UNE IIISTOIRB DE ZEPPELINS 17I
« A 2.000 mètres, m'étant mis en cercle, je me trouvais^en bonne position, en arrière et à gauche en haut, encore un peu loin pourtant. J'allais couper au court, quand de lui-même il amorça la manœuvre en virant.
— « Hé I hurla mon observateur, drôle de zeppelin 1 » Il passa son bras par-dessus mon épaule et fît avec la main un geste circulaire.
« De fait, le dirigeable avait déjà exécuté plus d'un demi-tour, et manœuvrait le dos à la frontière, comme s'il voulait rentrer en France.
(( Que ce fût un français, cela ne nous était pas venu à l'idée. Il y avait bien quelque chose comme une flamme qui flottait à l'arrière, mais de loin, toutes les flammes se ressemblent. D'ailleurs, pour dire la vérité, nous n'avions pas songé à la regarder.
(( Cependant , mon officier avait pris sa jumelle . A peine l'eut-il portée à ses yeux que je le sentis s'effondrer avec un geste désespéré ! Nous nous étions trompés. C'était le Sp..., le type de dirigeable français qui a le plus d'analogie avec les rigides allemands. »
Comme il s'était tu, je crus honnête de placer un mot, et je lançai, pour être dans le
ton, une exclamation du genre de : « Quelle guigne I » et encore : « C'est malheureux ».
« Malheureux! s'écria-t-il avec indignation. Malheureux de croiser un camarade en l'air I Mais vous ignorez donc le sens des présages et qu'une telle rencontre porte toujours bonheur 1... Quand cette chance m'arrive , c'est plus fort que moi. Dussé-je faire un grand détour, je ne puis m'empêcher d'aller saluer le bon augure et de lui exprimer ma joie par quelque gracieuse évolution.
<( Et cette joie, c'était la première de la campagne ! Pensez donc I
<( Je mis mes mains en porte-voix et criai derrière : « Eh bien 1 nous allons leur dire « bonjour. »
« Aussitôt, coupant le moteur, je mis l'avion sur le nez, le jetant dans le vide à une allure vertigineuse. Et, j'eus alors l'impression qu'il se passait derrière moi quelque chose de stupéfiant, quelque chose comme un geste qui se cramponne, avecdes halètements, des mots entrecoupés, quelque chose que je ne comprenais pas, mais que j'aurais pu traduire : « Dites donc, P...I J'espère bien... « vous n'allez pas faire le... looping, n'est-ce « pas .î*... Bons amis, n'est-ce pas?... vous pro-
UNE HISTOIRE DE ZEPPELINS l'jS
« mets que nous resterons bons amis... vous « savez... » Je vous répète que c'était une simple impression, mais elle fut si nette que je me remis en marche normale, et que, pour une fois, je perdis l'occasion d'avoir encore quinze jours d'arrêts.
« Déjà j'étais descendu au niveau du dirigeable et je commençais à faire le beau, quand brusquement, je sentis un grand choc derrière moi comme si une main géante eût donné un fort coup de poing à la queue . J'eus à peine le temps d'être surpris, car au même instant, j'entendis comme un bruit de gouttes d'eau tombant sur la toile au-dessus de ma tête, et, levant les yeux, j'aperçus quelques petits trous dans la voilure effilochée. Vous le croirez si vous le voulez, mais jamais de ma vie je n'ai eu aussi peur, j'étais affolé. Je n'avais plus qu'une idée : le terrain ! atterrir ! vite, vite !
« Nous laissâmes cet assassin de Sp... continuer sa route, et vingt minutes après nous étions au sol.
« Mon passager descendit sans mot dire et s'en fut en courant. Peut-être court-il encore, car je ne l'ai plus revu.
« Quant à moi, je fis minutieusement le
tour de l'appareil. Il y avait pas mal de trous dans les ailes, sans importance. Mais la blessure sérieuse était une large plaie dans une poutre de réunion, à l'endroit de la soudure reliant la queue au corps de l'appareil et qui avait fait de cette pièce essentielle quelques centimètres de fine dentelle d'acier. Gomment le fuselage n'est-il pas resté en route ? je me le suis toujours demandé...
— Et cela ne vous a pas guéri de vos facéties acrobatiques quand vous rencontrez des camarades en l'air ?
— Ma foi non 1 cela m'a seulement amené à cette constatation qu'un oiseau de guerre était une cible bien vulnérable. »
Il eut un sourire de satisfaction qui conduisit naturellement mon regard vers sa poitrine oii la Légion d'honneur etla médaille militaire voisinaient avec une croix de guerre à trois palmes.
