I/AIGUILLE DU DRU
iL'ncontrons dans le rocher une excavation assez profonde et assez large, à son orifice, pour donner passage à un homme; nous y pénétrons et nous voyons qu'elle forme une espèce de cheminée, au-dessus de laquelle on voit le jour. Nous parvenons à y grimper et, au moment où je m'apprêtais à tirer la corde pour venir en aide aux guides qui se trouvaient plus bas, le bâton qui devait servir à arborer le drapeau sur la cime glisse et tombe dans le précipice. Il fut remplacé comme on le verra plus loin.
Péniblement, au milieu d'obstacles qu'on avait jugés insurmontables au point de nier que je les eusse jamais franchis, nous avançons, en nous servant surtout de la corde. Je retrouvais très manifestement les traces de ma première expédition, je les signalais aux guides qui m'accompagnaient en leur désignant approximativement l'endroit où j'avais placé mon premier drapeau et laissé une bouteille vide. Après deux heures de cette escalade, exécutée avec une prudente lenteur, nous arrivons enfin au rocher où j'avais planté le drapeau qui marquait le point culminant de ma première tentative, et quelle ne fut pas ma surprise de retrouver intact le bâton de sapin que ni les avalanches, ni les vents des hautes cimes n'avaient pu entamer !
L'escalade, de ce point, devient de plus en plus ardue. Il n'est pas inutile d'entrer ici dans quelques détails sur notre mode d'escalade, mode déjà connu et que je n'expliquerais certainement pas s'il n'avait été contesté. La roche devenait lisse et unie, les saillies auxquelles on pouvait s'accrocher étaient de plus en plus rares. Monté sur les épaules de mes compagnons, je cherchais dans les fentes du rocher s'il m'était possible de trouver place pour les mains ou pour les pieds. Cette place rencontrée, mes pieds quittaient les épaules des guides pour se poser sur un piolet qui était haussé, si la longueur du bâton le permettait, jusqu'au point où je croyais pouvoir
atteindre. Une fois là, je fixais une corde à la saillie du roc, en la gardant toujours soigneusement en main, et les deux guides arrivaient jusqu'à moi en grimpant à la corde. Quand les manches des piolets n'étaient pas assez longs, nous étions contraints d'abandonner, pour en chercher d'autres, des positions qui ont souvent excité nos convoitises. Cette gymnastique se renouvela un certain nombre de fois et, si la défaillance et le découragement ne se sont pas emparé de nous, c'est que j'avais clairement distingué qu'à une très faible distance de la dernière de ces escalades, se trouvait un tout petit névé qui nous permettait, sans autre difficulté sérieuse, d'atteindre la cime. J'expliquai aux guides qu'à partir de ce point la victoire nous était définitivement acquise. Ils prirent alors résolument la corde pour arriver à l'endroit où je me trouvais, et leurs bravos éclatèrent quand ils purent vérifier par leurs propres yeux l'exactitude de ce que je leur avais dit. De là, en effet, en quelques minutes nous arrivâmes à l'arête terminale, d'où la vallée tout entière se découvrit à nos yeux; puis tournant à gauche, sur le prolongement de cette même arête, les deux guides à califourchon et moi debout sur le versant même, dominant verticalement le glacier du Nant Blanc, nous arrivons à l'aiguille, but si ardemment et si patiemment poursuivi. 11 était deux heures quinze minutes.
On fixa solidement le drapeau, les trois noms et la date furent inscrits au minium sur le rocher de la cime et les guides élevèrent une pyramide. Nous entendions très distinctement les coups de canon qui, de Chamonix et d'Argentière, saluaient notre drapeau. La réussite était cette fois bien et dûment constatée.
Restait la descente : pour les deux premiers, elle n'était pas commode; pour celui qui restait le dernier, elle était difficile. Nous commençâmes à l'effectuer à trois heures dix minutes. Un point d'appui une fois choisi, un des
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guides, solidement attaché et soutenu par l'autre et par moi, descendait en s'accrochant de son mieux aux aspérités du rocher qui offrait quelque saillie ; puis, quand il avait trouvé pour le recevoir lui et nous, une surface suffisante, il nous avertissait et le second des guides descendait alors par le même procédé. Toutefois, comme la corde n'était plus retenue que par un seul homme, il fallait prendre des précautions plus minutieuses, pour ne pas être entraîné en cas d'accident. J'enroulais alors ma corde autour d'une saillie de rocher (on verra plus loin comment je faisais quand je n'en trouvais pas) et, d'autre part, je la tenais vigoureusement serrée, pour que si elle venait à échapper d'un côté, elle fût retenue de l'autre. Enfin, le second une fois en has, il fallait que le troisième effectuât seul sa périlleuse descente.
Voici comment je procédais : si une saillie du rocher me permettait d'y passer le milieu de ma corde, je lançais à mes compagnons les deux bouts qu'ils devaient tenir avant que je commençasse à descendre; puis, quand j'étais averti qu'ils en avaient en mains les deux bouts, je me laissais glisser doucement le long du rocher, tenant solidement la corde des deux mains, et j'étais reçu par mes compagnons, qui devaient m'avertir que j'étais arrivé à eux, car il ne m'était pas toujours possible de voir audessous de moi. Une fois arrivé, je tirais vivement un des bouts de la corde pour la ramener à moi tout entière. A deux reprises, il fallut renoncer à l'arracher de la fente du rocher, où elle avait pénétré trop profondément. Faute de saillie à laquelle je pusse fixer ma corde, je cherchais une fissure où j'enfonçais aussi solidement que possible, avec un marteau, une forte cheville d'acier, longue de vingt centimètres environ, à laquelle j'accrochais la corde. Cette manœuvre se renouvela treize fois jusqu'à l'endroit où nous avions laissé nos couvertures, nos chapeaux et une grande partie de nos provisions. Nous n'y arrivâmes
qu'à dix heures et demie du soir, ayant été retardés par la nuit dans la dernière partie de notre descente; la lune, venant à notre aide, nous permit de retrouver assez facilement notre gîte de la veille, nous y passâmes une seconde nuit relativement bonne. Le thermomètre ne descendit pas au-dessous de -|- 4 degrés.
Le matin, àquatre heures, nous étions tous debout et, nos dispositions prises, à cinq heures et demie, nous descendions gaiement les roches gravies l'avant-veille avec tant d'anxiété. Une appréhension pourtant l'estait encore : il s'agissait d'arriver au pied de ce couloir de neige par lequel avait commencé la partie délicate de noire ascension. L'heure était matinale; la neige, qu'au milieu de l'avant dernière journée nous avions trouvée assez molle, était dure et glacée; ce que le soleil en avait fondu, coulant sur les parois de rocher où nous devions passer, les avait couvertes de verglas. 11 fallait donc, pour ne pas échouer au port, user de précaution : les guides descendirent les premiers, attachés à la corde, comme précédemment; resté seul, je plantai fortement dans la neige dure un manche de piolet. Folliguet et Payot avaient scié pour cet usage le moins bon des leurs. Autour de ce bâton bien fixé, je passai pour la quatorzième et dernière fois ma corde, je me laissai glisser et, peu d'instants après, j'avais heureusement rejoint mes deux compagnons.
Il nous fallut un peu moins d'une heure pour atteindre le glacier de la Gharpoua, qui fut traversé en vingt minutes ; puis nous descendîmes sur la moraine gauche jusqu'à la mer de Glace, et bientôt nous étions au pavillon du Montenvers. Enfin, vers trois heures, nous arrivions à Ghamonix.
(Extrait de C Annuaire du Club Alpin Français, année