TABLES
se servir des tables de l'Italie, et à manger comme eux assis ou plutôt à demicouchés sur des coussins. Les tables romaines, on le sait, étaient rondes, carrées ou circulaires. La table carrée, appelée cartihulum par Varron, a gardé ce nom jusqu'au V siècle. La table circulaire se nommait sigma, à cause de sa ressemblance avec cette lettre grecque, qui, sous les empereurs, avait la forme da G. Quant à la table ronde, elle est quelquefois désignée, dans le latin du moyen-âge, sous le nom de cilliba ou cillaba.
Le sigma est mentionné par Sulpice-Sévère dans la vie de saint Martin. On le retrouve au xi^ siècle figuré sur la tapisserie de'.la reine Mathilde, et il en est encore question dans un manuscrit du xv^; ce qui prouve, une fois de plus, la persistance des traditions latines à travers la société chrétienne.
On sait avec quelle richesse étaient fabriquées les tables romaines. On y employait l'ivoire, l'écaillé, les racines des bois les plus précieux ; on les ornait de ' plaques de cuivre, d'argent et d'or ; on les incrustait de mosaïques et de pierres précieuses (1); on sculptait sur leurs pieds différentes représentations d'animaux, comme le prouvent ces vers de Juvénal :
...Latos nisi sustinet orbes Grande ebur, et niagno sublimis pardus biatu.
Ce luxe fut imité par les Francs, devenus les maîtres de la Gaule romaine. Fortunat parle d'une table artistement travaillée sur laquelle était représentée une vigne. A l'époque carlovingienne, deux chanoines de Sens, habiles orfèvres, fabriquent une table d'or, incrustée de pierres précieuses, et, dans la Vie de Charlemagne, Éginhard nous apprend qu'au nombre des meubles précieux qui appartenaient à ce grand homme, il y avait trois tables d'argent et une d'or d'une vaste dimension etd'un poids considérable. L'une de ces tables, de forme carrée, représentait Constantinople ; une autre, de forme ronde, représentait Rome, et la troisième, « qui surpassait de beaucoup les deux autres par la beauté du travail, comme par le poids, offrait la description de l'univers, » c'est-à-dire, comme on le voit dans les Annales de saint Berlin, la figure du globe terrestre, les constellations et les mouvements des diverses planètes. Éginhard ajoute que deux de ces tables étaient destinées par l'empereur à la basilique de Saint-Pierre de Rome, et à l'éghse cathédrale de Ravennes, ce qui donnerait heu de croire que c'étaient plutôt des
(1) Voir sur les tables romaines : Cicero, Oralio VI, in Verrem ; — //orat im, Sat. 4 et 8, lib. II. — Mémoires de l'Académie des inscriptions, l'« série, t. I, p. 335.
TABLES. 293 objets de curiosité que des meubles usuels; mais, comme Égiuhard ne précise rien à cet égard, nous avons cru devoir en parler ici , et les considérer comme de vraies tables à manger qui figuraient dans les réceptions extraordinaires.
Au xiv« siècle et au xv^, la plupart des tables dessinées dans les miniatures affectent la forme d'un carré long; elles sont assez étroites, et les convives ne sont assis que d'un côté. Mais il n'y a point de règle générale. A la même époque, il y en avait, ainsi que nous l'avons dit plus haut, de rondes (1) et de carrées; quelques-unes étaient élevées sur des gradins. Les personnes de distinction avaient un dais au-dessus de la place qu'elles occupaient, comme on le voit dans ces vers du roman de Garin :
Quant lu la cort des chevaliers de pris, Li mangiers fu apprestez et garnis....
Au plus haut dois sist li rois Anseis.
Nous avons dit plus haut que les Gaulois, quand ils se mettaient à table, s'asseyaient sur des bottes de foin. Après la conquête, le foin fut remplacé par des coussins et des lits, et sous la monarchie franque, on mangea tantôt couché et tantôt assis. La simultanéité des deux usages est attestée par plusieurs documents. Ainsi , nous voyons dans le moine de Saint-Gall , un évéque s'asseoir par terre sur des coussins de plumes, dans un dîner qu'il avait offert à deux grands dignitaires de la cour de Charlemagne, et, vers la fin du xi^ siècle, saint Arnoul, évéque de Soissons, fait étendre des tapis sur le parquet pour prendre son repas, tandis que, d'autre part, Grégoire de Tours nous montre trois nobles feudataires du pays de Tournay, assis sur un mêm.e banc à la table de Frédégonde, qui les fait tuer à coups de hache à la place qu'ils occupaient pendant le repas (2). Nous voyons aussi, dans Sulpice-Sévère, saint Martin s'asseoir sur un escabeau pour dîner à la table de l'empereur Maxime. «Ces escabeaux, dit Legrand d'Aussy , ainsi que les sellettes, étaient fort en usage au temps de Louis-le-Gros, mais seulement dans les repas domestiques. «Dans les festins d'apparat, on faisait asseoir les convives sur des bancs.
(1) Ces tables rondes, mensœ rolmdœ, ont donné leur nom à une institution chevaleresque, qui ellemême est devenue le sujet de tout un cycle de poëmcs et de romans. Suivant Ducange, la Table-Konde était le nom d'une espèce de tournois, parce qu'avant de prendre part à cette fête guerrière, les chevaliers se plaçaient, pour dîner ensemble, autour d'une table circulaire afln d'éviter les querelles qu'auraient pu soulever les questions de préséance. C'était là dans la chevalerie une sorte de symbole d'éga lité et de fraternité.
(2) Grégoire de Tours, llist. ecclés. des Francs, l^v. X, chap. XXIV.
