‹ Les As, peints par eux-mêmes;Chapitre 13 sur 29 · UN COMBAT AÉRIEN · texte numérisé non relu

UN COMBAT AÉRIEN

de façon fugitive, cette terre dont nous ne faisons plus partie, du moins pour le moment.

Altimètre 2.3oo. Il a été décidé que nous

testerions à cette hauteur.

8 heures 4o. — Nous n'avons pas encore ranchi les lignes.

Soudain j'aperçois à notre gauche et à la môme hauteur, mais loin, très loin, un point sombre un peu allongé : évidemment un aéroplane. Je me penche sur l'épaule du pilote et crie à tue-tête pour qu'il puisse m'entendre : « Un appareil à gauche! » Le fracas du moteur l'a empêché d'entendre. Nous n'avons pas d'acoustique.

Je hurle encore plus fort : « Un appareil à gauche 1 »

Du doigt je lui indique la direction. Le pilote a vu. Il a compris. Je vois son casque s'incliner plusieurs fois de bas en haut pour (lire : « Oui. » Il se retourne ù demi. Hochement du casque, interrogateur. Cela veut dire : « On y va ? »

D.e nouveau j'approche ma bouche de son oreille enfouie sous trois épaisseurs de passe-montagne : « En avant I m

Virage sur l'aile gauche. L'aile gauche

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semble un instant s'appuyer sur la terre. L'aile droite monte brusquement en plein ciel. Les tendeurs sifflent sur une note aiguë. L'appareil se redresse. Nous avons changé de direction. Nous avançons pleine vitesse, « pleine sauce )),pour employer l'expression courante des escadrilles.

J'ai relevé mes lunettes sur la visière. Je m'efforce de river ma jumelle à mes yeux et d'identifier l'avion sur lequel nous marchons. Impossible ! La vibration de notre appareil ne permet pas encore cet examen. Dans le champ de la lunette le point sombre paraît un peu plus allongé, dansant avec frénésie.

Monoplan.!^ Biplan? Je ne puis savoir. Il faut attendre. Nous approchons à vue d'œil. Nous prenons loo mètres de hauteur par précaution, de façon à dominer notre adver. saire si c'en est un! Oui, nous approchons, nous approchons!

Maintenant nou^ voyons bien l'appareil. Il se présente de profil et un peu plus bas que nous. J'estime qu'il doit être encore à i.5oo mètres sur notre gauche.

Est-ce un biplan.»^ Il me semble, mais je ne suis pas sûr. Il est trop de profil. Il

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marche en plein vers le nord-ouest. Il ne paraît pas s'être aperçu de notre présence, ou du moins s'en inquiéter. Il doit être français.

Nous filons à une vitesse fantastique, ayant le vent presque dans le dos. Nous dérivons légèrement.

Le parasol fait du i25; nous devons voler en ce moment à plus de i5o.

Les nuages continuent à passer au-dessous de nous à une allure folle, vertigineuse. Nous approchons toujours. Jumell^ aux yeux, je tends toute ma volonté, j'écrase les oculaires contre mes arcades sourcilières. Je veux voirl Et je vois. C'est un biplan 1 Fuselage plein I Pas de doute. C'est un allemand 1 Aviatik? Albatros ? Cela je ne sais pas encore. Qu'importe I II faut lui couper la route. Actuellement il nous tourne le dos. Il suit les lignes bien tranquillement. Il ne nous a pas encore éventés. Cela, d'ailleurs, est naturel, car nous le dominons et nous sommes placés entre le soleil etlui.

Je me penche vers le pilote et lui crie : « Boche ! » Le casque approuve. Lui aussi a vu et reconnu. En avant 1 A Dieu vatl Nous le prenons en chasse. Nous passons à sa

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droite de façon à lui interdire l'accès de ses lignes et nous le suivons dans une direction parallèle.

A quelle distance sommes-nous de lui?

