‹ Les As, peints par eux-mêmes;Chapitre 17 sur 29 · TROIS CITATIONS. TROIS AVENTURES · texte numérisé non relu

TROIS CITATIONS. TROIS AVENTURES

le terrain n'est pas loin. Le danger de l'incendie nous aiguillonne. Bien vite, sans autre incident, nous nous posons. Je fais ensuite le tour du biplan et je constate que nous avons, de bien près, frôlé la mort. Le réservoir est à sec, deux mâts sont cassés, dont l'un, support du moteur, est brisé à deux endroits; le tube de T. S. F. est sectionné; la corde à piano de haubanage du plan rabattant est coupée, et quelques dizaines d'éclats et balles sont éparpillées un peu partout.

Cette randonnée me valait une seconde citation.

Le 21 Jfévrier, autre épreuve. Je partais pour une mission photographique avec le lieutenant Vernillat, blessé très grièvement depuis dans un combat aérien. Nous devions rapporter des clichés. Nous étions en train de prendre le dernier, lorsque tout à coup j'aperçus un avion qui se hâtait vers nous. Il était encore loin et je n'y prêtais qu'une attention relative. Je pensai que ce devait être un Nieuport qui venait d'accompagner à Mulheim le groupe de bombardement du capitaine Happe.

Il se rapproche. Vite, je le reconnais.

« Du boche ! » dis-je à mon passager.

Le temps de fermer l'appareil photographique et de bondir sur la mitrailleuse, nous sommes déjà attaqués.

Première rafale sans résultat : « Y a bon. » Je surveille la manœuvre de l'adversaire et me rends compte qu'il va nous attaquer à nouveau. Moteur au ralenti, point de direction : nos lignes, la mitrailleuse au-dessus du plan tirant en retraite. Telle est notre tactique.

Le Boche pique, il n'est plus qu'à 5o mètres. Mon observateur tire coup par coup, puis deux, trois coups à la fois, et c'est enfin la rafale meurtrière.

L'Aviatik de chasse a piqué à la verticale et, à quelques mètres seulement de mon stabilisateur, une immense fumée s'en échappe, des flammes l'entourent. Je crois que nous •avons gagné. En effet, je le suis jusqu'au sol, dans la forêt de Nonnenbriick oii il s'écrase. C'en est fini pour lui. Tant pis, un de moins 1

Cette victoire me valait, comme caporal, ma troisième citation.

Quelques jours après, c'était l'attaque de Deppois où je survolais les lignes presque

TBOIS CITATIONS, TBOIS AVENTURES 221

à ras du sol; puis c'était Verdun, et là, terrassé par la maladie, j'étais obligé de me faire évacuer et de demander ma radiation momentanée du personnel navigant.

Sergent D...

L'Obus de plein fouet

L'histoire se passa le 12 août igiB à quatre heures trente de l'après-midi.

Nous étions partis, le lieutenant Guillemin et moi, sur un bi-moteur pour faire une reconnaissance photographique. Nous venions de traverser les lignes aux environs du bois Le Prêtre, près de Pont-à-Mousson.

Mon observateur s'apprêtait à prendre des clichés. Nous nous trouvions à 2.200 mètres d'altitude et à environ 3 ou 4 kilomètres à l'intérieur du territoire ennemi. Les batteries contre avions commençaient à nous prendre comme cible. Je distinguais en des-

l'obus de plein fouet 223

sous de moi quatre éclatements montant en échelons. Habitué à ce genre d'encadrement, je ne m'en souciais pas outre mesure, lorsque soudain un choc des plus violents me décolla de mon siège, m'obligeant à abandonner mes commandes.

Je n'avais rien vu, rien distingué, mais il n'y avait aucun doute à avoir. J'étais touché.

Vite je ressaisis mon levier et rétablis tant bien que mal mon gigantesque avion, dont en un clin d'œil j'avais fait un rapide inventaire.

Et quel inventaire!

Un côté de l'appareil était à peu près intact, mais l'autre inspirait beaucoup moins confiance.

L'obus, je m'en rendis compte par la suite, avait percuté sur le nez du moteur de droite. La chaleur de l'explosion l'avait en partie fondu. L'hélice, broyée, avait disparu ainsi que le capot en aluminium qui recouvrait le moteur et qui était presque entièrement volatilisé. Il n'en restait que de vagues morceaux pendant lamentablement. Le carter du moteur était enfoncé, un cylindre et son piston avaient été complètement arrachés et projetés je ne sais où. Les autres cylindres

étaient traversés d'éclats de tous côtés, les tiges de commande de soupapes tordues, coupées, déchiquetées.

Le réservoir qui se trouvait juste derrière le moteur avait été dessoudé par le choc et l'essence qui en coulait avait pris feu.

La secousse avait été si violente que la plupart des cordes à piano qui maintiennent l'assemblage de la cellule avaient éclaté. Par miracle la principale avait cédé, s'était étirée, sans se rompre.

Les câbles de gauchissement étaient très endommagés, un complètement sectionné en deux endroits et l'autre en partie. Les mâts qui supportent les moteurs étaient eux aussi cisaillés ou déboîtés, les plans criblés de trous, les longerons rompus à trois places par les éclats d'obus.

