il était dans le dix-septième siècle. A cette date, il portait encore la cotte avec trois grandes fleurs de lis devant et derrière, surmontées d'une couronne royale fermée. Outre le galon et la frange d'or, sa cotte avait une broderie d'or large de deux pouces environ ; sur la manche droite, il portait écrit en broderie d'or son nom de Montjotje Saint-Denis, et sur la manche gauche : Roi d'armes de France. Son pourpoint et ses chausses étaient de velours violet, chamarré des grands passements : ses brodequins étaient de la même couleur pour les cérémonies de la paix; pour celle de la guerre, il portait des bottes. Il était coiffé d'une toque de velours noir enricliie d'un galon d'or semé de deux rangs de perles et ornée d'aigrettes de héron. Il tenait un sceptre à la main.

Les hérauts étaient attachés au service des princes, à celui des divers ordres de chevalerie ou de certaines provinces avant leur réunion à la couronne. Leur costume, moins brillant que celui des rois d'armes, s'en approchait cependant beaucoup. Us portaient les principales armes de ces provinces par devant, par derrière et sur les manches de leurs cottes. Leur bâton s'appelait caducée; il était couvert de velours violet semé de fleurs de lis d'or, mais il n'était point surmonté, comme le sceptre des rois d'armes, de la fleur de lis et de la couronne. Lorsqu'ils

(!) Voir, pour plus ampliîs détails, De l'office tirs ri)is d'armcf-, des Iwi-aitts cl dex poursnirniils, par M.iic A'ulson de lu Colombière, collccl. I.cl)fr, l. Mil.

lO/i CHEVALERfE.

se présentaient pour recevoir l'investiture des grands feudataires et des princes auxquels ils voulaient s'attacher, les hérauts d'armes devaient être vêtus de fine serge blanche.

Comme la royauté, comu;e la justice, la chevalerie avait ses grands jours dans les joutes et dans les touruois. Le principal hut de ces réunions était d'exercer ceux c|ui faisaient profession des armes, de leur apprendre à manier le cheval, de faire briller leur adresse, leur force et leur magnificence. Le premier des tournois connus eut lieu à Shvasbourg, sous la seconde race ; il est mentionné par Nithard. Ces exercices, qui étaient si bien en harmonie avec les mœurs, jouissaient d'une faveur si grande^ qu'une foule de gentilshommes y dépensaient leur fortune pour y paraître avec des habits splendides, une suite brillante et des chevaux de prix. Les papes, et entre autres Innocent ÎV, défendirent les tournois, et prononcèrent même l'excommunication contre ceux qui y prenaient part, parce qu'ils occasionnaient de telles dépenses, que les nobles ne pouvaient subvenir à celles qui étaient nécessitées par les guerres saintes. Quelques rois tentèrent également de les prohiber, mais ce fut en vain. L'orgueil l'emporta sur les sages conseils de la politicjue, et les rois, violant eux-mêmes leurs propres défenses, se firent un point d'honneur d'y paraître, comme les gentilshommes, dans tout l'éclat de leur puissance et de leur fortune.

Les chevaliers qui paraissaient dans ces luttes s'y préparaient comme pour une bataille. Ils se rasaient le devant de la tête, de peur d'être accrochés par les cheveux si leur casque venait à tomber, et peut-être aussi parce que les cheveux étaient incommodes sous une coilfure de fer. Ceux qui portaient sur leur écu le blason de leur famille, et (pii n'avaient point encore paru dans les tournois, tenaient cet écu enveloppé dans une houssL' ou dans un voile, et c'était aux coups de lance ou d'épée qui déchiraient ce voile à montrer de quelle race était le combattant. Les dames et les demoiselles conduisaient par des brides de soie et d'or les chevaux de.s jouteurs tout couverts de riches caparaçons bordés de sonnettes et de grelots d'argent. Outre le litre de sci^vnnts d'amour, (pi'elles donnaient aux combattants, elles leur donnaient aussi des écharpes, dos voiles, des coitfes, des manches, des mantilles, des bracelets, des boucles, en un mot cjuelque pièce détachée de leur parure; quelquefois ;uissi un ouvrage tissu de leurs mains, dont les chevaliers ornaient leurs casques ou leurs lances, leurs écus ou leurs cottes d'armes. Ces dons étaient connus sous le nom dejoijaux, noblesse, nobloy, enseifjne, faveur; ce dernier mot, il n'est pas besoin de le rappeler, est resté dans notre langue, mais en prenant une acception figurée. Les l'enunes étaient prodigues pour les chevaliers valeureux, et Perceforest nous a})i)rend (ju'à la fin d'un tournoi les dames avaient fait do si

