CAGES ET VOLIÈRES
représentaient à pen près exclusivement des sujets de piété, tels que des images de saints, la Vierge Marie, le crucifiement, etc.; ou des allégories mystiques et morales, ainsi que des aventures chevaleresques. Les tableaux religieux se suspendaient de préférence au chevet des lits, et c'était devant eux que les fidèles faisaient soir et matin leurs dévotions. On voit dans un inventaire de 1391, que les tableaux à images qui ornaient le chevet du roi de France voyageaient avec lui.
CAGES ET VOLIÈRES. — A côté des produits de l'art, nos aïeux plaçaient aussi, comme décoration, dans leurs demeures des fleurs et des animaux; mais les animaux paraissent, en général, avoir eu la préférence sur les fleurs. Dans un assez grand nombre de miniatures, on voit non-seulement des chiens, mais des singes, qui gambadent sur le parquet; ces singes traînent après eux une espèce de boulet, attaché au bout d'une chaîne, probablement pour les empêcher de sauter sur les meubles. De nombreux documents attestent que dans les maisons féodales et même dans les abbayes, on élevait cfuelquefois un grand nombre d'anunaux domestiques ou sauvages. A Paris, les chanoines de l'église de Notre-Dame avaient une véritable ménagerie, dans le cloître attenant à cette église. Les ducs de Bourgogne nourrissaient de même dans les parcs de Bruges et de Gand, des lions, des buffles, des ours, des dromadaires, sans parler des chiens et des oiseaux de chasse (1). Mais pour héberger de pareils hôtes, il ne fallait pas moins qu'une fortune princière, et les simples particuliers se contentaient des oiseaux. Aussi les cages sont-elles au nombre des meubles les plus usuels, et au xiv« siècle, elles composent quelquefois, avec les tables et les escabeaux, l'unique décoration des appartements. M. de Laborde, que nous sommes heureux de citer encore, dit ?i propos des cages qu'elles étaient souvent de véritables bijoux par la richesse des métaux précieux qu'on employait pour les faire, et qu'en outre il y avait des bijoux en forme de cage. Il cite à ce sujet divers extraits de comptes, parmi lesquels on voit figurer, en 1387 : « Un estuy de cuir bouilly pour mettre et porter une oagette d'argent à mettre oiselet de Chypre ; » en 1408 : « Une cagette d'argent dorée »; et en 1411 : « Une caige d'argent blanc , le dessus à façon d'une église à croisée. »
Les comptes de la maison de France nous apprennent que dans la plupart des palais de nos rois, il y avait une pièce servant de volière, et désignée sous le nom de chambre aux oiseaux. Le service en était fait par diverses espèces d'employés,
(1) Bibliothèque de l'École des Chartes, iii» série, t. i, pag. 216, 247.
USTENSILES POl'R ÉCRIRE. 333 qui prenaient le nom de pipeiirs du roi, quand ils avaient mission de battre la plaine et les buissons, pour attraper des pinçons, des fauvettes, des rossignols ou des merles, et celui de valet des oiseaux, quand ils étaient chargés de nourrir ceux qui étaient en cage, de leur donner la mousse, la plume ou le crin avec les quels ils tapissaient leurs nids, et de veiller sur les jeunes couvées. L'homme qui soignait, en 1378, les rossignols du château du Louvre, touchait par an vingt livres de gages; et l'on trouve, en 1492, parmi les gens attachés au service de la reine, un valet chargé d'attraper des mouches pour les petits oyselets. N'oublions pas de dire que les oiseaux figuraient au nombre des présents que les villes offraient aux rois dans les entrées solennelles. Cette passion des bonnes gens du moyen-âge pour les oiseaux et les animaux de toute espèce s'explique , du reste, tout naturellement. Elle se liait évidemment chez les nobles à leur amour pour la chasse, et à l'importance qu'ils attachaient à leurs armoiries, car ceux qui avaient par exemple des oiseaux peints dans leur blason, étaient fort aises d'avoir des oiseaux de la même espèce tout vivants dans leur château. De plus, pour les nobles comme pour les bourgeois du vieux temps, les animaux étaient tout autre chose que ce qu'ils sont pour nous. Les légendes des premiers âges chrétiens en avaient fait les amis et les compagnons des saints, comme les romans chevaleresques en avaient fait les compagnons des preux. Les bestiaires, en leur attribuant une foule de qualités morales, en leur donnant la conscience, les avaient proposés comme des modèles dignes d'être imités par les hommes. La satire , dans les romans de Renart et du cheval Fauvel, en avait fait les acteurs d'une vaste comédie, et par cela même il était tout naturel quïls aient occupé, dans la vie intime de nos aïeux, une place beaucoup plus grande, et qu'ils soient devenus pour eux de véritables amis.
