VASES A BOIRE
en verre, en terre ou en bois, avaient des anses, des couvercles ou des pieds en orfèvrerie ; leurs formes étaient des plus variées et souvent des plus bizarres. Il y en avait, comme disent les inventaires, en manière de cerfs, de lions, de sirènes, d'hommes, de femmes, de bateaux, de tours, de fleurs, et même d'églises. Quelques-uns. comme les vases de table romains, étaient ornés de légendes analogues à leur destination.
Vases a eoire. — Tout ce que nous venons de dire sur les matières et la variété de formes des vases à mettre les boissons, s'ap[)lique également aux vases à boire.
Chez les Gaulois et les Germains, il y avait des vases d'honneur exclusivement réservés aux guerriers illustrés par des actions d'éclat : c'étaient des cornes d'urus ornées de cercles de métal. Dans les festins d'apparat, l'amphitryon faisait circuler ces cornes autour des tables, et les convives y buvaient chacun à son tour. L'usage s'en est conservé fort longtemps. On s'en servit dans une cour plénière que Guillaume, duc de Normandie, tint à Fécamp aux fêtes de Pâques, et on les retrouve figurées sur la tapisserie célèbre où Mathilde, femme de ce même duc, a représenté les épisodes les plus remarquables de la conquête de l'Angleterre. Enfin, elles sont encore fréquemment mentionnées dans les poëmes chevaleresques du xiii^ siècle.
Parmi les différentes espèces de vases à boire qui sont le plus souvent indiquées par les chroniqueurs, les poètes ou les inventaires, on remarque Vahnivoir, le creuscqiiin, Iol juste, le graal, qui est aussi quelquefois rangé parmi les plats; la justelcttc et surtout le hanap. D'où vient ce mot hanap? Est-ce, comme le pense Ducange, la traduction de anax, qu'on trouve dans Grégoire de Tours, employé pour désigner un vase à boire? Cette opinion nous paraît assez plausible. Quoiqu'il en soit, ce nom fort ancien reparait dans les textes pendant plusieurs siècles. Il y avait des hanaps montés sur un pied ou sur trois pieds, en forme de calice; d'autres sans pied, en forme de coupe; il y en avait avec un couvercle et d'autres sans couvercle ; les matières employées dans leur fabrication étaient aussi variées que leurs formes : c'étaient l'or et tous les métaux précieux, le verre et toutes les espèces de marbre et de pierres translucides, la terre cuite et le bois, entre autres le bois d'aloès et surtout le madré. Quand ils étaient faits avec cette dernière substance, on les nommait en français mazclins et maderins, et en latin mazer, mazerinus,mazariimei mardrinum. Mais qu'était-ce que le madré? Ici se présente une question souvent débattue entre les archéologues, et Ducange lui-même avoue qu'elle est difficile à résoudre. Les uns disent que le nom de vases maderins n'est
VASES A BOIRE. 303 qu'une corruption de celui des vases murrhins, si fameux dans l'antiquité ; mais cette étyraologie n'explique rien, attendu qu'on ne connaît point d'une manière certaine la matière appelée murrha, avec laquelle les anciens faisaient ces derniers vases (I). D'autres croient reconnaître dans le madré l'agate onyx; d'autres encore pensent que le madré était tout simplement du bois. M. de Laborde s'est rangé à ce dernier avis, mais il a le premier, nous le pensons, reconnu clairement ce que d'autres n'avaient fait qu'entrevoir, et il démontre par des déductions qui nous paraissent concluantes, que les vases de madré n'étaient rien autre chose que des vases faits avec du cœur de bois de choix, et qui empruntaient tout leur mérite, toute leur valeur aux riches montures dont ils étaient ornés (2). Il faut, du reste, qu'on y ait attaché un bien grand prix, puisqu'on voit dans la Chronique de Lambert d'Ardres, un seigneur donner un fief important pour trois coupes d'argent et mie coupe de madré, et qu'en 1317, il y avait à la cour un madrinier préposé à la garde de ces sortes de vases .
Nous n'entrerons point dans la description détaillée des hanaps, car ce serait nous exposer à tomber dans de continuelles redites. Nous en mentionnerons seulement quelques-uns pour faire juger de leur richesse et de leur mérite artistique. La Chronique de Fontenelle mentionne un han ip d'argent dont le fond était orné de quatre limaçons d'or. La Chronique d'Âutun en mentionne un autre sur lequel on voyait un lion et un taureau d'argent. Le hanap de saint Louis était en vermeil, émaillé d'azur à l'intérieur, avec des fleurs de lys d'or et une L couronnée. Enfin, dans un inventaire de 1307, nous trouvons un hanap d'or semé d'émeraudes, de rubis et de perles, représentant, par le poids seul du métal, une valeur de 1 1 ,160 fr. de notre monnaie. Les sujets les plus divers étaient figurés sur ces vases, et nous voyons par un passage de la Vie de saint Eustache, abbé de Luxeuil, qu'on y plaçait des emblèmes religieux : « Je ne crois pas, dit Jonas, auteur de cette Vie, qu'il soit contraire à la piété de munir du signe de la croix les vases dans lesquels boit un chrétien, puisque ce signe écarte les dangers dont le diable nous menace incessamment. »
On avait, au moyen-àge, une si grande peur du poison, que, dans les maisons des grands personnages, on ne servait jamais que des vases couverts, et pour jdus de sûreté les couvercles étaient quelquefois fermés à la clef. Ces précautions ne
(I) Taris sous Philippe le Bel, p. o22. — Bibliothèque de l'ÉiOle des charlcs, t. IV, p. 131 et suiv.
(-2) Voir M. de Laborde, jVasJd Laiti/re. Documents cl Glossaire. Paris, 18.)3, 2" partie, p. 371, au mot Madré.
