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TAPISSERIES

de la conquête est expliqué par des inscriptions qui se trouvent au bas des figures, et, suivant la juste remarque de Seroux d'Agincourt, c'est une histoire écrite et peinte en même temps (1). Du reste, la représentation de faits historiques contemporains n'était pas très-commune , et le plus souvent les dessins étaient empruntés à l'Ancien et au Nouveau-Testament, à la Vie des saints, aux temps fabuleux de l'antiquité, ou à l'histoire romaine défigurée par la tradition du moyen-âge. Les aventures tirées des romans ainsi que les allégories morales, les chasses et les animaux fantastiques y tenaient aussi une grande place, et l'on peut dire sans exagération que les tapisseries forment, siècle par siècle, la contre-partie delà littérature, et reproduisent toutes les inspirations du génie national. Quand l'interprétation de l'Apocalypse est le travail préféré des écrivains et le sujet de i)rédilection des miniaturistes, elles représentent des scènes de la vision de saint .lean, comme on le voit par* celles qui figurent à la cour plénière tenue par saint Louis dans la ville de Saumur, en 1241; elles sont mystiques et chevaleresques au temps du mysticisme et de la chevalerie ; allégoriques ou satiriques au déclin du moyen-âge ; grecques ou romaines au moment de la renaissance des lettres antiques.

Les inventaires du xiv^ et du xv*' siècle montrent que les tapisseries formaient à cette date l'une des parties les plus importantes du mobilier des grands personnages. En 1385, Philippe le Hardi fait acheter à Arras, pour la somme de sept cents francs, un drap de haute lisse ouvré en or, de trente-six aunes de long, représentant l'histoire des vertus et des vices. En 1419, Jean sans Peur, achète dans la même ville, au prix de quatre mille francs, une autre pièce d'une surface de deux cent dix aunes carrées, représentant des évêques, des archevêques, des rois et Vunion de sainte Eglise. Les mentions de ce genre sont extrêmement fréquentes dans les vieux comptes, et les répareurs de la lapiscerie figurent parmi les officiers de la maison des princes et des rois.

Les tapis sarrasinois et les tapisseries dites de haute lisse étaient les plus riches et les plus recherchés. M. Depping, dans ses notes sur le Livre des Métiers d'Étienne Boileau, dit que les tapis sarrazinois paraissent avoir été une imitation de ces beaux tapis de luxe dont l'Europe devait la connaissance à ses relations avec l'Orient. Quant à la haute lisse, elle était faite de soie et de laine, et , suivant Ouin-Lacroix, on l'appelait ainsi de la disposition des lisses ou plutôt de la chaîne qui servait à la travailler, et qui était tendue perpendiculairement, tandis que dans la basse hsse la chaîne était placée horizontalement, ce qui, du reste,

(I) Histoire de l'Art par les monuments, l. 11. p. l iOotsuiv.

TAPISSERIKS. 281 donnait dans le travail à peu près les mêmes résultats. Les villes de Tournay, de Paris, de Verdun, d'Amiens, étaient célèbres par l'habileté de leurs tapissiers ; ceux de Paris avaient une si grande opinion de leur industrie, qu'ils avaient spécifié dans leurs statuts qu'ils ne travailleraient que pour l'Éjîlise et les gentilshommes (1). Cette belle fabrication reçut nu x\i*^ siècle une impulsion nouvelle, grâce aux talents de Gilles Gobeliu, célèbre teinturier, originaire de Reims, qui vivait sous François F"", et qui donna son nom à la manufacture d'où sont sortis tant de chefs-d'œuvre.