USTENSILES PODR ÉCRIRE. — Nous avons déjà évoqué bien des souvenirs, inventorié ou décrit bien des ustensiles divers, cependant nous ne sommes point encore arrivé au terme de notre travail, et il nous reste à parler maintenant des objets qui ont servi à nous transmettre la mémoire du passé, et à nous faire connaître, à la distance des siècles, les mœurs, les coutumes et la vie intime de nos aïeux. Les tours des manoirs féodaux se sont écroulées jusqu'au niveau du sol. Les Lombards et les juifs ont fondu la vaisselle d'or et d'argent. Les étoffes de velours et de soie sont tombées en poussière ; les vers ont taraudé le chêne noirci du dressoir et du bahut; mais il y a quelque chose qui survit à tout cela, il y a un témoin qui nous parle encore avec l'irrécusable autorité d'un contemporain, et ce témoin c'est le manuscrit et le rouleau de parchemin ou la feuille de papier noircie par
33Zt USTENSILES POUR ÉCRIRE.
l'écriture. Il faut donc compter au nombre des ustensiles les plus importants, les objets dont on se servait pour écrire, ces objets n'étant en réalité que les meubles de l'esprit. Voyons d'abord les matières sur lesquelles on écrivait; nous parlerons ensuite des outils qui servaient à tracer l'écriture, et quand nous serons fixé sur ces deux premiers points, nous dirons quelques mots des livres considérés comme meubles.
Les anciens, on le sait, écrivaient sur du papyrus, du parchemin et des tablettes enduites de cire. Le papyrus était une matière ligneuse provenant de l'arbuste nommé cyperus papynis [l] , sur laquelle on écrivait avec une espèce d'encre. Quant aux tablettes de cire, on y gravait les caractères en creux à l'aide d'un stylet nommé graphium. L'usage du papyrus se propagea dans l'ancien monde, d'une manière à peu près générale, sous le règne d'Alexandre-le-Grand ; le parchemin parut vers le second siècle avant Jésus-Christ, au moment où le papyrus commençait à devenir très-rare; il fut, dit-on, inventé par Eumène II, roi de Pergame, ce qui lui fit donner dans l'antiquité le nom de Pcryamena charta, et des trois substances que nous venons de nommer, il est la seule qui soit restée tout à fait usuelle dans le moyen âge.
L'usage du papyrus devient de moins en moins fréquent à dater du v« siècle de notre ère, et cesse complètement auxi*'; mais les tablettes de cire paraissent encore à une époque beaucoup plus rapprochée de nous. Voici ce qu'on lit à ce sujet dans un ouvrage dont l'autorité est incontestable (2) :
« L'usage des tables de bois dans les actes publics est un fait dont la vérité est au-dessus de tout doute. La plupart de ces tables étant enduites de cire, il ne fallait qu'un stylet pour y tracer des caractères. A Paris, à la bibliothèque du roi, à l'abbaye de St-Germain des Prés, de St-Victor et du couvent des Carmes déchaussés, il y a des tablettes ainsi écrites ; mais elles ne sont pas d'un âge fort reculé. Il se trouve aussi, dans le Trésor des chartes, des tables de bois enduites de cire, du commencement du xiv'^ ou environ. Arrondies par le haut, réunissant la forme et la réahté d'un registre, elles renferment le détail des charges ou dettes de l'état, les dépenses de la cour, etc. Les pages de ces sortes de tablettes sont quelquefois au nombre de plus de vingt. Des bandes de parchemin collées ensemble par le dos des feuillets en font des livres assez proprement rehés. Celles de St-Gérmain forment un carré oblong....
(1) Voiries détails donnés par Pline, Hist. nat.,\i\'. xiii.