600, 5oo mètres? Il est difficile d'apprécier. Mais dès à présent, je distingue nettement les croix de Malte de couleur sombre qui illustrent le plan supérieur. La queue est terminée par des plans fixes et un gouvernail de profondeur de forme allongée et angulaire. Cela me permet d'identifier immédiatement l'appareil. C'est un Aviatikl L'Albatros a la queue plus arrondie, en forme de spatule comme notre Nieuport.

Une grande émotion me saisit à la gorge, analogue à celle que je ressens à la chasse chaque fois qu'une pièce rare est près de se lever. Pourvu que je ne le manque pas!

Toutes mes précautions sont prises. D'un coup d'œil sur le liseur de carte, je me suis assuré du lieu. Je me « suis situé », de façon à ne pas nous^ perdre. D'un revers de main, j'ai fait sauter le déclic de la ceinture qui me rive à mon siège en cas de bourrasque. J'aurai les mouvements plus libres. L'appareil photographique toujours sur mes genoux (oii le mettre ?), j'ai décroché à la

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paroi du fuselage la carabine Browning à cinq coups, seule arme que nous ayons à bord, sinon nos revolvers. J'en vérifie le magasin. J'ouvre le mécanisme. Le chargeur est là dans son logement : les belles balles à enveloppe de nickel brillent au soleil. Je referme, j'arme.

Est-ce tout? Non! Encore une chose à faire! Il faut « communier avec le pilote », qu'une grande confiance s'établisse entre nous deux, qu'il sente que je suis décidé autant qu'ill'est; qu'il peut et doit marcher jusqu'au bout, jusqu'à la fin. Je me penche sur son épaule et hurle les deux mots que nous avons coutume de lancer pour relever notre énergie, deux mots un peu blagueurs, un peu étudiants :

« En avant! Ne mollissons pas! »

Le casque approuve avec énergie. Je devine le sourire. Tout va bien I Ensemble nous faisons le signe de croix habituel.

Maintenant, tassé sur mon siège, embusqué derrière le pare-brise, la carabine entre les jambes, l'œil rivé sur l'Aviatik, j'attends, suffisamment calme, je crois, le moment de risquer, de jouer la grande partie : j'écoute le fracas des cylindres, le hulule-

ment du moteur. Tout notre appareil vibre.

Les nuages se succèdent à toute vitesse comme des flocons blancs. Minute unique I Point culminant de ma vie I Visiblement, nous gagnons sur l'Aviatik. C'est une chose "connue, nous sommes plus vites que les appareils allemands. Nous gagnons ! Nous gagnons (j'allais dire du terrain).

Voyons, à combien sommes-nous? 260?

200 mètres peut-être?

Il ne nous a pas vus. Gigantesque oiseau de proie, aux ailes jaunes, marqué de croix de Malte, il glisse majestueux, sinistre et mystérieux. Je vois nettement le pilote un peu en arrière des plans. Il nous tourne le dos, habillé de cuir noir qui brille au soleil. L'observateur est plus en avant, invisible pour le moment, caché par le plan supérieur.

Je pense à l'homme que j'aperçois, à l'animal humain agrippé là-bas sur son volant, dont je ne connais rien, dont je ne sais rien. Le hasard nous a amenés là, dans ce coin du ciel, loin de tout, 'pour nous combattre et chercher à nous détruire de la façon la plus effroyable que l'on puisse rêver.

La distance diminue avec rapidité, visiblement nous gagnons sur l'Aviatik.

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Maintenant j'aperçois le pilote avec détails. Il est habillé en noir, en cuir. Son casque est analogue aux nôtres. Je ne vois que son buste. J'estime que nous sommes à moins de 100 mètres. Je ne tirerai qu'au dernier moment, quand nous serons près, tout près l'un de l'autre.

Mais que pense mon pilote? J'éprouve le besoin de communiquer avec lui et je crie:

« Plus près. Ne mollissons pas I »

Le casque dit : « Oui », plusieurs fois de suite. Tout va bien; je me sens le calme, ia lucidité d'esprit qui précèdent les grands événements.

