SEUL CONTRE SIX L. V. G
de tête : une salve. L'un des L. V. G. coupe, [)ique, s'enfuit, l'hélice en croix. Il en tient ! Le second s'esquive avec prudence.
Aux deux suivants : ils attaquent en se concertant et, malgré tout mon répertoire acrobatique, malgré mon tir incessant, je vois mon appareil transformé en écumoire : le fuselage a sa toile arrachée, en loques, une aile est transpercée, mais il tient bon. Les deux Boches s'en vont, à bout de munitions sans doute. Encore deux qui déclareront qu'ils ont abattu un avion ennemi!
Puisque le moteur tourne encore et que les ailes tiennent, je décide de tenter une dernière fois ma chance contre le troisième groupe. Je pique sur le cinquième Boche, le rejoins et tire à bout portant.
Il s'y attendait et riposte avec ardeur. Le capot de mon avion est déchiqueté, l'hélice cassée, une balle enlève le protège-oreille de mon bonnet de cuir, tandis que le sixième L. V. G., arrivant à la rescousse, s'approche de flanc et m'envoie une bordée formidable. Le fuselage ne tient plus que pour la forme, les commandes de direction sont coupées.
Alors commence la descente effroyable, horrible, le cauchemar de ma vie. Je n'ai pas
eu le temps de couper mon moteur qui tourne avec des secousses odieuses, l'hélice étant brisée. C'est la chute sur le nez, à plus de 200 kilomètres à l'heure. Depuis 2.000 mètres jusqu'à i.ooo, je suis incapable de faire le moindre geste, tant la chose s'est passée rapidement. Puis je réussis à couper, j'arrête les gaz et l'essence, je me cramponne à mon levier que je manœuvre en tous sens : la profondeur obéit un peu, les ailerons sont sans effet. Le bolide ralentit sa chute, mais vrille toujours. Le sol se rapproche.
Voici une forêt. Est-elle en terre française ou ennemie.!* Je fais un dernier effort, car j'ai conservé toute ma présence d'esprit : je raisonne môme. J'escompte une ou les deux jambes cassées, avec peut-être un bras, mais je ne peux croire que c'est la mort qui m'appelle et m'attend si près, toujours plus près.
Enfin, à 5o mètres des arbres, l'appareil semble se redresser légèrement, touche les arbres par le coin, pivote, s'écrase sur une aile. Comme un fou, je bondis des débris et me mets à courij: de toute la force de mes jambes, qui ne sont nullement endommagées ainsi que je le redoutais.
Des artilleurs arrivent. Je me tâte. Pas
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une blessure. Seule une éraflure au bord des lèvres, c'est tout. Et je ris, je ris, criant sans relâche : « Je ne suis pas mort, non, je ne suis pas mort ! »
Peu à peu, je reprenais pied avec l'existence, constatais que j'étais en terre française, reconnaissais les uniformes. J'étais heureux.
Et c'est ainsi que j'ai failli aller serrer la main à la camarde I
Sous-lieutenant G.
Avec un Moribond
C'était le 17 janvier 1916. Revenu depuis peu des Dardanelles, j'avais pris place dans une escadrille du front Nord. J'avais été chargé d'une reconnaissance photographique. J'emmenais comme passager un jeune observateur, le lieutenant Momet.
Il s'agissait d'aller prendre des clichés des grandes voies ferrées. Au moment du départ, deux avions ennemis étaient signalés faisant du réglage d'artillerie du côté d'Ypres.
A 9 heures, je m'envolais. Unautre appareil prenait son vol avec nous. Il devait accomplir le même travail et nous devions nous protéger
mutuellement. Mais mon moteur donnant mal, je montais difficilement et j'étais vite distancé par mon camarade.
Dès le passage des lignes que je franchissais à 2.4oo mètres, j'étais complètement isolé. 11 n'y avait pas à réfléchir. Le travail attendu était urgent, il fallait penser à notre devoir sans nous inquiéter de notre sécurité.
Près d'Ypres,à 800 mètres de moi environ, j'aperçois trois avions ennemis que je prends pour les régleurs annoncés au départ. Je ne m'en occupe pas et continue mon vol sans être inquiété par eux. Tout va bien !
Mais, près de Roulers, changement de tableau ! Je constate que le trio, tout en se tenante grande distance, se place entre les lignes et moi aiin de me barrer la route.
Pensant que mon biplan leur sera supérieur sous le rapport de la vitesse, car les avions allemands de réglage sont généralement lents, je ne me soucie pas outre mesure de cette menace et ne m'occupe que de ma mission.
Soudain l'un des adversaires se détache et se rapproche. Pour l'intimider, je vais à sa rencontre, me prépare à l'attaquer et me mets au-dessous de lui pour éviter la riposte. Malheureusement, la manœuvre est si rapide
que mon observateur, gêné par son appareil photographique et livrant pour la première fois combat, n'a pas le temps de disposer sa mitrailleuse sur le support avant pour tirer en hauteur.
Constatant l'inanité de mes efforts, je me dégage en piquant et m'enfonce à toute allure à l'intérieur des lignes adverses. Les deux autres Boches rejoignent leur camarade et tous trois se mettent en paquet.