CUKV \L l'AME

grandes largesses de leurs atours que la plus grande partie était nu-tète, « leurs cottes sans manches, car tous a voient donné aux chevaliers pour eux parer, et guimples et chaperons, manteaux et camises, manches et habits ; mais quand elles se virent à tel point elles en furent ainsi comme toutes honteuses; mais sitost qu'elles virent que chacun étoit en tel point, elles se prirent toutes à rire de leui' adventure, car elles avoient donné leurs joyaux et leurs habits de si grand cœur aux chevaliers qu'elles ne s'apercevoient de leur dénuement et devestement. »

Les hérauts d armes qui étaient juges du camp, et qui avaient pour récompenseles débris des vêtements et des armes qui tombaient par terre pendant la lutte, proclamaient le vainqueur , et celui-ci recevait comme prix de sa vaillance une couronne qui lui était donnée par les dames, et qui s'appelait chapelet d'honneur.

Les tournois et les joutes occupent dans les souvenirs de notre histoire une grande place. Ils ont été décrits par les chroniqueurs, représentés par les miniaturistes: parmi les plus célèbres, on cite ceux de Compiègne sous saint Louis, en 1238, et de Saumur, sous le même roi, en 1241. Le saint roi s'était arrêté dans cette dernière ville en revenant du pèlerinage de Fontevrault. Plus de trois mille chevaliers se réunirent autour de sa personne. L'édit de Philippe-Auguste, qui défendait de porter des habits d'or, d'argent, d'écarlate, de menu vair, etc., n'avait point été révoqué. Mais c'était au moyen âge la destinée commune des ordonnances- royales d'être éludées par la noblesse, quand il s'agissait de ses privilèges ou de son luxe. Les bai'ons, les damoiselles, les varlcts, rivalisèrent de magnificence. Ils ne prisaient l'or et l'argent que pour le dépenser « tellement que ceste assemblée, chose qu'oncques ne se vist, fut au dire de tous nommée la nonpareille. » Les robes orientales de soie ou de pourpre, sorte de simarre à larges manches très-fendues ; les surcots de velours, les robes de soie à queue traînante , les habits de satin, brillaient de toutes parts, et des coiffes élégantes, ou des couronnes de fleurs, recouvraient des cheveux lavés, lissés ou bouclés, qui s'arrondissaient autour de la tête en recouvrant les oreilles, et qui ont reparu plusieurs fois depuis sous le nom de cheveux à la saint Louis. Malgré sa pieuse simplicité, le roi, au milieu de ces splendeurs, était vêtu d'une longue robe de soie bleue, fourrée d'hermine, et tenait le sceptre à la main. «Il étoit d'usage, dit M. de Villeneuve-Trans , en ces jours d'alégresse, comme aux cours plénières de Pâques et de Noël, que la couronne à rayons, bandeau enrichi d'un double rang de perles ou de clous d'or, formant le nom du souverain, ne quittât pas, même la nuit, la tête fin monarque. Mais, à l'exemple des

106 CHEVALERIE

})arons « (F âge vieil, » il adopta aux fêles de Saumur le simple chaperon de coton blanc (1). »

Lorsqu'on armait dans les grandes familles un chevalier nouveau, il était d'étiquette de donner des fêtes, des tournois, et parmi les largesses qui se faisaient à cette occasion, on comptait en première ligne les distributions de vêtements. Quand le fds du comte Raymond de Toulouse reçut l'investiture chevaleresque, il y eut une grande fête à la cour du Puy-Notre-Dame. L'alfluence fut si grande que, l'argent et les habits qu'on donnait en présent venant à manquer, le comte fit dévêtir les chevaliers de sa terre pour habiller les jongleurs, ces mendiants lettrés, qui se trouvaient toujours dans les châteaux pour prendre leur part des festins et remonter leur garde-robe.