20/t LINGE DE TABLE.
et c'est de là qu'est venu le mot banquet. Postérieurement à Louis-le-Gros, et jusqu'au moment où les pliants et les chaises furent mis à la mode, c'est-à-dire jusqu'au xv^" siècle, l'usage des bancs prévalut. Quand ces Lancs avaient des dossiers ils étaient réservés aux personnages les plus importants, qui s'asseyaient du côté du mur. Les convives d'un rang moins élevé se plaçaient en face des premiers sur de simples escabeaux. C'est là du moins ce qui nous parait résulter de la disposition des tables dans un grand nombre de miniatures. On peut voir à l'hôtel de Cluny un curieux spécimen de ces bancs de table, provenant du réfectoire d'une abbaye et datant du xv*" siècle. Trente-cinq panneaux, répartis en cinq rangs superposés , forment le dossier en avant duquel se projette un dais travaillé à jour. Au sommet du dossier, deux évangélistes tiennent des livres ouverts, et des anges couronnent la Vierge (1).
Le linge de table. — Ce que nous venons cft dire de la richesse et de la beauté de certaines tables sous les carlovingiens, nous donne tout lieu de croire que ces tables de luxe restaient toujours découvertes et qu'on y mangeait sans nappe, car autrement leur décoration eût été cachée aux yeux des convives. Cependant les nappes sont mentionnées à une époque très-ancienne, et on peut penser qu'on les employait dans les repas ordinaires et sur les tables dont on se servait habituellement. Il en est parlé dans les poésies de Fortunat, dans la vie de saint Éloy et dans le poëmc d'Hermold le Noir, contemporain de Louis le Débonnaire. Vers le même temps, on voit figurer dans un inventaire de l'abbaye de Fontenelle des nappes de dix aunes de long sur deux et trois de large, ce qui fait dire à Legrand d'Âussy qu'on les pliait en deux.
Au xiu^ siècle, les nappes se nomment des doiibliers, et à partir de cette époque, on en voit presque toujours sur les tables qui sont représentées dans les miniatures des manuscrits. Elles sont très-grandes et pendent presque jusqu'à terre, de manière à cacher les pieds des convives. Outre les doubliers, nous connaissons les tavaioles, nappes d'un fil très-fin et très-blanc, qui servaient aux festins de noces, aux repas de famille, et dans lesquelles on portait les enfants aux fonts' baptismaux. On peut croire, par ce qu'on voit dans quelques manuscrits, que
(1) Voir, pour la description de ce beau meuble, les Annales archéologiques, de M. Didron, t. I, p. 26. Le manuscrit 6,731 de l'ancien fonds français, à la Bibliothèque impériale, contient de nombreuses représentations de tables à manger, de sièges de table et de dais de table. On les trouve aux
olios o-9o-138-222-228-324-33i-341-35;j. Les miniatures que nous venons d'indiquer sont de la plus
belle exécution et donnent une idée fort exacte des dîners du moyen-âge.
VAISSELLE ET POTERIE DE TABLE. 295 les tavaioles étaient damassées. Quant aux serviettes, elles n'étaient guère en usage que dans les maisons princières, chez les nobles, les grands dignitaires de l'église ; et Montaigne nous apprend que ce n'est que de son temps, c'est-à-dire dans la seconde moitié du xvi® siècle, que les simples particuliers commencèrent à s'en servir.
Vaisselle et poterie de table. — Cette partie du mobilier de nos aïeux étant sans contredit l'une des plus riches et des plus variées, il nous parait convenable, avant de passer aux descriptions particulières, de présenter quelques notions générales sur les ustensiles dont nous venons de parler, en commençant par les matières qu'on employait dans leur fabrication.
A l'époque gauloise, tous les objets de vaisselle et de poterie sont en terre cuite, A l'époque gallo-romaine, on trouA^e à côté de la terre cuite les métaux précieux , le marbre et le verre. Au moyen-âge, la terre cuite subit une foule de modifications et de préparations différentes : elle est peinte, émaillée, vernissée, dorée ; elle sert tout à la fois à faire des plats pour recevoir les aliments, des vases pour conserver les boissons , et des tasses pour boire ; mais en même temps on applique aux mêmes usages l'or, le vermeil, l'argent, le cuivre doré et argenté, le cuivre pur, l'étain, le verre, le cristal, le marbre, l'agate, le madré, les coquillages, l'écaillé, la corne, le jaspe, la nacre, l'onyx translucide, toutes les pierres transparentes; le bois, et principalement le platane, le buis, l'érable et le tremble. Ces diverses matières se mêlaient ensemble pour se décorer mutuellement. Les émaux les plus riches, les pierres les plus précieuses étaient appliquées sur les métaux, et les formes n'étaient pas moins variées que les matières premières. Les artistes y mettaient toute leur imagination, tout leur talent, tout leur génie même, comme Bernard Palissy et Benvenuto. Les nobles et les princes y mettaient leur fortune, et ce fait s'explique par la difficulté où l'on était au moyen-âge de trouver un placement avantageux pour les capitaux , attendu que le commerce était tout à fait interdit aux nobles et aux gens d'église ; que le prêt à intérêt, assimilé à l'usure, et frappé de réprobation par les lois canoniques , ne pouvait être pratiqué que par les Juifs et les Lombards , et que de plus la propriété foncière se trouvait comme immobilisée aux mains des familles nobles et des communautés religieuses. Par suite de cet état de choses, tous les acquêts se reportaient sur la fortune mobilière, et de préférence sur la riche vaisselle, en raison de ce fait qu'en temps de guerre on pouvait aisément la cacher, qu'on la transportait sans embarras d'un lieu dans un autre, et qu'enfin elle représentait toujours une valeur immédiatement réalisable.