VAISSELLE ET POTERIE DE TABLE
soit qu'on la vendît, soit qu'on la convertit en numéraire, ce qui était facile aux feudataires qui avaient le droit de battre monnaie sur leurs terres, soit enfin qu'on la mit en gage pour emprunter. C'était comme une caisse d'épargne improductive, qu'on utilisait quand les besoins d'argent se faisaient sentir, et c'est de là sans aucun doute qu'est venue cette ancienne manière déparier : fondre sa vaisselle, c'est-à-dire recourir aux derniers expédients, épuiser ses dernières ressources.
Les matières premières étant connues, si nous jetons maintenant un coup d'œil rapide sur l'histoire technologique et archéologique de la vaisselle et de la poterie, nous trouvons les produits de l'industrie gauloise généralement formés d'une terre grossière et très-peu cuite ; quelques vases sont coloriés avec de la sanguine, d'autres sont ornés de dessins en creux; ils sont en général assez élégants de forme, mais les guillocliages ou les compartiments qui les ornent sont irréguliers et grossièrement exécutés, et l'on y sent toujours les premiers tâtonnements d'un art encore barbare auquel manquent les moyens d'exécution. Après la conquête de la Gaule par César, la civilisation romaine fait de suite sentir son influence; c'est alors qu'on voit paraître ces belles poteries rouges, grises et noires, recouvertes d'un vernis brillant, tasses, écuelles, soucoupes, plats ronds à rebords saillants, qu'on retrouve encore chaque jour partout où existent des vestiges d'établissements gallo-romains. Ces poteries, les rouges principalement, sont décorées de dessins d'une exécution parfaite, et la plupart portent la marque des fabricants, ce qui semble indiquer qu'elles étaient considérées comme des objets d'art, et qu'on y attachait un véritable amour-propre d'auteur. On trouve aussi , durant la même période, des ouvrages en verre, tels que flacons, plats et vases à boire. Au milieu des invasions barbares, les traditions élégantes de l'art romain s'altérèrent comme les procédés technologiques eux-mêmes. Le vernis solide et brillant disparut avec les dessins, mais la forme resta à peu près la même (1). Au xii^' siècle et au xm^, la céramique française ne produit que des ustensiles grossiers, recouverts d'un vernis vitrifié. A part les pièces d'orfèvrerie, tout ce qui se faisait de bien à cette époque nous venait de l'Orient, oîi l'on fabriquait de très-belles
(1) Les belles explorations de M. l'ubbé Cochet dans les cimetières mérovingiens, ont fait connaître parfaitement, dans ces dernières années, la céramique des bas siècles de la monarchie française, et nôus ne pouvons mieux faire que de renvoyer nos lectem's au curieux travail dans lequel l'infatigable archéologue a consigné le résultat de ses recherches : la Normandie souterraine. La présence des poteries, ainsi que celle des armes dans les sépultures franques, s'explique par la croyance des conquérants germains de la Gaule ù une sorte d'immortalité matérielle, dans laquelle le mort conservait tous les instincts et tous les besoins de sa vie terrestre et la faculté de les satisfaire.
ÉGUELLES, ASSIETTES ET PLATS. 297 terres cuites émaillées. Chez nous, à cette date, c'est surtout la poterie d'étain qui paraît avoir eu la vogue; car sur les cinquante-quatre potiers qui existaient à Paris en 1 292, cinquante sont qualifiés potiers d'étain, et quatre seulement potiers de terre.
Au xiv« siècle, l'orfèvrerie de table prend une grande extension. Elle devient l'un des principaux objets du luxe des grands personnages; ses progrès continuent dans le siècle suivant, et, au moment de la renaissance, elle produit, en s'alliant à l'art du lapidaire et du joaillier, de véritables chefs-d'œuvre. Les inventaires royaux de cette époque abondent en vases de jaspe, de cristal de roche, d'émerande, montés en or et enrichis de pierreries. Quant à la faïence, elle fut importée chez nous de l'Italie à la fin du xvi^ siècle, et ce n'est que dans les dernières années du règne de Henri IV, qu'on vit s'établir les premières fabriques indigèntïs. Il ne faut pas oubher non plus que Bernard Palissy avait créé, pour la poterie de terre, un genre nouveau qui peut soutenir la comparaison avec les produits artistiques les plus parfaits de la renaissance. Outre les rustiques figurines, dont nous avons parlé plus haut, et qui étaient destinées à embellir les jardins, Bernard Palissy exécuta un grand nombre de plats et de vases, ornés de sujets en relief les plus divers, également remarquables sous le rapport du modelé et de l'application des couleurs.
La fabrication des ustensiles de table peut être considérée comme l'une des plus importantes industries du moyen-âge ; elle occupait les orfèvres, les joailliers, les ciseleurs, les émailleurs; les mazeliniers, qui confectionnaient les coupes de madré ; les potiers de terre et d'étain ; les dynandiers, qui travaillaient le cuivre au marteau ; les crislalliers, qui faisaient des verres taillés et des verres peints, et des vases en cristal ou en pierres naturelles ; les (jagnc-mailles, qu'on appelait aussi gagne-deniers ou gagne-pain, et qui nettoyaient ou raccommodaient la vaisselle (1); et les garnisseurs, que Jean de Garlande appelle cipharii.a Ces ouvriers, dit-il, incrustent les vases avec des lames d'or et d'argent ; ils posent des pièces aux coupes à boire, et les entourent de viroles pour qu'elles soient plus fortes, plus belles et qu'elles durent plus longtemps (2). »
ÉcuELLES, ASSIETTES ET PLATS. — Lcs renseignements les plus anciens et les plus précis qui nous soient parvenus sur cette partie du service de table, aux premiers
(1) Paris sous Philippe le Bel. p. :H4.
(2) On pense que ces li ois noms leur étaient venus du salaire qu'on leur donnait pour leur travail^ et qui consistait, soit en un morceau de pain, soit en une maille, petite monnaie de peu de valeiu', soit enfin en un denier, équivalant à peu près à dix centimes.