Le pilote allemand vient de bouger la tête. Il nous a vus. Quelcoupiladû recevoir au cœur !

L'Aviatik fait un virage sec à droite. J'ai le temps d'apercevoir l'observateur entre les deux plans.

Les Allemands fuient. C'est bien leur habitude. Nous avons l'initiative de l'attaque !

Je viens de faire glisser le cran de sûreté de la browning.

Je mets en joue. Le vent de l'hélice est si violent que je dois employer toute ma force pour maintenir l'arme en direction. Sur quoi vais-je tirer ?

Sur le pilote ? Sur le radiateur que j'aperçois très nettement comme un rectangle blanc? Sur le pilote? C'est le cerveau, le point vital de la machine. L'Aviatik a augmenté de vitesse. Il passe en oblique et un peu en avant par rapport à nous. Nous modifions notre axe de marche de façon à rester parallèles.

Je vise avec soin et un peu en avant du pilote. Au bout de ma carabine j'aperçois les câbles de gauchissement de notre appareil. Diable I 11 ne faut pas les couper. Ce serait la chute immédiate et brutale.

Lentement la position de l'Aviatik se modifie par rapport à nos câbles de gauchissement. Maintenant il est bien dégagé ! Le moment est venu 1 Je presse sur la détente. C'est à peine si je perçois le bruit de la détonation, tellement le vacarme est effroyable. L'Allemand a penché la tête en arrière. Tué? Non I L'appareil ne dévie pas d'une ligne.

J'ajuste de nouveau. Quelle distance nous sépare ? 60 mètres à peu près. Il est extrêmement difficile de bien viser. La trépidation du moteur se transmet à tout l'appareil et le grain d'orge de ma carabine danse une effroyable sarabande au bout de son guidon.

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J'appuie avec force la crosse contre mon épaule et je tire de nouveau. L'Aviatik s'est cabré. Mouvement involontaire du pilote.»* Manoeuvre de sa part ? Je ne sais. Quoi qu'il en soit, l'observateur allemand, d'un coup, s'est révélé. Nous sommes tout près. Il n'y a pas 20 mètres. C'est à faire dresser les cheveux sur la tête. Cet observateur est, lui aussi, armé d'une carabine. Je le vois mettre en joue. Qui vise-t-il ? Le pilote ? Moi ? 11 est difficile de se rendre compte. Impossible de mettre en joue avec sûreté. Les deux avions sont si rapprochés que le vent des hélices produit des remous énormes. Nous sommes effroyablement secoués. Je continue à ajuster le pilote. Impossible de le mettre au bout du guidon. Ah 1 le voilà devant. Je tire. Il lève une main en l'air. Crie-t-il grâce ? Un instant je le crois. Non ! j'ai dû le toucher à l'épaule. Entre temps, l'observateur a dû tirer aussi, car je le vois manœuvrer la culasse mobile pour réarmer. Sur qui a-t-il tiré? Qu'importe, il a manqué ! Le voilà qui vise de nouveau. Il ramène son arme à la hanche. Il a donc tiré. On n'entend rien! rien 1 manqué encore !

Mon Dieu I Je sens l'appareil piquer folle-

ment, le nez en avant, presque vertical 1 Ça y est, mon pilote est touché, tué peut-être. Un dixième de seconde, je suis secoué d'un frisson terrible. J'ai l'impression d'avoir le cœur écrasé dans un étau.

J'ai PEUR. Ce qui s'appelle avoir peur. Je ne le cache pas. Et je suis sûr que l'homme le plus brave du monde aurait eu peur aussi ! Seconde horrifiante, comme je me la rappellerai I

Brusquement, je respire. L'appareil se redresse. Mon pilote est vivant. Il a exécuté cette manœuvre hardie sans doute pour échapper aux coups ou pour suivre l'Aviatik qui pique en même temps.

