MAISONS DU SEIZIÈME SIÈCLE
cher, de salle de réception et même de cuisine ; le reste du logis se composait de petites chambres, sans aucune espèce de dégagement. En un mot, les maisons, comme les villes étaient très-resserrées ; elles manquaient d'air, et ce défaut capital explique peut-être en partie la fréquence et la gravité des épidémies qui venaient périodiquement décimer les populations. Cela tenait, du reste, à l'état de guerre perpétuelle dans lequel vivaient ces populations ; toutes les villes étant fortifiées, et la construction des remparts exigeant de grandes dépenses, on resserrait autant que possible le périmètre de leur enceinte. Quelquefois même une seule et même ville était divisée en deux parties , la cité et le bourg , qui avaient chacune ses murailles et ses tours. Le nombre des habitants avait beau augmenter^ l'enceinte restait la même, et il en résultait nécessairement un entassement considérable. On peut croire aussi que le peu de largeur des rues, et leur direction oblique tenaient à des considérations militaires, et qu'on les disposait ainsi, afin de pouvoir plus facilement s'y défendre, dans le cas où les remparts seraient escaladés.
Déjà dès le milieu du xv*' siècle, quelques modifications avaient été apportées dans le système architectural des grandes constructions civiles. Le mouvement de la renaissance rendit ces modifications plus sensibles encore, et l'on vit les traditions du moyen-âge lutter avec les traditions gréco-romaines. La fin du xv^ siècle et les premières années du xvi^ furent véritablement la belle époque des palais, des châteaux et des hôtels. Les bas-reliefs, les statues, les arabesques furent prodigués à l'infini. Toutes les fantaisies gracieuses des belles miniatures gothiques s'incrustèrent dans la pierre et se combinèrent harmonieusement avec les lignes majestueuses de l'architecture antique. Le magnifique hôtel Bourgtherould , à Rouen, l'hôtel de Cluny, à Paris, sont de cette époque, connue sous le nom à' époque de transition. « L'on voit généralement, dit un historien de Louis XII, par tout le « royaume, bâtir de grands édifices, tant publics que particuliers, et tout pleins « de dorures, non pas les planches tant seulement et les murailles qui sont par « Je dedans, mais les couvertures, les toits, les tours et statues, qui sont au de- « hors, et sont les maisons meublées de toutes choses plus somptueusement que « jamais ne furent (1). » La noblesse alors ne vivait plus exclusivement sur ses terres, comme au moyen-âge ; elle habitait volontiers dans les villes, attendu que d'une part, depuis l'invention de la poudre, les châteaux fortifiés avaient perdu leur . importance, et que de l'autre, par suite de l'abaissement de la féodalité, les grands feudataires, pour continuer à tenir une certaine place dans l'État, s'étaient vus
(1) Claude Seyssel, Histoire de Louis XII, Paris, 16 i 5, in-4.
ATELIERS ET BOUTIQUES. 257 forcés de se mettre au service du roi et d'entrer dans les charges. Cette circonstance contribua beaucoup à multiplier dans les villes les habitations somptueuses. Entraînée par l'exemple, la bourgeoisie riche fit pour ses maisons ce que nous l'avons si souvent vu faire pour ses habits : elle singea la noblesse. Les habitations des simples particuliers eux-mêmes furent surchargées d'ornements ; mais la distribution intérieure resta à peu près ce qu'elle était dans les âges précédents : les pièces ne furent point agrandies. Les maisons des marchands et des ouvriers étaient surtout extrêmement resserrées, et l'essor que prit l'industrie à cette époque ne paraît point avoir influé sur l'étendue des habitations commerciales. Les statuts des corporations d'arts et métiers, imposant généralement aux artisans l'obhgation de travailler en quelque sorte sous les yeux du public, de manière à ce que chacun pût voir et ouir les outils, la plupart des ateliers étaient situés dans un rez-de-chaussée ouvert ; il en était de même des boutiques. Leur devanture, depuis le xn^ siècle jusqu'au xv^, fut formée, dans les maisons en pierre, par un arc en plein cintre, et comme les statuts des métiers donnaient à chacun droit de contrôle sur les marchandises, et autorisaient la dénonciation contre toutes les fraudes commerciales, les transactions se faisaient , pour ainsi dire , en plein air ; l'acheteur n'entrait point chez les marchands ; il restait dans la rue, et la vente se faisait sur une large tablette d'étalage qui s'avançait sur la voie publique. Le soir, après le couvre-feu, cette tablette, qui était attachée à l'appui, se redressait pour former la fermeture, en se rejoignant avec un volet supérieur fixé à un linteau de bois qui restait relevé pendant le jour comme un châssis à tabatière. Ce mode de fermeture resta fort longtemps en usage, et l'on en trouve encore aujourd'hui les traces dans quelques-unes de nos anciennes villes (1). On comprend quels inconvénients présentait un pareil système; il laissait les marchands exposés à toutes les intempéries des saisons, et ceux-ci n'avaient pour se garantir du froid qu'un grand réchaud de braise. Ce n'est qu'à dater du dix-huitième siècle qu'on voit paraître les châssis vitrés et les quinquels, car jusque-là les boutiques étaient éclaii^ées par des lanternes ou des chandelles placées dans des verres cylindriques pour les défendi'e contre le vent (2). Ce fut Paris qui donna, pour la première fois, dans la rue Vivienne, le modèle du vitrage et de la décoration modernes. En Flandre, un grand nombre de boutiques étaient situées au-dessous du sol, et on y descendait par plusieurs marches.