De très loin, c'est-à-dire de 260 à 3oo mètres, ils ouvrent le feu. Ils sont de trois quarts et en échelon par rapport à moi.
Le lieutenant Momet riposte. L'un des assaillants abandonne aussitôt la lutte : a-t-il été touché ou bien sa mitrailleuse est-elle enrayée? Je ne sais.
L'arme de mon observateur s'arrête après la vingtième cartouche. II essaye de la réparer et, pour y parvenir, se met debout dans la carlingue.
Ne voyant pas venir de riposte, les ennemis s'enhardissent et se rapprochent tout en tirant sans arrêt eX avec une entente parfaite. Les balles sifflent de tous côtés. Ils ne sont plus qu'à i5o mètres. Momet est en train de retirer le rouleau de la mitrailleuse, lorsque,
au même moment, mon pare-brise, traversé par un projectile, vole en éclats, et mon compagnon s'effondre, la tête ensanglantée, sur mon épaule gauche.
Le sang coule à flots, j'en suis inondé. Les instruments de bord ruissellent. Et le tir continue contre ce bouclier humain qui m'empêche de suivre les manœuvres de l'ennemi. Je ne puis me diriger qu'avec peine.
Que faire? La situation est au plus haut point tragique. Avec le bras gauche, je cherche à me dégager de l'étreinte du moribond. Le projectile lui a traversé le crâne I Au prix de multiples difficultés, du bras droit je repousse dans le fond de la carlingue mon malheureux compagnon qui me serre avec force dans un suprême sursaut d'énergie.
Résumons.
Je me trouve à 4o kilomètres en territoire allemand, avec mon observateur dans le coma, un vent debout violent, aucune arme pour me défendre, un moteur ayant des ratés inquiétants, et deux avions ennemis me mitraillant sans répit avec d'autant plus d'acharnement qu'ils se sont rendu compte qu'ils n'ont nulle riposte à craindre.
Ils essayent de se placer sous mon appareil.
a62 LES AS PEINTS PAB EUX-MÊMES
Ils sont à moins de 80 mètres. Quatre balles viennent frapper mon siège, un de mes haubans est coupé, les deux tubes tenant le gouvernail de profondeur sont sectionnés.
Une seule chance me reste, c'estde recourir à tout ce que je sais faire de mieux pour dérouter l'adversaire par mes manœuvres : j'exécute alors toute une série de virages brusques et de zigzags. Certes, les Boches sont gênés, déroutés, mais leur tir ne se ralentit pas, au contraire. Ce manège dure plus d'un quart d'heure.
Malgré tous mes efforts, je ne puis me dégager de cette poursuite macabre. Mes adversaires, assoiffés de sang, sont toujours là, cherchant à me précipiter dans l'abîme. Je me rapproche des lignes, mais en perdant beaucoup de hauteur. A 8 kilomètres de nos tranchées, je ne suis plus qu'à 5oo mètres.
Vais je être obligé de me poser en territoire ennemi ? Je le redoute. Une angoisse m'envahit à l'idée d'être capturé. Non, cela ne se peut pas. Mieux vaut la mort. Et je décide de lutter jusqu'au bout. Tant pis si les canons et la fusillade adverse réussissent là où les avions ont échoué. Je vais tenter la chance. La chance I Puis-je l'invoquer après tout ce
qui vient de m'arriver ? Puis-je encore avoir foi en elle?
Peut-être! A 3 kilomètres des lignes, petit, bien petit soupir de soulagement: les deux appareils boches font demi-tour, abandonnant la proie que j'étais pour eux plutôt que d'affronter le feu de nos troupes.
Enfin, seul 1
Mais à la lutte aérienne va succéder l'attaque terrestre. Je tâche de reprendre un peu de hauteur. J'atteins 600 mètres. Les tranchées me paraissent énormes. Je reconnais celles où j'ai servi avant d'être aviateur. Cette vue m'insuffle une nouvelle dose d'énergie et je m'élance au milieu d'une rafale intense d'obus et de balles. Par miracle, je ne suis pas atteint.
Je suis maintenant « chez nous » 1 Je regarde mon observateur qui ouvre faiblement les yeux. J'atterris dès que j'aperçois une ambulance . On retire la victime qui baigne dans une mare de sang. On l'emmène aussitôt à l'hôpital oii on lui fait subir l'opération du trépan, mais on ne peut le sauver.
Le surlendemain , le lieutenant Momet rendait le dernier soupir.
Adjudant Lemaître.
v^Ui
Au Service de la France
Ce n'est pas une aventure personnelle que je conterai. Je voudrais parler du courage d'un de mes camarades de l'escadrille américaine, le sergent Balsley. Au début de ia guerre, ce jeune homme avait une belle situation dans l'industrie en Amérique. 11 était soutien de famille. Mais il aimait la France. Il l'aima d'autant plus le jour où elle fut lâchement attaquée. Vite, il décida d'aller combattre pour elle. Il résilia ses fonctions, n'écouta que son cœur et partit la défendre. Ils sont nombreux dans ce cas à l'escadrille américaine, l'une de celles qui ont abattu le