Dans les fêtes magnifiques données en 1389, à Saint-Denis, par le roi de France, lorsqu'il arma chevaliers Louis, roi de Sicile, et Charles son frère, il y eut également des distributions d'étoffes et d'habits, et les choses se passèrent avec une magnificence dont l'appareil semblait perdu depuis les célèbres assemblées de Saumur. Le religieux de Saint-Denis nous a laissé dans sa Chronique des détails très-curieux et très-précis, non seulement sur le cérémonial de ces fêtes, mais aussi sur le costume des personnages qui furent appelés à y jouer un rôle. Voici, strictement réduit au cadre de notre sujet, le récit du religieux de Saint-Denis :

Lorsque le roi Charles, dit ce chroniqueur, arma chevaliers Louis, roi de Sicile, et Charles son frère, la cérémonie eut lieu à Saint-Denis, près Paris, avec une magnificence jusqu'alors inouïe. La mère des deux jeunes princes sortit de Paris dans un char couvert, accompagnée d'un nombreux cortège de ducs, de chevaliers et de barons. A ses côtés marchaient ses nobles enfants, Louis et Charles. Ils étaient à cheval , et , « conformément aux anciens usages suivis par les écuyers qui étaient promus au grade de chevaliers, ils portaient tous deux une robe large et tramante d'un gris foncé; il n'y avait point d'or sur leurs vêtements, ni sur les harnais de leurs chevaux. Ils portaient aussi, pliées en rouleau et attachées derrière eux à la selle de leurs chevaux, quelques pièces d'étoffe pareille à celle dont ils étaient vêtus ; tel était l'appareil des anciens écuyers lorsqu'ils partaient pour un voyage. Cela parut étrange et extraordinaire à ceux qui ne connaissaient point les antiques coutumes de la chevalerie. Après avoir conduit en cet équipage leur mère bienaimée jusqu'à Saint-Denis, les deux princes se rendirent au prieuré de l'Estrée, dans une salle retirée, s'y déshabillèrent et se purifièrent dans des bains qui leur

(1) llist. de .saint Louis, I. I, p. 258.

CIIEV\LERIR.

avaient été préparés. Ils allèrent ensuite saluer le roi, qui les engagea à le suivre à l'église. Ils quittèrent leurs premiers habits et prirent leurs nouveaux costumes de chevaliers. C'était un double vêtement de soie rouge, fourré de menu vair; la robe était arrondie et descendait jusqu'aux talons; le manteau, fait en forme d'épitoge impériale, pendait des épaules jusqu'à terre. Ils furent ainsi conduits à l'église

sans chaperon » On voulait, en leur conférant les insignes de la chevalerie,

déployer tout l'éclat des pompes religieuses... Le roi ne tarda pas à se diriger vers l'éghse... Deux des principaux écuyers de sa garde, tenant chacun par la pointe une épée nue, à la poignée de laquelle étaient suspendus des éperons d'or, entrèrent dans l'église... Derrière eux marchait le roi, vêtu comme le jour précédent

d'un long manteau royal On commença la messe Après l'ofTice, les deux

jeunes princes se mirent à genoux et demandèrent à être .admis au nombre des chevaliers. Le roi leur ceignit l'épée et ordonna à Chauvigny de leur chausser les éperons d'or. L'évêque leur donna ensuite sa bénédiction, et ils furent conduits dans la salle du festin... Le lendemain le roi, qui avait fait choix de vingt-deux chevaliers d'une valeur éprouvée, leur fit recommander de se préparer à entrer en lice... Ils s'empressèrent d'exécuter ses ordres, « et parurent bientôt montés sur des chevaux empanachés, avec des armures toutes brillantes d'or et des écus verts ornés des emblèmes du roi; ils étaient suivis de leurs écuyers, qui portaient selon l'usage leurs lances et leurs casques... Pour imiter la galanterie des anciens preux, ils attendirent les nobles dames qui devaient les conduire dans la lice. Elles avaient été désignées d'avance par le roi en nombre égal à celui des chevaliers ; leurs vêtements étaient aussi d'un vert foncé, et tout couverts d'or et de pierreries ; montées sur des palefrois richement caparaçonnés, elles furent amenées en présence du roi, qui leur donna, lorsque la fête fut terminée, des bracelets, des joyaux d'or et d'argent, des étoffes de soie, et le baiser de paix aux plus illustres d'entre elles (1).