Quant à la nacelle, elle était copieusement ajourée, et de l'appareil photographique il ne restait rien. Le train d'atterrissage n'avait pas été plus heureux : les tubes qui le constituent étaient percés en maints endroits, les pneumatiques-n'existaientplus, les roues étaient tordues. L'une d'elles faisait un impeccable 8.

Un éclat avait ébréché l'hélice du moteur de

l'obus de plein fouet 2 25

gauche sans la briser, Dieu merci 1 et sans l'empêcher de continuer tranquillement son ronronnement. Un autre avait crevé le réservoir de gauche à son tour et l'essence se répandait à flots. Fort heureusement, le feu n'avait pas pris à cette fuite.

S'eules les commandes de direction et de profondeur étaient intactes.

Hélas! mon passager avait été atteint également. Je m'en étais rendu compte tout de suite, car, sitôt le choc passé, il s'était retourné pour voir ce qu'il était advenu de moi. Me voyant tranquille à mon poste, toujours souriant — il me le répéta le lendemain ! — il eut le courage de me montrer son bras droit et de me faire signe de rentrer.

Le geste était inutile, mais, en la circonstance, d'une belle crânerie. J'avais aperçu une plaie que les vêtements sanguinolents rendaient énorme. D'autres éclats l'avaient blessé à diverses parties du corps. Un, entre autres, lui avait coupé l'artère du bras gauche.

J'étais sain et sauf : deux éclats étaient passés à côté de moi, entre les jambes, traversant la carlingue sans me toucher.

L'appareil tenait encore, nous étions tous

deux virants, mais il fallait revenir. Chose curieuse, malgré l'état de l'appareil, je n'eus à aucun instant l'idée qu'il pourrait en être autrement.

J'avais, en redressant mon biplan, fait demi-tour et j'étais face nos lignes. Deux solutions se présentaient pour descendre : piquer pour conjurer le feu ou me mettre à plat pour ne pas fatiguer l'appareil.

Toutes les ficelles qui pendaient comme celles d'un pantin démoli, m'incitèrent à descendre le plus lentement possible. Je me mis presque horizontalement et planai doucement, tout doucement avec de multiples précautions et en surveillant le feu qui fort heureusement ne faisait pas trop de progrès.

Combien de fois ai-je regardé le sol, puis mon altimètre, mon altimètre, pujs le sol, je ne puis le dire. Tous les loo mètres, je me disais :

« Ça va, ça va, on arrive ! »

Et pourtant pas une seule fois je n'eus la sensation qu'il pourrait m'arriver malheur. Je ne sais ce qui me rendait si calme, si confiant. Une voix intérieure me guidait et me donnait courage. C'est une impression très bizarre et curieuse, que je n'ai éprouvée que

l'obus de plein fouet

rarement, mais il semble qu'en pareil cas, même si on était précipité vers le sol dans unejîhute effrayante, on conserverait espoir.. . et on serait sauvé.

Le seul moment d'appréhension fut celui où j'arrivai au-dessus du terrain d'atterrissage que j'avais choisi, à quelques kilomètres des lignes, parce que je le connaissais bien.

Je me trouvais encore à 600 mètres. J'étais descendu jusque-là à plat, mais pour ne pas dépasser le champ et m'y poser face au vent, il était nécessaire que je fisse un virage, une spirale complète. .

L'appareil supporterait il cette manœuvre .î> J'hésitai quelques secondes, puis tout doucement, avec de multiples précautions, je tournai, faisant une grande orbe bien droite, et j'arrivai au sol pour y atterrir de mon mieux.

Je fis, je puis le dire sans forfanterie, un atterrissage impeccable. Mais là, situation tragique, affolante.

Le feu, que le déplacement d'air avait empêché de lécher le réservoir, prenait, une fois l'appareil arrêté, des proportions inquiétantes.

Au cours de la descente, mon passager

2î8 LES AS PEINTS PAR EUX-MEMES

s'était évanoui et s'était affaissé inerte dans la nacelle. Si le réservoir surchauffé éclatait, c'en était fait de lui, il serait carbonisé.

Quelle vision atroce 1 Je revis encore, en écrivant, cette minute angoissante qui fut pour moi le moment le plus douloureux de cette aventure.

Gomme ivre, je sautai de l'appareil alors qu'il n'était pas encore tout à fait arrêté et je me précipitai vers mon malheureux compagnon pour le tirer tant bien que mal de son siège. Mais j'étais seul, engoncé dans mes vêtements, je ne pouvais réussir et me rendais compte que mes gestes risquaient de faire souffrir davantage le lieutenant Guillemin, quelles que fussent les précautions que je prenais.

Enfin, je parvenais à le retirer en partie de la nacelle, lorsque des territoriaux accourus vinrent me prêter main -forte pour le dégager complètement et le conduire hors de portée de l'incendie.

Je m'occupais alors du feu et, quelques troupiers m'aidant, nous parvenions à l'enrayer en y jetant de la terre. Le spectacle était curieux, je me le rappelle, de tous cez hommes, dont le nombre augmentait inces-

Page 1