Outre les tentures dont nous venons de parler, on en employait encore de diverses espèces. Les personnes qui n'avaient qu'une fortune médiocre, appliquaient sur les parois de leurs appartements de grandes nattes, artistement tressées avec des pailles de diverses couleurs qui formaient des arabesques et des compartiments. Les gens plus riches y attachaient du drap de soie et des loucUers ou grands picjués de coton, qui avaient pour objet de rendre moins sensibles les effets de l'humidité dans les murs. Très-souvent aussi dans les habitations de luxe, et principalement au xvi^ siècle,' on remplaçait les tentures d'étoffe par des cuirs vernissés, gauffrés et dorés, auxquels on donnait le nom d'or hazanc (2). L'usage de ces cuirs remonte fort loin; on s'en servait d'abord pour les équipements militaires et les harnais des chevaux de guerre et de luxe, et plus tard on les appliqua comme nous venons de le voir à la décoration des appartements. Au xvi** siècle on y imprimait en relief des personnages qu'on peignait ou qu'où rehaussait d'or. On les employait encore dans le xvn^ siècle, mais à cette date la riche ornementation du moyen âge avait à peu près disparu, et ce n'était plus qu'une simple basane à fond clair qu'on décorait de fleurons dorés. Paris, Lyon et Avignon, avaient le monopole de cette industrie, qui reçut de la part des rois les mêmes encouragements que l'industrie des tapis et des glaces, et l'on sait que Henri IV en avait établi plusieurs manufactures dans les faubourgs Saint-Jacques et Saint-Honoré.

Les divers objets dont nous venons de parler étaient d'une grande élégance, et les échantillons qui ont été conservés, et qui se voient encore dans quelques-uns de nos musées, montrent que les procédés de fabrication étaient déjà très-perfec-

(1) Voir Achille Jubinal : Les Anciennca lapiHserics lùsloridcH, ou Colleclion des moiinmenls les ]ilus remarquables de ce genre qui nous sont restés du moyen-dge, à j/arlir du \i" siùjle jusqu'au \i i*^ iiiriusivement. Paris, 1837, 2 vol in-fol. avec 132 pl.

(2) IJe La Ouerière: Recherches sur le cuir doré nuricnnemerd a;)i)cié or basané, et Description de idusieurs peintures approi^riées à ce genre de décor. Uuiu'ii, i!S3 ), in-8.

282 mosaïque ET CARRELAGE.

tionnés, et que nos aïeux, dans cette partie de la décoration de leurs appartements, nous étaient supérieurs sous le rapport de la richesse et du confortable.

Mosaïque et carrelage. — Nous avons dit plus haut, en parlant de la peinture murale, que le moyen-âge avait hérité, pour ce genre d'ornement, des traditions de l'architecture antique. 11 en fut de môme pour la mosaïque (1). De nombreuses découvertes prouvent que cette décoration était frécpiemment employée chez nouf , dans les premiers siècles c|ui suivirent la conquête de Jules César. Nous citerons comme exemples la mosaïque découverte à Aix en 1843, au centre de laquelle on voit un personnage vêtu en Apolloa Musagète et jouant de la lyre, et la mosaïque dite de Bellérophon, trouvée à Autun. Sous le règne de Charlemagne, le pavage en mosaïque fut encore appliqué dans les églises, comme on le voit par la chronique de l'abbaye de Centule. Dans certaines parties de la France il se maintint bien au delà des Carlovingiens; seulement entre la mosaïque romaine et celle du moyen âge, il y a cette différence cjue la première est faite au moyen de petits cubes de marbre de couleurs diverses maintenus entre eux par une espèce de mortier, tandis que dans la seconde elle se compose le plus ordinairement de carreaux de terre vernissée ou émaillée. On y enqiloyait aussi quelquefois le marbre, mais seulement comme accessoire, et en le comljinant, soit avec les carreaux dont nous venons de parler, soit avec des cubes de verre colorié. Ces sortes de mosaïques, d'une élégance et d'une richesse merveilleuses, succédèrent dans le pavage des églises aux mosaïques en marbre et en porphyre, qui étaient encore de mode, comme nous l'avons dit plus haut, au temps de Charlemagne. On peut en voir un magnifique échantillon dans les chapelles absidales de l'église de Saint-Denis, échantillon cjui remonte à l'époque de la reconstruction de cette église par Suger. Nous citerons également le pavé mosaïcpie qui ornait la chapeUe primitive de l'abbaye de Saint-Bertin, à Saint-Omer, et qui a été déterré il y a quelcjues années.

Les pavages dont nous venons de parler passèrent des établissements religieux aux établissements civils (2); car il est à remarc{uer que chez nous, dans les institutions comme dans les arts, comme dans l'industrie elle-même, tout est d'origine ecclésiastique ou romaine. Au xiii^ comme au xiv*^ siècle, les mosaïques

^1) Voir Bullelin du Comité des arts, t. I, p. 240 cl suiv. — Wallcl. Description du pave de la ealhcdralc de Saint-Omer, in-i, avec 10 pl.