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paraissant point encore suffisantes, on cherchait des préservatifs dans les croyances les plus absurdes elles-mêmes. Or, comme la bête fabuleuse connue sous le nom de licorne, passait pour être l'ennemie de toutes les choses impures, et qu'elle avait, disait-on, la faculté de les découvrir dans les hommes aussi bien que dans les objets inanimés, on s'était imaginé qu'en se procurant de sa corne pour en faire des vases, on pourrait reconnaître facilement si les boissons placées dans ces vases étaient saines ou empoisonnées. Comme on ne s'inquiétait guère alors de vérifier la réalité des choses, on accepta les premières cornes venues pour celles de la licorne , et l'on en fabriqua des coupes qui atteignirent des prix exorbitants ; on fut même souvent contraint de se contenter d'un petit morceau de ces cornes merveilleuses, qu'on faisait tremper dans les boissons; on en fit aussi des manches de couteau, qui, disait-on, suaient du sang quand ils touchaient des viandes empoisonnées. Cette croyance se perpétua jusqu'au xvr siècle, et ce fut le grand chirurgien Ambroise Paré qui le premier s'éleva contre elle et tenta d'en déinontrer la folie.
Détails accessoires du service de table. — Ce que nous venons de dire donne déjà une idée fort avantageuse du confortable et de l'élégance qui distinguaient le service de table de nos aïeux; mais, outre les objets que nous venons d'énumérer, il en existe encore beaucoup d'autres qui n'étaient ni moins riches, ni moins artistement travaillés, c'étaient : les salières, les saucières, les turquoises, les garde-nappes, les oviers, les cresens, les fusequoirs, les barils, les fruitiers, les garde-mangiers, les chaufouères, les dragcoirs, les pots à aumosnes, les fontaines, et les nefs.
Lessalières, acceptorium salinum, n'étaient souvent, chez les personnes peu aisées et même chez les riches, dans les repas de famille, qu'un morceau de pain carré au milieu duquel on ménageait un creux pour y placer le sel, et dans ce cas chaque convive les taillait lui-même; mais dans les maisons princières et les festins solennels, c'était une pièce d'un beau travail auquel on donnait les formes les plus diverses. Les inventaires en citent qui représentent des hommes, des chiens, des cerfs, des perdrix, des autruches, etc. La plus belle salière de la renaissance qui soit arrivée jusqu'à nous, est celle que Benvenuto CeUini fabriqua pour François P''; elle est conservée dans le Trésor impérial de Vienne.
La destination des saucières est suffisamment expliquée par leur nom, et comme les sauces formaient l'une des parties les plus importantes de notre ancienne cuisine, on les servait toujours en grand appareil dans des vases séparés. Le maître
DÉTAILS ACCESSOIRES DU SERVICE DE TARLE. 305 saucier, dit M. de Laborde, était un personnage important, et il était aidé dans son office par les varlets et galopins de saulcerie.
Les turquoises étaient des tenailles servant à casser les amandes et les noisettes.
Les garde-nappes se plaçaient sous les plats, pour les empêcher de salir ou de brûler la nappe. On en faisait en argent, en cuivre, en étain, en bois et en osier.
Les oviers étaient des vaisselets à mangier œufs, c'est-à-dire des coquetiers; les cresens, des vases à l'huile pour la salade; les fusequoirs, des cure-oreilles dont l'un des bouts était en même temps un cure-dents. Les barils, petits vases ronds en métal ou en ivoire, servaient à mettre de la moutarde ou des eaux de senteur. Les garde-mangiers se plaçaient sur les mets pour les empêcher de refroidir par l'évaporation ; les chaufouèrcs, vases de métal remplis d'eau chaude, étaient posés sous les plats comme nos réchauds; enfin les potsàaumosne, pièces très-importantes, étaient destinés à recevoir, soit des morceaux de pain et de viande, soit les restes des repas qu'on distribuait aux malheureux, car les pauvres , cette famille éternelle adoptée par le christianisme, n'étaient jamais oubliés, et le riche au sein de l'abondance se souvenait du verre d'eau de l'Évangile (1).
L'usage de servir pour dessert des épices, des boid)ons et des confitures sèches ou liquides, avait fait adopter des meubles particuhers nommés drageoirs, grandes boites à compartiments où chaque friandise avait une place à part. Le drageoir, garni de cuillers pour prendre les confitures, et orné des sujets les plus divers, était l'un des objets les plus remarquables du service. Il ne faut pas le confondre avec le drageoir de poche et de ceinture qu'on portait sur soi, et qui était rempli de bonbons parfumés pour rafraîchir la bouche.
Au xiii^ siècle et au xiv^, les rois et les grands seigneurs , au lieu de faire servir leurs boissons dans les vases dont nous avons parlé plus haut, les plaçaient dans un seul réservoir divisé en plusieurs compartiments, qui fournissait toute la table de vin et d'hypocras, et qui répandait en même temps des eaux parfumées. C'était ce réservoir auquel on avait donné le nom de fontaine, et il nous faudrait plusieurs pages si nous voulions rapporter tous les passages des inventaires et des
(1) On peut (lire qu'il n'y a point d'inventions auxquelles on n'ait eu recours pour ajouter au prix de la vaisselle, soit sous le rapport de l'art, soit sous le rapport de la curiosité. C'est ainsi que François !«', à qui l'on doit en France la formation de la première collection de médailles, avait fait incruster ses médailles dans des assiettes, des bacins, des aiguières, de telle sorte que dans ce grand siècle de la renaissance la numismatique au berceau ne fut qu'un accessoire de la vaisselle royale. Telle est cependant l'origine de notre cabinet des médailles, que les rois, à partir de François l»', ont enrichi avec un soin tout particulier.