(2) Nouveau Traité de Diplomatique (par deux bénédictins). Paris, 1750, in-4o, 1. 1, pag. 457 et suIt,
USTENSILES POUR ÉCRIRE. 335 « La cire de ces tablettes est ou noire ou d'un vert si obscur qu'il est difficile de le distinguer du noir. Elle a plus de fermeté que n'en a la cire ordinaire, et il serait difficile d'en elFacer l'écriture sans l'approcher du feu. L'usage de ces tablettes s'est maintenu dans les livres de recettes et de dépenses jusqu'à ce que celui du papier de chiffe ait prévalu. On ne renouvelait pas souvent les tablettes. Quand rien n'obligeait plus d'en conserver l'écriture on l'effaçait pour en substituer d'autre Par la raison que de nouvelles écritures se succédaient les unes aux autres,
on n'en trouve guère de plus anciennes que les premières années du xiv^ siècle. »
L'usage des tablettes de cire était assez répandu au moyen-âge pour que ceux qui les fabriquaient aient formé un métier à part ; on les désignait sous le nom de tahleticr : « Quiconque veut estre tabletier à Paris, disent les statuts de cette corporation, estre le peut franchement et ouvrer de bois et de toutes manières de fust , d'ivoire et de toutes manières de cornes ; tabletier ne peut faire tables de quoi liun fuelles soit de buis et li autre de faune, ne mettre avec buis nule autre manière de fust qui ne soit plus chier que buis , etc. »
Le parchemin, fait avec des peaux de chèvre ou de mouton tannées, servait pour les chartes, les diplômes et les manuscrits en volumes. Sous les Carlovingiens on teignait en couleur pourpre celui qu'on employait pour les livres destinés à recevoir les textes des Saintes-Ecritures, et pour les Missels. Quant au papier de chiffe, il ne se montre point en Europe avant la fin du xui^ siècle, et Ton peut croire qu'on le doit aux croisades, le papier de coton étant en usage chez les orientaux dès le IX*; mais il faut remarquer du reste qu'on ne l'a presque jamais employé ni pour des actes importants ni pour des manuscrits dont les textes étaient jugés dignes de l'attention de la postérité, ni pour ceux rjue l'on ornait de miniatures faites avec soin.
L'usage du stylet et des tablettes enduites de cire se conserva jusqu'au IX® siècle, dans les usages de la vie civile , concurremment avec l'emploi des plumes, qui date, on le croit , du v^ siècle environ. Quant aux encriers, la représentation en est extrêmement fréquente dans les manuscrits. Sous les Carlovingiens, l'encrier était posé sur un petit guéridon à côté de l'écrivain ; plus tard on le plaça sur le pupitre même où l'on écrivait, et nous ne devons pas oublier dédire que les gens de loi le portaient suspendu à la ceinture (1). Le nombre
(1) Un statut fort ancien de l'ordre des Chartreux fournit les détails suivants sur les ustensiles dont les copistes devaient être munis : « Pennas, cretam, pumices duos, cornua duo, scapellum unum , ad radenda pergamcna novaculos sive rasoria duo, punctariiim unum , subulam unam , plumbum, reguanij postem ad regulandum, tabulas, graphium. » — Les mots cornua duo, doivent être traduits par
de personnes qui savaient écrire était du reste beaucoup plus grand au moyeu âge qu'on ne le croit généralement, et il résulte des recherches de M. Delisle, que la plupart des paysans normands au xiv^ siècle rédigeaient eux-mêmes tous leurs actes.
Les livres. — Les livres, qui étaient assez nombreux dans l'antiquité, furent, au contraire , excessivement rares dans les premiers siècles du christianisme. Les causes les plus diverses avaient contribué à les détruire, et, au milieu des ténèbres de la barbarie, ils ne se multiplièrent que très-lentement. Les plus anciens documents du moyen âge attestent le prix qu'on y attachait , non pas seulement à cause de leur valeur littéraire, mais surtout parce que la plupart d'entre eux contenaient les textes des Écritures et les écrits des Pères. Dans le monde antique le livre n'était qu'un meuble pour l'esprit ; dans le monde chrétien ce fut un instrument de salut; mais cet instrument, pendant bien des siècles, resta concentré aux mains du clergé, par la raison toute simple que le clergé était le seul dépositaire de la science. Chaque cloître eut un ateher de copistes, et il suffit de jeter les yeux sur nos planches, et principalement sur celles de l'époque Carlovingienne, pour reconnaître que de ce côté encore l'église a pris l'initiative. Les bornes et le sujet spécial de notre travail ne nous permettent point de tracer ici l'histoire des livres considérés au point de vue littéraire; ce n'est point des textes, mais seulement des volumes, envisagés comme meubles, que nous avons à nous occuper, et, sous ce rapport, on peut dire qu'ils ont eu une importance extrême et qu'ils formaient l'une des parties les plus riches du mobilier de nos ancêtres. En effet, en môme temps que la peinture et la calligraphie ajoutaient à l'intérêt des textes tous les agréments de l'art et du goût, les orfèvres, les joailliers, les émailleurs, les ciseleurs, les sculpteurs sur bois et sur ivoire, changeaient en véritables bijoux les reliures des volumes. Ces reliures ofTrent des représentations analogues à celles des miniatures, des coffrets et des vitraux, c'est-à-dire des sujets tirés de l'Ancien et du Nouveau-Testament, et de la Vie des Saints, car il est à remarquer que les plus belles décorations ont été particuUèrement appliquées aux livres de piété.
deux cornets à encre, et nous ferons remarquer à ce propos que le mot écritoire avait une autre signification que de nos joiu-s. 11 s'appliquait, non pas à l'encrier seul, mais à une espèce de nécessaire dans lequel on mettait des poMriers de porcelaine, des plumes, des compas, des cornets à encie , des couleurs, des ciseaux et même de petites balances. L'écritoire rappelait ainsi l'espèce de portefeuille qu'Horace désigne sous le nom de scrinium, et qui servait chez les Romains à serrer les objets employés pour écrire.