Nous avons vu plus haut que les gens de robe et les bourgeois avaient institué entre eux des chevaleries pour se mettre de tout point au niveau de la noblesse ; ils instituèrent aussi des cours plénières qui rivalisaient, principalement dans les villes du Nord, avec les joutes et les tournois les plus brillants. En 1335, la ville de Lille invita à la fêle de V Epinette les habitants d'un grand nombre de villes voisines. Les bourgeois de Valenciennes entre autres s'y rendirent avec un héraut revêtu de

(1) Chronique du religieux de Saint-Denis, Irad. par M. Bellaguel, Paris, 1839, iii-'i", t. I, p. 589 t't suiv.

cnKVALEr.ii: .

sa cotte d'armes aux armoiries de leur cité. Le cortège était éblouissaut de pourpre d'or. Au centre de ce cortège marchaient quatre hommes vêtus de rouge , qui ])ortaient trois cygnes vivants : ce qui signifiait que Valenciennes est le val aux Clignes. Les femmes des bourgeois suivaient leurs maris sur des chars couverts d'écarlate. En 1334, un bourgeois de Tournai, Jean Bernier, proposa comme prix mi paon à la société de la ville qui formerait le cortège le mieux déguisé. Le prix lut remporté par les habitants de la rue de la Saveh, qui représentèrent vingt-deux preux d'Alexandre le (irand avec autant de demoiselles toutes vêtues d'écarlate doublée d'hermine.

Nous ne multiplierons point ici les détails sur les fêtes de la chevalerie. Nous nous bornerons à constater qu'à l'époque qui nous occupe, elles avaient une véritable importance sociale ; et, quand nous les retrouverons plus tard au seizième siècle, elles ne seront, pour ainsi dire, que la tradition effacée d'un âge fini sans retour, une distraction offerte à l'oisiveté d'une noblesse dissolue, et non comme au douzième siècle une école d'héroïsme et de prouesses.

CROISADES

CROISADES

Tandis que la chevalerie, dans l'appareil d'un costume héroïque qui est à lui seul tout un enseignement, se voue à la défense des femmes et des opprimés, la population de la France entière, dans cet âge des grandes aventures, se voue à la délivrance du tombeau de son Dieu, et la distinction profonde qui sépare encore les diverses classes de la société s'efiace et disparaît en quelque sorte sous le blason de la croix.

En 1095, un moine picard, nommé Pierre, surnommé l'Hermite, touché des maux auxquels la chrétienté était réduite dans l'Orient, forme le projet d'appeler les rois à la guerre sainte, et bientôt, à la voix de cet ermite , les rois, suivis de leurs peuples, se précipitent vers .lérusalem.

Qu'avait donc cet homme pour exercer un tel empire ? Il avait, connue les premiers apôtres, la foi du cœur, la puissance de la parole, l'éclair inspiré du regard, et, dans les habitudes de sa vie, dans sa tenue, toute la simplicité du renoncement. Monté sur un nmlet, il allait de villages en villages, de villes en villes, bras nus, pieds nus, une tunique de laine sur le corps, et sur cette tunique un manteau de bure qui lui descendait jusqu'aux talons (1). Les soldats l'appelaient aussi, diton, coiicoiipièlrc, ou cucupièlrc, parce que, dans ses expéditions militaires, il avait la téte couverte de la cuculle monastique.

(I) Ciuibcr! (le Nogent, Ilisl.dcs croisades, Collcc!. Oiii/oî, l. i . .'/J.

CROISADES

Ceux qui, sur les pas de Pierre l'Hermite, se rendaient dans la Terre-Sainte, recevaient avant de partir l'investiture du voyage par l'escarcelle et le bourdon, c'est-à-dire la bourse et le bâton. « Quelques auteurs emploient ordinairement le mot d'écliarpe au lieu d'escarcelle , « parce que , dit Du Gange , on attachait ces escarcelles aux écharpes dont on ceignait les pèlerins. » Les formalités étaient les mêmes pour les simples bourgeois et les grands personnages. Outre les attributs t[ue nous venons d'indiquer, les voyageurs qui se rendaient en Palestine portaient tous, comme marque distinctive, une croix sur leur manteau ou leur tunique ; de là le nom de croisés, cruce sujnati, c'est-à-dire marqués de la croix. Celle que portaient les fidèles dans la croisade précliée par Urbain II était de drap ou de soie rouge. Cette croix, relevée en bosse, était cousue sur l'épaule droite de l'habit ou du manteau, ou sur le devant du casque. A part la croix et le sac de la pénitence, qui couvrait les hommes coupables de quelque grande faute, les croisés n'avaient aucun costume particulier. Us étaient tous vêtus à la mode de leur province et la plupart équipés militairement. Le plus grand nombre allait à pied, quelques-uns à cheval, les plus riches sur des chars traînés par des bœufs. Des femmes en armes marchaient dans la foide; des nobles conduisaient avec eux leurs équipages de chasse et portaient leur faucon sur le poing. Les femmes, les enfants, les clercs, s'imprimaient, dans la peau, des croix sur le front ou sur d'autres parties du corps pour témoigner que Dieu les avait marqués de son signe. Les fantassins avaient le bouclier long, les cavahers le boucher rond ou carré; les barons avaient la tunique faite de petits anneaux de fer ou d'acier; les écuyers déployaient sur leurs cottes d'armes des écharpes bleues, rouges, vertes ou blanches, et sur les bannières « on voyait, dit M. Michaud, des images, des signes de différentes couleurs pour servir de point de ralliement aux soldats. On voyait, peints sur les bouchers et les étendards, des léopards, des lions ; ailleurs, des étoiles, des tours, des croLx, des arbres de l'Asie et de l'Occident. Plusieurs avaient l'ait représenter sur leurs armes des oiseaux voyageurs qu'ils rencontraient sur leur route, et qui. changeant chaque année de climat, offraient aux croisés un symbole de leur pèlerinage (1). »