(2) On trouvera de très-remarquables dessins de pavages en terre vernissée, dans un exemplaire du loman de Renaud de Montauban, siècle, conservé à la Bibliothèque de l'Arsenal, sous le n° 244. B. L. F.

mosaïque et carrelage. 283 on terre cuite eurent une grande vogue. Ces mosaïques, qui rappelaient les azulejos des Arabes, représentaient des rosaces, des entrelacs, des fleurs, des tours, des armoiries, des animaux fantastiques. Dans les salles de quelques châteaux, elles formaient des échiquiers sur lesquels les joueurs pouvaient faire leur partie comme sur un échiquier portatif. Quelquefois aussi, elles formaient de simples compartiments de diverses nuances. Les vives couleurs dont elles brillaient étaient obtenues par les oxydes métalliques qui entraient dans la composition de leurs vernis. Tout porte à croire qu'on les appliquait quelquefois à la décoration extérieure des maisons, et Rabelais, dans son Pfl»fa(jfrMc/, parle de carreaux bleus qu'on fabriquait à Beauvais, et qui servaient à cet usage.

On conserve aujourd'hui, dans plusieurs musées, de nombreux échantillons de ces carreaux anciens, et ces précieux débris donnent une idée très-avantageuse de ce mode de pavage ; aussi l'industrie moderne s'est-elle empressée de les imiter, et nous possédons aujourd'hui en France plusieurs fabriques qui reproduisent avec une fidélité parfaite les dallages vernissés des xui*^ et xiv siècles. Nous ajouterons que ces dallages , dont on ne connaît point d'échantillon antérieur au xn*^ siècle, étaient tantôt en briques émaillées, tantôt en briques incrustées, tantôt en faïence peinte, et qu'il y avait aussi, mais beaucoup plus rarement, des carreaux en relief.

Les mosaïques en terre cuite n'étaient point le seul ornement des parquets du moyen âge. Un étendait sur ces parquets de la paille ou du foin. « Ces litières de paille, dit Legrand d'Aussy, furent jugées si saines et si agréables, qu'on en fit usage dans tous les appartements, et surtout chez les grands seigneurs et les rois, où elles étaient plus nécessaires que partout ailleurs à cause de la vaste étendue des pièces, lesquelles n'avaient qu'une seule cheminée. » Cette remarque est confirmée par un grand nombre de faits. En 1208, Philippe Auguste décide que toutes les fois cju'il sortira de Paris, la paille étendue dans ses appartements sera donnée à l'Hôtel-Dieu; et, en 1373, Charles V exempte les habitants d'Aubervilliers du droit de prise, à condition qu'ils lui fourniront chaque année, pour son hôtel, quarante charretées de paille. Les habitants de Surènes, en 1406, obtiennent la même exemption moyennant huit charretées.

Albéric de Trois -Fontaines nous apprend que la chambre où Guillaume de Normandie vint au monde était jonchée de paille, et que la sage-femme qui le reçut dans ses bras le déposa sur cette paille. L'enfant, en agitant les doigts, en saisit quelcjnes brins, et comme la sage-femme cherchait à les reprendre, il les serra bien fort comme s'il eût refusé de les lâcher : Parfoij, dit-elle alors, cet enfant com-

28 'i MOSAIQLE ET CAIîRELAr.K.

mencc jeune à eoneqiicrre. Quand le duc eût grandi, le pronostic se vérifia, et la postérité lui décerna le nom de Concpiérant, qu'une pauvre femme lui avait donné dès le premier jour de sa vie.

En été, l'herbe verte et le feuillage remplaçaient la paille, et on en tapissait les nmrs pour entretenir la fraîcheur. Ce détail est attesté par Froissart : « Le comte de Foix, dit cet historien, entra dans sa chambre qu'il trouva toute jonchée et pleine de verdure fraîche et nouvelle, et les parois d'environ toutes couvertes de rameaux tous verts pour y faire plus frais et odorants, car le temps et l'air du dehors estoit merveilleusement chaud. »

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