Cette fois, je continuai hardiment :
« Et cette constatation : l'ex-brigadier, souslieutenant P..., ayant monté d'autant de grades qu'il a descendu de Boches, a prouvé qu'il avait su en f^ire son profit. »
Capitaine aviateur Jolain
{tué au champ d'honneur).
Impressions du Début de la Guerre'
Octobre 1914.
Je ne cherche pas à dissimuler que les obus ennemis nous font passer de désagréables moments. Entendre l'éclatement, malgré le bruit du moteur, voir le nuage blanc se former, sentir le remous qui résulte du déplacement de l'air, tout cela donne
I. Il nous a semblé intéressaat de publier ce chapitre, écrit au début de la guerre. Il montrera d'une façon saisissante les changements apportés à l'aTiation depuis cette époque qui semble si lointaine.
un singulier frisson, auquel on a peine à s'habituer, surtout quand on est seul à bord.
Jusqu'ici j'ai eu assez de chance, m'en tirant seulement avec une hélice cassée, et je me persuade que je ne cours aucun danger. L'un de mes observateurs s'amuse même à photographier les flocons arrivant autour de nous. Aussi, quand je suis avec lui, recherchons-nous ces tours de force photographiques.
Dans la reconnaissance de champ de bataille, le danger est minime, si on le coru'pare à celui que nous courons dans les reconnaissances à longue portée qui s'effectuent loin, à l'intérieur des lignes ennemies, parfois à 100 et i5o kilomètres du front. Là, intervient un nouveau facteur : la panne, la traîtresse panne, qu'on ne peut prévoir. Dans la reconnaissance de champ de bataille, nous ne sommes jamais très éloignés des lignes amies : grâce à notre très grande hauteur, nous pouvons presque toujours, en prolongeant notre vol plané, atterrir en lieu sûr près des nôtres. Mais, dans les reconnaissances à longue distance, il n'y faut pas songer : l'arrêt du moteur, et c'est l'atterrisgage chez l'ennemi. Dans ce cas, il n'y a
IMPRESSIONS DU DÉBUT DE LA GUEKRi; 177
qu'une tactique à observer : planer efi changeant sans cesse de direction, pour dérouter l'ennemi sur la situation de l'atterrissage probable; puis, parvenu à i.ooo ou 800 mètres, piquer le plus rapidement possible vers un endroit abrité, coin de bois ou ravin. Aussitôt à terre, brûler l'avion et se sauver, sil'AUemand vous en laisse le temps.
Mais, en réalité, on a bien peu de chances de s'en tirer, car l'ennemi ne vous donne pas le loisir d'atterrir sans vous cribler de balles, et un avion est très vulnérable à 4oo mètres.
Je me contenterai de citer deux exemples pour mieux faire comprendre les sensations de l'aviateur de reconnaissance.
D'abord une reconnaissance à longue portée. A Belfort, au début de la guerre, un officier arrive le matin avec ordre d'aller en avion reconnaître les voies ferrées et de pousser aussi loin que possible notre mission. Le chef de mon escadrille me désigne comme pilote. Il est 7 heures. Le temps est beau : ce sera une simple promenade, à la condition, naturellement, que mon moteur ne m'abandonne pas.
A Altkirch, l'altimètre marque 1.600 mè-
très. Nous sommes hors de la portée des balles. Nous faisons route vers la forêt de Hardt, mais, une fois en vue de Mulhouse, nous obliquons à droite pour surveiller la voie qui va de cette ville à Bâle. Pas de trains. Nous sommes bientôt en vue de Bâle, que nous n'avons garde de survoler, puisque c'est une ville suisse. Nous tournons un certain temps et, de nos 1.900 mètres, nous voyons fort bien le trafic qui s'effectue dans les gares.
Jusqu'ici nous n'avons pas connu de trop grands dangers, puisqu'en cas de panne, nous aurions pu atterrir en Suisse; mais là, le voyage va devenir plus scabreux. Nous passons en effet le Rhin dont nous remontons la rive gauche, en surveillant la ligne qui la longe. Il est 8 heures 10. Temps toujours idéal. Altitude, 2.o5o mètres. Tout va bien, si ce n'est que la brume s'est levée jusqu'à 800 et i.ooo mètres. Elle nous cache le Rhin et la forêt de Hardt. Peu importe, le soleil aura tôt fait de la taire monter et elle ne dissimule qu'imparfaitement la rive droite que nous examinons. J'oblique un peu à droite pour pouvoir, en cas de panne, atterrir dans la forêt Noire, où nous nous échapperons