Toute cette foule était diversement armée, et souvent très-mal armée. Chacun s'équipait à son gré, avec des lances, des épées, des couteaux appelés miséricordes, des massues, des masses d'armes, des frondes; mais, à la fin du douzième siècle, les croisés qui combaliirent Saladin reconnurent la nécessité de perfectionner leur

(1) llist. des croisades, Paris, 182.i, t. 1", p. '208.

CROISADES

armement. Ils se servirent de l'arLalète, qui jusque-là avait été négligée. Les boucliers trop légers furent recouverts d'un cuir épais, et l'on vit souvent sur le champ (le bataille des soldats qui, tout hérissés de flèches sans être blessés, n'en contiimaient pas moins de combattre. C'est peut-être à cette cu^constance c{u'on a dû de ^oir figurer des porcs-épis dans les armoiries. C'était un emblème du guerrier criblé de flèches ennemies. Les nobles, qui combattaient seulement à cheval, comme chacun sait, étaient enveloppés de la tête aux pieds dans un haubert complet ; ils avaient le heaume aplati et pourvu d'un mésail grillé, les gantelets sans doigts, les éperons sans molette, la cotte d'arme courte, et fendue par devant pour pouvoir monter plus lestement à cheval (1).

Une milice , illustrée par ses exploits autant que par la persécution cruelle dont elle fut frappée plus tard, se distinguait au milieu de cette cohue désordonnée par un costume régulier et uniforme ; c'étaient les Templiers. Les uns, suivant leur grade, portaient la coiffe de toile avec la calotte rouge par-dessus, une large ceinture et un manteau blanc traînant jusqu'à terre, sur lequel était tracée une croix rouge; d'autres avaient la cotte de mailles, un casque sans panache, une longue épée d'Allemagne et des éperons à molette noire sur des bottines en peau fauve. « A l'approche du combat, dit saint Bernard dans son exhortation aux chevaliers du Temple , leurs armes sont leur unique parure ; ils s'en servent avec courage dans les plus grands périls, sans craindre ni le nombre ni la force des barbares. Leurs vêtements ordinaires sont simples et couverts de poussière ; ils ont le visage brûlé des ardeurs du soleil, le regard fixe et sévère. 0 l'heureux genre de vie, dans lequel on peut attendre la mort sans crainte, la désirer avec joie et la recevoir avec assurance ! h L'étendard des Templiers, nommé le Baucéant, noir d'un côté et blanc de l'autre, avait pour devise ces mots célèbres : Non nobis, Domine, non nobis, sed nomini tuo da gloriam. '< En 1 237, le chevalier qui portait le Baucéant laissa, dit Mathieu Paris, avec sa vie, une victoire sanglante aux infidèles ; il porta sans fléchir son étendard levé tandis que l'ennemi brisait ses jambes, ses cuisses et ses mains (2). »

La foi qui produisait de si admirables dévouements n'était cependant pas toujours un frein suffisant contre le désordre des mœurs. Les récits des historiens contemporains , comme les ouvrages des écrivains ecclésiastiques ou les satires des poètes , sont remplis de traits fort vifs contre les excès auxquels se livraient un

(1) Willemin, Monuments français inédits, l. 1"', p. 60.

(2) Heginaldus de Argentonio, «^â die balcanifer... crueiitissimam de se reliquit hoslibiis vicloriam. Indefessus vero vexilliim suslinebat, donec libiaciim ci iiribiis et iiiaiiibus liaiigerenlur. Ilist. angl,, p. ;;03.

112 r.nOISADES.