(1) Voir pour les modèles de fermetures : VioUet-le-Duc, Dictionnaire raisonné de l' Archileclure française, t. ii, pag. 236, 237. Ce livre est de tous points excellent.
(2) De la Querière, Description des maisons de Rouen, t. ii, p. 84 et suiv.
Quoique l'usage de la pierre et de la brique fût de plus en plus répandu, on construisit encore au xvi^ siècle une grande quantité de maisons en bois. Quelquesunes, comme dans les âges précédents, furent recouvertes d'ardoises découpées de manière à former des compartiments ; d'autres furent garnies de briques vernissées dans les vides qui se trouvaient entre les pièces de charpente. Les toits prirent une forme très aiguë, et les étages supei'posés en saillie semblaient disposés tout exprès pour cacher aux passants la vue du ciel. Malgré les prescriptions formelles des ordonnances de police, un grand nombre d'habitations étaient encore couvertes en chaume, et plusieurs d'entre elles avaient de petits jardins sur rue, enclos de haies vives. Toutes les villes, même celles d'une importance secondaire, étant encore emprisonnées dans leurs vieilles murailles, ne pouvaient point s'agrandir ; chacun gardait la demeure de ses pères dans l'état où il l'avait trouvée, et on ne rebâtissait que dans les cas de guerre ou d'incendie. Cependant, malgré la persistance des habitudes et l'immobilité qui semblent caractériser le moyen-âge, le xvi^ siècle peut être considéré comme une époque de rénovation complète. Les châteaux perdirent leur importance militaire et les bâtiments d'habitation remplacèrent les bâtiments de défense. Dans la seconde moitié de ce siècle, le goût de l'architecture romaine finit par l'emporter sur l'architecture du moyen-âge ; la sculpture entra dans la même voie, et les constructions civiles, qui jusqu'alors avaient été comme le décalque fidèle des constructions religieuses, se sécularisèrent en quelque sorte, et portèrent la double empreinte de la renaissance des lettres antiques et de la réforme.
Le savant M. de Caumont, qui a fait une étude particulière et approfondie de l'architecture du moyen-âge, et que nous avons par cela même l'occasion de citer comme un excellent guide, dit que le style du xvi« siècle se reproduit souvent au xv!!*" ; qu'on voit encore fréquemment à cette dernière époque les maisons de pierre ayant sur la rue un pignon triangulaire avec des fenêtres divisées en quatre parties par des croisées de pierre, et munies d'escaliers en saillie formant des espèces de tours. Les toits, à la même époque, restèrent encore fort aigus, et ce ne fut qu'à la fin du règne de Louis XIV qu'ils changèrent de forme par l'adoption du système des mansardes. Nous ajouterons que ce qui (caractérise à cette date les palais, les hôtels et les habitations des personnes riches, nobles ou bourgeois, c'est la hauteur majestueuse des fenêtres et des plafonds, la largeur des escaliers, la grandeur des saUes. Au xvni* siècle, tout se rétrécit, les appartements et les meubles, et la différence est aussi grande entre le style Louis XIV et le style Pompadour qu'entre la marquise de Pompadour et madame de Maintenon.