MAISONS DU QUATORZIÈME SIÈCLE
merce, les caves se composaient quelquefois de deux étages superposés ; dans le nord, où les populations urbaines étaient beaucoup plus entassées que dans le midi, et où le terrain à bâtir atteignait par cela même un prLx beaucoup plus élevé , les caves servaient souvent d'habitation, comme cela se voit encore aujourd'hui sur quelques points de la Flandre et de l'Artois. On y pénétrait par des portes pratiquées sur la rue.
Dans quelques villes, et principalement dans le midi, les bourgeois riches ajoutaient des tours à leurs maisons. Avignon, au commencement du xiii^ siècle, ne comptait pas moins de trois cents maisons de cette espèce ; d'autres étaient surmontées de créneaux, comme on peut le voir à Metz ; d'autres encore offraient, à la chute des combles, des chéneaux en pierre décorés d'élégantes balustrades. A Cambrai, aux xii*^ et xiii^ siècles, les maisons étaient précédées d'une cour avancée, fermée par un mur crénelé derrière lequel les habitants se retranchaient comme dans une forteresse. Les familles nobles faisaient sculpter leurs armoiries au-dessus des fenêtres, et sous le rapport de l'ornementation, rien n'est plus varié que les façades de cette époque. « Les productions de la sculpture , dit M. Amaury Duval, « décoraient tout l'intérieur comme l'extérieur des temples, et même des mai- « sons particuhères ; on plaçait partout des statues et des bas-reliefs, ou des orne- « ments tels que des branchages, des figures d'animaux, des êtres de toute espèce « dont le plus souvent le type n'existait point dans la nature (1). » On cite comme l'un des plus remarquables échantillons de l'architecture civile de ce temps la façade de la maison de Reims connue sous le nom d'Hôtel des comtes de Champagne. Cette façade est décorée de cinq statues en ronde bosse, de grandeur naturelle, représentant des musiciens assis qui jouent de divers instruments. Quant à la disposition intérieure, dans les maisons princières et féodales elle est toujours à peu près la même. On y trouve une grande saile, qui sert à donner des fêtes, à recevoir les vassaux quand ils viennent faire acte de foi et d'hommage, à tenir les plaids, c'est-à-dire à rendre la justice. A côté de cette salle est placée celle des gardes, qui se réunit par une galerie au logis du seigneur et de sa famille, lequel est entièrement distinct des pièces de service, des écuries et des remises.
Les maisons du xiv^ siècle sont moins gracieuses à l'extérieur que celles du xiii*. Les frontons triangulaires remplacent sur les façades les couronnements horizontaux. Les étages, qui sont au nombre de deûx ou de trois, font quelquefois sailhe les uns au-dessus des autres. Les planchers sont soutenus par des poutrelles entre
(1) Histoire littéraire de la France, t. xvi, pag. 313.
MAISONS DU QUINZIÈME SIÈCLE. 255 lesquelles est étabK un carrelage ou un dallage en grosses pierres, de manière à ce que le bois reste apparent des deux côtés. Le niveau de ces planchers est marqué à l'extérieur par un bandeau. Les croisées, plus larges et plus ouvertes que dans le siècle précédent, imitent les croisées des églises, et l'on trouve quelquefois dans leurs embrasures des bancs de pierre adossés aux murs. De légers escaliers en limaçon s'élèvent du rez-de-chaussée jusqu'au comble, et d'énormes gouttières, . en forme d'animaux, font sailhe sur la rue. Dans les constructions en charpente, les pignons sont peints ou recouverts d'ardoises ; les extrémités des poutres, qui semblent percer les parois, offrent aux yeux des passants des images bizarres ou obscènes.
Au siècle, le système général des constructions privées i-este à peu près le même; seulement l'ornementation est beaucoup plus riche, et l'on voit s'élever de solides habitations en pierre, dont le spécimen le plus curieux et le plus élégant est l'hôtel de Jacques Cœur, à Bourges. Toutes les classes de la société semblent alors s'éprendre d'une passion singulière pour les décorations arcliitecturales. On se met à peindre de couleurs éclatantes l'extérieur des pignons ; on y fait sculpter des soleils dorés, des écussons ; les margelles des puits elles-mêmes se couvrent de peintures et de dorures (1). « Sm'les solives des fenêtres, dit Monteil, et surtout sur « les soUves des portes, on sculptait ou la représentation du maître de la maison, « avec l'habit et les insignes de son état, ou celle du saint qu'il affectionnait le « plus, ou celle de personnages antiques, ou quelquefois même celle de gro- « tesques personnages qui vous faisaient rire. » Était-ce seulement pour égayer les passants que les artistes exposaient ainsi à leurs yeux des figures où le type naturel était sans cesse falsifié, des têtes d'hommes avec des oreilles d'âne, des ânes avec des oreilles d'homme, en un mot, des monstres, composés des parties les plus hétérogènes ! Nous ne le pensons pas. Si l'on rapproche de ces bizarres figures quelques-unes des traditions tératologiques du moyen-âge, on reconnaîtra sans peine que les artistes ne faisaient que s'inspirer des récits qui cir(-ulaient autour d'eux, et que, cette fois encore, ils n'étaient que les interprètes fidèles des croyances de leur temps.
La distribution intérieure et les proportions des maisons bourgeoises ne répondaient pas à l'élégance de leur décoration. Elles ne contenaient guère qu'une seule grande pièce, oû se réunissaient tous les membres de la même famille, y compris les domestiques. Cette pièce servait tout à la fois de salle à manger, de chambre à cou-
(i) Bulletin du Comité des arts, année 1840, p. 13-2.