De nouveau nous voilà parallèles à la même hauteur. A lo mètres l'un de l'autre 1 L'observateur allemand est debout dans le fuselage, carabine en main. Je le vois comme si je le touchais. Il porte une fourrure de couleur fauve, plaquée de taches noires. Il a des gants. Son casque est ajusté très haut sur sa tête. Des lui>etttes sont relevées sur la visière. lia de grosses moustaches noires. Il a l'air âgé, bien plus que moi. Je pressens en lui un officier supérieur de l'armée impériale, un de ceux que parfois les avia-

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leurs promènent sur le front. Je sens aussi son affolement, son manque d'habitude.

Tout ce que j'écris là se passe en quelques secondes fugitives, à i5oà l'heure.

Je viens de prendre un chargeur de cinq cartouches dans la petite pochette spéciale, contre le fuselage, à portée de la main. Prêt de nouveau. D'énormes remous se produisent. Nous étions plus haut que l'Aviatik. Brutalement, d'un bond nous voici plus bas. Je vise l'observateur. Il me vise aussi. Vite, je tire. Seconde inoubliable 1 Je le vois lâcher son arme qui retombe dans le fuselage. Il porte les deux mains à son cou et disparaît à son tour dans la nacelle. D'un bond nous voilà plus haut que l'Aviatik. Au pilote maintenant 1 Les vibrations sont tellement violentes que je ne parviens pas à le viser.

Tant bien que mal je mets enjoué. C'est à peine si j'entends les détonations sourdes de mon arme. En proie à une exaltation nerveuse violente, je tire à toute vitesse. L'Allemand s'est tassé dans son siège. Il y a juste le sommet de son casque qui dépasse. Je ne crois pas l'avoir touché. Il se cache si bien que je ne le vois plus.

Alors, avec rage, je tire dans le fuselage à

hauteur de son corps. Blindé, s'il veut, ce fuselage, je l'aurai bien I Je tire aussi dans le radiateur. Depuis un moment nous sommes en descente, nous piquons terriblement. Bientôt je sens notre appareil se rele ver, remonter, alors que l'Aviatik continue sa descente vertigineuse. La distance augmente entre nous.

Je frappe sur l'épaule du pilote pour l'interroger. Du doigt il m'indique l'altimètre. Nous sommes en dessous de i.ooo. Diable ! il faut se méfier! Nous volons depuis longtemps sur les lignes allemandes.

A i.ooo mètres. C'est d'une folle imprudence! Tant que nous serons bord à bord avec l'Aviatik on ne nous tirera pas dessus. Mais pour revenir.»* Oui, il faut remonter.

Et tandis que nous reprenons de l'altitude, je suis des yeux l'avion ennemi, qui descend, descend, descend en une fuite honteuse. Il diminue de grosseur de plus en plus, mais il ne tombe pas! Le pilote n'est pas tué !

En définitive, je suis sûr d'avoir :

1° Tué ou blessé l'observateur.

2** Percé le radiateur.

Quant au pilote, j'ai dû le toucher. Mais

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cela n'est pas suffisant. Il eût fallu le tuer : l'Aviatik se fût écrasé au sol.

9 heures. — Nous repassons les lignes à i.3oo mètres sous une avalanche d'obus qui éclatent, ma foi I bien près de nous, comme d'énormes flocons blancs. Bien entendu nous sommes manques, comme de juste. Aucune '•motion. Nous avons l'habitude. Chaque jour nous leur servons de cible.

10 heures i5. — Après avoir pris les photographies demandées, nous venons d'atterrir à notre champ d'aviation.

Juste à ce moment, rentre un appareil de l'escadrille. Le pilote et l'observateur qui le montent viennent d'avoir absolument la même aventure. Ils ont attaqué un Albatros. Plus heureux, ils prétendent l'avoir abattu dans les lignes allemandes.

Nous avouons loyalement que ce n'est pas notre cas, mais nous racontons tous les détails de l'affaire et on nous serre les mains avec effusion.

Ouf I c'est fini, je ne pense plus qu'à une chose : en rencontrer un de nouveau et le descendre dans nos lignes. Cela viendra *.

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