CTand nombre do rvoisés, contre leur mollesse et leur luxe. Gautier Yinisauf. entre autres, représente les guerriers français attablés jour et nnit, buvant et chantant au lieu de p^ier, remplaçant le cascpe par des guirlandes de fleurs, portant aux manches de leurs habits des espèces de bracelets très-larges, et à leur cou des colliers garnis de pierres précieuses. Étrange époque, où le mysticisme, la galanterie et tous les raffinements d'un luxe barbare se trouvaient tout à la fois confondus dans Jes mêmes hommes! Au sortir des festins où ils s'étaient couronnés de fleurs, ces mêmes chevaliers , lorsqu'ils se présentaient dans l'église du Saint-Sépulcre de .lérusalem, se faisaient envelopper d'un drap mortuaire qu'ils conservaient toute leur vie, et dans lequel on les ensevelissait à leur retour dans leurs domaines. Ces vaillants soldats, qui, suivant une coutume indiquée par Guibert de Nogent, se peignaient le dessous des yeux avec du fard, se marquaient en même temps le front avec de la cendre, et, par un singulier effet de perspective historique, tandis qu'aujourd'hui nous nous étonnons de leur piété, leurs conlemporains, comme saint liernard et Jacques de Vitry. s'étonnaient de leur tiédeur.

Tant de désastres avaient accueilli les croisés dans ce lointain Orient, qui les attirait d'abord < omme le chemin du ciel, que la ferveur ne tarda point à se ralentir. Saint Louis, cjui portait, ainsi que le (ht un écrivain contemporain, le drapeau de la croix, fut obligé de recourir à la ruse pour recruter les milices de la guerre sainte. « Aux approches de Noël, dit Mathieu Paris, il fit confectionner en drap très-fin des capes et tout ce qui en dépend en bien plus grand nombre qu'il n'avait coutume de le faire, les fît orner avec des fourrures de vair, ordonna qu'à l'endroit des capes qui couvre l'épaule on cousit des fils d'or très-déliés en forme de croix, et veilla à ce que ce travail se fît en secret et pendant la nuit. Le matin, quand le soleil n'était pas encore levé, il voulut que ses chevaliers, revêtus des capes qu'il leur donnait, parussent à l'égHse pour y entendre la messe avec lui. Ceux-ci obéirent, et lorsque le jour parut, chacun s'aperçut que le signe de la croisade était cousu sur l'épaule de son voisin... Et, à cause de ce stratagème, ils appelèrent le roi de France chasseur de pèlerins et nouveau pêcheur d'hommes (1). »

La croix, qui dans le onzième siècle sur le costume des pèlerins n'était qu'un pieux symbole, était devenue dans le treizième un objet de mode et de vanité. On la brodait en or, en argent, en soie, en pierres précieuses. Les Flamands et les Anglais la portaient blanche , les Français la portaient ordinairement rouge ; à la croisade des Albigeois on la porta sur la poitrine. Les pèlerins, au retour de la

(1) Matli. Paris, anno 12'i5.

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Toi re-Sainte, la détachaient de leur épaule et la plaçaient sur leur dos ou à leur cou. Il y avait d'ailleurs l'habit du retour comme Thabit du départ. Les pèlerins, avant de revenir dans leur pays, allaient aux environs de Jéricho couper des branches de palmier et les rapportaient en témoignage de leur vœu. De retour chez eux ils allaient rendre grâces à Dieu, dans l'église de leur paroisse, du succès de leur voyage, et présentaient ces branches de palmier au prêtre, qui les déposait suil'autel. Quelques-uns avaient des relic[ues du Sinaï suspendues à leur cou. A côté de ces pèlerins de la Terre-Sainte, il y avait aussi les pèlerins de la ville éternelle. « Ceux qui revenaient de Rome, dit M. de Yilleneuve-Trans , avaient de grosses clei's figurées sur leur manteau, et les visiteurs de Saint-Jacques de Compostelle attachaient des coquilles à leur cbaperon. Tous du reste revêtaient la longue robe étroite, serrée par la ceinture de cuir, qui attachait aussi le rosaire. Des chapeaux à larges bords, retroussés par-devant, couvraient leur tête ; nobles et vilains voyageaient de même (1). v Pour compléter ce tableau nous dirons encore que ces pèlerins avaient la barbe longue et de pleine venue, et c'était là une exception, car déjà sous Louis le Jeune on ne gardait généralement de barbe que ce qu'il en fallait pour former avec les moustaches l'encadrement de labou,che, quelquefois même on supprimait complètement les moustaches et la barbe.

(1) /7(a/. de saint Louis, t. H, p. 99 100.

INDUSTRIES SOMPTUAIUES.

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