LES LIVRES. 337 Plus on remonte haut dans le moyen âge, plus les matières employées pour les couvertures des livres sont rares et précieuses. Ainsi, du temps de Gharlemagne, on plaça sur quelques-unes de ces couvertures des lames d'or ou d'argenienrictiies de pierres précieuses, ainsi que des reliques, telles que des morceaux de la vraie eroix enchâssés sous du cristal de roche. L'or, l'argent, le cuivre doré furent encore en usage dans les siècles suivants (1), ainsi que les émaux et l'ivoire; mais à dater de la fin du xiv^ siècle, on employa généralement, pour recouvrir les ais en bois des reliures, le velours, le satin, les étoffes brochées d'or et d'argent, les cuirs gauffrés au petit fer. C'était surtout dans les livres d'Heures à l'usage des femmes que les relieurs déployaient toutes les ressources de leur talent, et les vers qu'on va hre , et que nous empruntons aux poésies d'Eustache Deschamps, huissier d'armes du roi Charles V, prouvent que chez nos bons aïeux, aussi bien que chez nous, le démon de la coquetterie ne perdait jamais ses droits; c'est une femme qui parle :
Heures me fault de nostre dame ,
Si comme il appartient à famé
Vernie de noble paraige,
Qui soient de soutil ouvraige.
D'or et d'azur, riches et cointes ,
Bien ordenées et bien pointes ,
De fin drap d'or très-bien couvertes,
Et quant elles seront ouvertes
Deux fermaulx d'or qui fermeront, etc.
L'or, dans les bijoux , va rarement sans les pierres fines et les perles : aussi ces belles couvertures de fin drap d'or en étaient elles presque toujours ornées ; mais même sur ces livres de prières, où l'égalité des enfants d'Adam devant Dieu et devant la mort est proclamée à chaque page, la vanité des castes se montrait encore avec son formalisme extravagant, et l'usage, qui accordait aux dames nobles le droit de placer cinq pierres précieuses aux reliures de leurs missels, n'en accordait que quatre aux bourgeoises.
Les anciens catalogues ne se bornent pas h donner le titre des livres. Ils décri-
(1) La Bibliothèque impériale possède de magnifiques échantillons de ces belles reliures; nous indiquerons entre autres aux curieux le n" 306, fonds Saint-Victor; et les n"» 663, 665, 667 du supplément îatin. Ce qu'il y a du reste de plus remarquable à la Bibliotlièque de la me de Kichclicu, en fait de couvertures de livres, soit pour la richesse des matières premières, soit pour la beauté de l'exécution, est placé dans une armoire vitrée, qui se trouve à droite de la porte, en enti'ant dans la première salle du département des manuscrits.
vent les reliures avec un soin tout particulier, et nous citerons, comme exemple, les passages suivants extraits de V Inventaire de l'ancienne bibliothèque du Louvre (1) :
« Grandes heures de Charles V, très bien escriptes et très noblement enluminées et historiées. Lesquelles heures sont couvertes de brodeure à plusieurs ymages, à lozenges et àrondeaulx de perles. Et sont les courroyes des fermouers couvertes chacune de sept fleurs de lys d'or, à compter le clou qui tient aux aiz desdites heures, et en chascune fleur de lys a quatre perles; et sont les fermouers desdites heures d'or garni chascun de deux balaiz, deux saphirs et deux grosses perles, et les tirouers d'un laz de soye à or, en chacun ung gros bouton de perles, et est la pippe desdites heures garnye de deux balaiz et un saphir, et quatre grosses perles, lesquelles sont en ung estuy de cuir bouilly pendant à un large laz de soye azurée, semée de fleurs de lys d'argent doré. »
« Un bréviaire couvert d'une chemise de satlienin doublé de sendal azuré, brodé aus armes de laroyne, a ij fermoirs d'or, dont les tissus sont garnis de perles, et les fermoirs aussi chascun à iiij perles, et a au bout à chascun desdits fermoirs un laz de soie ou quel a un bouton de perles à une pippe d'or à ij perles, et y fault (manque) la perle du milieu. »
Nous indiquerons encore, dans un genre tout à fait différent, la plaque de la couverture en cuivre d'un évangéliaire du xn^ siècle, conservée au musée de Cluny, sous le numéro 1328. Cette plaque est divisée en quatre panneaux, d'égale dimension, au milieu desquels on voit l'agneau pascal sur un médaillon avec cette légende :